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SKARLET : “Disparition. Étude d’un fait divers” (6)
–
Sixième et
dernière partie –
Le procès en appel s’est ouvert le 1er mars 2010 à Albi dans le
Tarn. Après 3 semaines de débats, les jurés n'ont pas suivi le
réquisitoire de l'avocat général qui demandait entre 15 et 20
ans de réclusion criminelle pour l'accusé : J. Viguier a donc
été définitivement acquitté, aucun pourvoi en cassation n'ayant
été déposé. - Pour
clore
la présente étude, quelques séquences de
cet ultime procès ont été compilés à partir d'articles de presse
encore en ligne fin octobre 2015, en particulier ceux de
Stéphane Durand-Souffland du Figaro, dont nous
retiendrons certains extraits
marquants.
La présentation par le président Richiardi des écoutes
téléphoniques réalisées par les services de police et le
témoignage de la baby-sitter à charge contre O. Durandet, dont
on apprend qu'il s'est rendu clandestinement au domicile des
Viguier, constituent les deux "révélations" de ces audiences qui
auront cependant laissé intact le mystère de cette affaire. On
remarquera que la grande prudence dans les compte-rendus
journalistiques contraste singulièrement avec la "désinvolture"
et les spéculations des débuts qui ont été rapportés dans les
parties précédentes de ce travail.
Comme dans la section
précédente, nous privilégierons
donc ici
l'examen des faits rendus publics et non plus l'analyse des
procédures médiatiques qui accompagnent leur diffusion à la
manière d'un effet pervers.
Le
second procès
(1 - 20 mars 2010)
- I -
Lundi, 1er mars 2010.
- Yves Bordenave résume la situation pour
Le Monde (je souligne les éléments nouveaux
ou douteux) : "ce sont onze jurés qui, pendant trois
semaines, vont se pencher sur cette affaire. Suzy
Viguier, professeur de danse, mère de trois enfants
qu'elle a eus avec Jacques, avait 38 ans lorsque ce 27
février 2000, son amant, Olivier Durandet – dernière
personne à l'avoir vu vivante – l'a déposée devant
son domicile au 19, rue des Corbières, à Toulouse. Il
était 4h30. Ils revenaient d'un concours de tarot qui
s'était déroulé à Montauban, à une cinquantaine
de kilomètres de là. Ils avaient regagné Toulouse
avec un ami. Une fois celui-ci raccompagné, ils
s'étaient arrêtés quelques heures chez Olivier, puis
s'étaient séparés devant la villa rue des Corbières,
promettant de se revoir dans l'après-midi. - La
jeune femme savait qu'elle serait disponible. Ses
enfants, Clémence, 11 ans à l'époque, et ses deux
frères, les jumeaux Guillaume et Nicolas, 8 ans,
déjeunaient ce jour-là avec leur père chez leurs
grands-parents. - Depuis, Suzy Viguier n'a plus jamais
réapparu. Jacques, avec qui elle faisait chambre à part,
assure qu'il l'a laissée dormir le dimanche matin sur le
canapé qui lui servait de lit, sans chercher à la
réveiller. A partir de 15 heures, Olivier a essayé de
la joindre par téléphone à plusieurs reprises, en
vain. Alertés trois jours après, les policiers n'ont
jamais mis au jour la moindre trace. Aucun indice,
aucune piste. - [...]
A Albi, comme à Toulouse en avril 2009, Jacques Viguier
comparaît libre. Une nouvelle pièce – un ouvrage en
attente d'être publié, qu'il a écrit et intitulé
Innocent (Plon, 2009) – a été versée au dossier par
ses nouveaux défenseurs. L'avocat toulousain, Me
Jacques Lévy, et l'avocat lillois, Me Eric
Dupond-Moretti, succèdent à Me Georges Catala et à
Me Henri Leclerc. Cette fois encore, le professeur de
droit encourt trente ans de réclusion
criminelle."
-
L'ami
raccompagné par le couple, qui aurait tout d'un témoin
capital, restera dans l'ombre. Contrairement à certaines
spéculations rapportés ci-dessus (première partie), le lieu
du tournoi de tarot se trouve donc bien à Montauban dans le
Tarn-et-Garonne, situé au Nord de Toulouse, à une bonne
demi-heure par l'autoroute. - O. Durandet est présenté comme
la dernière personne ayant vu la disparue en vie. Or J.
Viguier, qui confirme la déclaration de l'amant puisqu'il
dit avoir entendu son épouse monter se coucher à l'heure
indiquée, déclare l'avoir aperçue dans son lit le lendemain
matin. Et sa fille Clémence se serait glissée dans le
"clic-clac" de sa mère à la fin de cette nuit-là.
Le même jour, Stéphane Durand-Souffland (Le
Figaro) intitule son premier article Le dernier acte
de l'étrange affaire Viguier. En voici l'essentiel (je
souligne) : "Tout est à reprendre de zéro. Le procès en appel
voulu par le procureur général de Toulouse s'ouvre ce lundi
après-midi à Albi, devant la cour d'assises du Tarn. Le
professeur de droit répond à nouveau d'homicide volontaire sur
la personne de sa femme, disparue le 27 février 2000. .- [...
L'accusation] sera soutenue, comme en première instance par
l'avocat général Marc Gaubert, magistrat du parquet soudé à son
siège - il ne se lève pas pour intervenir, contrairement aux
usages -, qui se contente aisément d'approximations quand il n'a
rien d'autre à se mettre sous la dent. - Deux dangers pour la
défense : Me Francis Szpiner, partie civile, d'abord. Il avait
juré ses grand dieux qu'il ne viendrait pas à Albi, farouchement
opposé, par principe, aux appels après acquittement. Mais sa
conscience l'a finalement autorisé à opérer une volte-face et à
affronter l'affluence médiatique des grands jours. Ce
talentueux pénaliste a soutenu, à Toulouse, la thèse des coups
mortels dans le cadre d'une dispute conjugale, scénario qui
présente le mérite, par rapport au meurtre, de n'avoir pas
besoin d'un mobile solide pour demeurer crédible. Second
péril pour la défense : l'accusé lui-même, auquel sa
personnalité brute de décoffrage peut jouer des tours. -
L'affaire Viguier est l'une des plus déroutantes de ces
dernières années : pas de cadavre, pas d'aveu, pas de preuve,
pas de mobile apparent. Mais des indices épars et une
conviction policière qui parviennent à envoyer un homme dans le
box. - Jacques Viguier est un être singulier. Décrit
comme brillantissime par ses étudiants, il apparaît
banal, voire médiocre dans la vie quotidienne, à travers le
témoignage de proches qui ne lui sont pas hostiles. S'il est
aussi machiavélique que le laissent entendre les policiers,
comment expliquer les éléments découverts à son domicile, qu'il
avait largement le temps de «nettoyer», et qui mettent la puce à
l'oreille des enquêteurs ? Le sac à main de Suzy, trouvé
dans un placard où elle ne le rangeait jamais, ses verres
correcteurs dont elle ne se séparait pas [!], une série de
microtaches de sang dont une, sur une chaussure de sport, dans
laquelle sont isolés les ADN des deux époux et, surtout,
l'absence d'un certain matelas ne peuvent manquer d'intriguer le
SRPJ. - S'y ajoutent les explications bredouillées et
contradictoires du suspect : si celui-ci passe pour un orateur
d'exception dans un amphithéâtre, il perd tous ses moyens dans
un commissariat. Pour compléter ce tableau à la lumière du
procès de Toulouse, il faut noter le contexte très particulier
d'un «mano a mano» qui a opposé M. Viguier et le
commissaire divisionnaire Saby (l'expression est de ce dernier)
lors de la garde à vue. Le problème, c'est qu'il n'existe
nulle trace de ce moment clé sur procès-verbal, et qu'il
faudrait donc croire sur parole le fonctionnaire quand il
affirme que le suspect était sur le point de passer des aveux…
Qui plus est, sa déposition interminable à la barre des assises
donne l'impression qu'il fait une affaire personnelle du sort de
l'accusé : il n'a de cesse d'insister sur ses titres
universitaires et la perversité de son génie, comme pour mieux
se mettre en valeur lui-même. Reste que, sur un plan judiciaire,
le commissaire Saby n'a pas, à ce jour, confondu le professeur
Viguier."
-
Le journaliste expose ici une
théorie, puis il prend indirectement parti pour l'accusé en
livrant une présentation défavorable de son contradicteur
principal lors du procès toulousain en la personne du
commissaire Saby. - Ainsi, le prétendu "machiavélisme", le
savant calcul et le culte du crime parfait,
prêtés
à J. Viguier, ne colleraient pas avec ce qu'il faudrait
considérer au contraire comme des erreurs grossières (traces
non "nettoyées", sac dans le placard, matelas jeté et non
remplacé). Or cette théorie n'est pas très convaincante car
les "oublis" ou "imperfections" pourraient tout aussi bien
faire partie d'une stratégie où d'évidentes incohérences
permettraient de détourner les soupçons des enquêteurs ou du
moins d'écarter la préméditation. - De même, le journaliste
ne prend pas en compte une possible "double personnalité" de
l'accusé, que le diagnostic mentionné d'une pathologie
"bipolaire" pourrait corroborer. Au début du premier procès,
le même Stéphane Durand-Souffland avait pourtant pris
connaissance et cité l'hypothèse du Dr Zagury qui évoquait
un « brutal effondrement des défenses psychologiques face
à l’inéluctable rupture conjugale » (ci-dessus, 5e
partie, lundi 20 avril 2009). - Sans vouloir insister
outre mesure : les nouveaux articles de ce journaliste sont
- après l'acquittement de Toulouse - bien plus favorables à
l'accusé que ses comptes-rendus précédents et, comme nous le
verrons, ses soupçons visent à présent
O.
Durandet qui semblait
bénéficier d'un certain «
capital sympathie
» au premier procès (ci-dessus, V).
Mercredi, 3 mars 2010.
- Donnons à nouveau la parole à l'observateur du Figaro
qui intitule son
article du jour Les écoutes téléphoniques au cœur du
procès Viguier : "Il y a du nouveau dans le
dossier Viguier. Plus précisément des pièces oubliées, que
le président de la cour d'assises d'appel du Tarn, Jacques
Richiardi, a eu la sagesse de mettre au jour et la loyauté
de transmettre aux parties. Il s'agit de centaines
d'heures d'écoutes téléphoniques de Jacques Viguier,
notamment, réalisées dans les jours suivant la
disparition de sa femme Suzanne [...], - Grâce à M.
Richiardi, les jurés d'Albi commencent, depuis mercredi, à
découvrir le contenu des conversations. On reconnaît le
timbre et le débit de l'accusé, informé par des proches du
premier article suspicieux publié par La Dépêche
du Midi : il n'a pas l'air aux abois, mais extrêmement
surpris d'apprendre que l'avocat des sœurs de Suzy réclame
sa mise en examen : «C'est pas possible, nom de D… de m…,
tempête-t-il, j'ai encore dîné hier avec Carole et sa
mère !» Peu à peu, son inquiétude s'accroît, mais à aucun
moment, alors qu'il échange avec des amis qui ne demandent
qu'à le croire, il ne pose les jalons d'un système de
défense - attitude qu'on pourrait attendre d'un criminel.
Certes, il ne parle pas beaucoup de son épouse et se
préoccupe plus volontiers du sort de leurs trois enfants.
Mais le ménage était à bout de souffle et, si Jacques et
Suzy cohabitent sous le même toit, leur situation est celle
d'un «divorce de fait». - Une très longue conversation entre
l'universitaire et Valérie P., qui fut l'amie du couple,
surprise le 21 mars - dix jours après que M. Viguier
a subi 40 heures de garde à vue -, reste dans ce registre.
Son interlocutrice avance diverses hypothèses, notamment
une fugue. Loin d'abonder dans ce sens, ce qui serait
commode, il réfute cette perspective car jamais,
répète-t-il, Suzy ne se serait absentée aussi longtemps sans
téléphoner aux petits, quand bien même elle aurait voulu
«faire ch…» son mari. «Si on retrouve un cadavre,
glisse-t-il, ce serait horrible, mais au moins je serais
innocenté.» [...] - [Serge Regourd] évoque les conditions
dans lesquelles il a été entendu comme témoin par la police,
le 28 mars 2000. «Votre ami est coupable, m'a dit le
commissaire Saby. Il n'a pas montré la moindre faiblesse en
40 heures de garde à vue. La prochaine fois qu'on le verra,
ce sera pour le conduire à la prison Saint-Michel.» Or, au
premier procès, le fonctionnaire, sous serment, avait assuré
que le suspect avait été à deux doigts d'avouer. Mais
cela ne figure sur aucun procès-verbal… Il doit déposer
à cette barre le 16 mars prochain. - Deuxième révélation de
M. Regourd : le commissaire lui aurait affirmé que l'alibi
fourni par Jacques Viguier - un jogging dans la matinée du
27 février - ne tenait pas. Produisant un volumineux
«dossier médical», il aurait fait état d'une opération du
genou rendant impossible la pratique de la course à pied.
L'accusé n'a jamais subi une telle intervention : si ce que
prétend M. Regourd est exact, le procédé est scandaleux
[!]. Me Szpiner, partie civile,
tente de déstabiliser ce témoin, feignant de trouver son
propos insignifiant car trop tardif. Mais la longueur de son
questionnement montre qu'en réalité, Serge Regourd gêne
considérablement les tenants de la culpabilité de Jacques
Viguier. - Le procès approche à présent de sa vitesse de
croisière. Les enregistrements exhumés, peu à peu, vont
livrer leur part de vérité. Un autre protagoniste du dossier
a largement contribué à les enrichir : Olivier Durandet,
l'amant de Suzy, jamais inquiété mais beaucoup écouté. Les
assises ont hâte d'entendre sa voix telle qu'elle a été
figée, à son insu, en mars 2000."
-
Ces dernières remarques à
propos du témoignage de Serge Regourd, ami universitaire
de J. Viguier, tendent à accréditer la thèse du
harcèlement policier et celle du "coupable idéal". Les
dépositions qui vont suivre, et notamment l'aveu de la
baby-sitter, mais aussi la confidence de Philippe
Couturier, un ami de la disparue, montrent que la "piste
de l'amant" n'aura pas été creusée. Également mis sur
écoute, O. Durandet n'a en effet "jamais été inquiété",
son rôle pouvant au contraire faire penser à celui d'un
"consultant", d'un "auxiliaire de police". - Ajoutons
que si Stéphane Durand-Souffland interprète l'attitude
de J. Viguier au téléphone une nouvelle fois en sa
faveur, il néglige le fait que l'accusé pouvait se
douter qu'il serait écouté, ce qui va se confirmer par
la suite. -
Dans ce contexte, notons
également la mention du "premier article suspicieux
publié par La Dépêche du Midi".
Vendredi 5 mars 2010. C'est l'envoyé spécial du
Parisien qui rapporte le témoignage d'Arlhène
Cros, présentée comme "ex-maîtresse de l'enseignant
restée son amie et celle de son épouse" [!] dans un
compte-rendu intitulé Le premier témoignage gênant
pour Jacques Viguier (je souligne) : Cette femme de
52 ans "décrit l'état du couple début 2000 : « Au plus
bas. Suzy était très déprimée. Jacques, qui a
longtemps refusé le divorce, était très énervé,
complètement à bout. » Quelques jours avant la
disparition de Suzy, elle l'a eue au téléphone. « Au
bord des larmes, elle m'a dit : J'ai peur, j'ai peur,
ça m'a bouleversée », relate Arlhène. Peur de qui ? «
De lui », précise la témoin. - Son amie se
volatilise le 27 février 2000. Elle en parle avec
Jacques. « Il m'a fait un résumé, sans émotions,
déclare Arlhène. J'ai été très surprise qu'à aucun
moment il ne me demande si je savais où elle pouvait
être. J'ai pensé : s'il n'a pas envie de chercher Suzy
moi je vais le faire. » Arlhène, qui ne croit alors ni à
la fugue ni à la culpabilité de Jacques, rencontre
Olivier Durandet, amant de la disparue.- Il lui livre
des détails troublants de l'enquête, comme le
matelas sur lequel dormait Suzy et dont Jacques s'est
débarrassé. Son point de vue évolue. - « Olivier m'a
influencé [sic], bien sûr, mais il me disait des
faits réels qui ont ébranlé ma confiance en Jacques,
explique Arlhène. Je ne voulais pas croire que mon ami
de vingt ans ait fait une chose pareille, je l'aimais
trop. » Le président lui demande quel est, au final, son
sentiment. « Dix ans ont passé. Il y a beaucoup de
zones d'ombre, d'incohérences, des faits aussi. A
l'époque, j'étais très en colère, je voulais que justice
soit faite, mes doutes se sont transformés en
certitude. » Arlhène n'en dira pas plus. Ça reste
embarrassant pour l'accusé qui clame son innocence.
Écoutes téléphoniques à l'appui, Me Eric Dupond-Moretti,
un des avocats de Jacques Viguier, contre-attaque en
affirmant qu'Arlhène était manipulée par Durandet et
qu'ils se sont même entendus pour taire aux policiers
des paroles de Suzy étayant la piste d'une fugue."
-
L'intitulé
de cet
article
reflète une
prise de position du rédacteur car ce qui est censé
"gêner" l'accusé touche à son "caractère" qui,
depuis le début, fait l'objet d'analyses
psychologisantes dans le but d'y déceler des
éléments à charge. On relève notamment le
"résumé
sans émotions" que J.
Viguier fait à cette amie du couple,
ayant permis à certains commentateurs médiatiques de
conclure à la nature "froide" et sans doute
"calculatrice", voire "machiavélique" de l'accusé.
Dans cet ordre d'idées, le fait qu'à
"aucun moment il ne me demande si je savais où elle
pouvait être" peut également être interprété
à charge : puisqu'il ne pose pas cette question au
témoin, il sait où son épouse se trouve [!] ou bien
il s'en moque, ce qui permettrait à nouveau de
conclure à un manque ("suspect") d'émotions. -
Retenons également que le "beau rôle" est ici encore
attribué à O. Durandet qui révèle à ce témoin
des "détails troublants de
l'enquête" et dont
les dires sont reçus comme des
"faits réels", transformant
les "doutes" en "certitudes". Mais
les lecteurs du
Parisien - comme les observateurs du procès
sans doute - ne sauront pas de quels doutes et de
quelles certitudes il s'agit au juste puisque "Arlhène
n'en dira pas plus".
Ce même vendredi, un autre témoin dépose à la barre.
Stéphane Durand-Souffland nous
rapporte ceci : "C'est alors que survient Philippe
Couturier. Cet ami ancien de Suzy est le parrain de
sa fille Clémence. Pull beige, chemise bleue,
pantalon gris, il se lance dans une déposition
mollassonne quand, soudain, il dégoupille une
grenade : «En tombant par hasard sur un reportage,
il m'est revenu qu'Olivier Durandet m'avait dit au
téléphone, en m'annonçant la disparition de Suzy, début
mars 2000, qu'il était entré dans la maison des
Viguier le dimanche 27 février [jour de la
disparition], alors qu'il n'y avait personne à
l'intérieur.» - Cette version est différente de celle
qu'il avait jusqu'à présent servie. Si elle reflète
la vérité, elle éclaire le dossier d'une lumière
sensationnelle : M. Durandet pénétrant dans la maison
déserte aurait tout loisir d'y déposer les indices
compromettants pour le mari qui y seront relevés
quelques jours plus tard. [...] - Avant de lever
l'audience, le président demande encore à l'accusé
s'il se savait écouté par la police. « J'avais des
doutes », répond-il. Le magistrat fait diffuser un
enregistrement du 17 mars [2000], dans lequel
l'universitaire indique clairement à son interlocuteur
qu'il a conscience d'être espionné. L'audience est
suspendue sur cette note aigrelette. Il est clair
que lundi, le vent se lèvera sur les assises du Tarn et
qu'il sera à la tempête. - Philippe Couturier a livré
une version inédite du jour de la disparition de la
victime et du rôle de son amant."
-
Ce témoignage
n'aurait pas une telle importance sans celui de la
baby-sitter qui va suivre. Or, contrairement à ce
dernier, il s'agit ici du jour même de la
disparition de Suzanne Viguier. En effet, dans
l'hypothèse très probable d'une mort violente, un
axiome criminalistique de base veut que le meurtrier
se trouve
en priorité
dans l'entourage proche
de la victime. Et au mobile, à la motivation ou à la
simple impulsion meurtrière, il faut que s'ajoute la
fameuse occasion ("opportunité").
Toutefois, comme nous
l'avons déjà dit, un éventuel tueur a très bien pu
être introduit dans la maison par la victime
elle-même, ce qui limite les implications du
témoignage cité, qui ne précise d'ailleurs
pas l'heure exacte de cette visite dominicale.
Cette
déclaration reste cependant plutôt troublante et ne
semble pas avoir été exploitée à sa juste mesure.
- Dans ce
contexte, la dernière
phrase de Stéphane Durand-Souffland est lourde de
sens : écrite
à la fin de la première semaine d'audiences, elle
laisse augurer une possible révélation ultérieure
sur le "rôle" d'O. Durandet
à même de faire
basculer le procès. Si les soupçons commencent à se
détourner du mari dans l'esprit de
cet observateur, ils
semblent
implicitement
cibler l'amant.
Mardi 9 mars 2010. Citons à nouveau l'envoyé
spécial du
Figaro qui rapporte de façon allégorique
l'audition et le témoignage pour le moins surprenant de
la baby-sitter (je souligne toujours): "L'ancien amant
de la victime a été placé en garde à vue mardi soir.
Plus tôt dans la journée, l'ex-baby-sitter du couple
Viguier avait reconnu avoir menti pour le protéger,
redoutant des «problèmes». Ils ont tous deux été
relâchés depuis. - Un témoin qui s'écroule à la barre
des assises, c'est comme un arbre qui s'abat,
bouleversant la physionomie de toute une forêt [!].
L'arbre, c'est Séverine, 32 ans, ancienne
baby-sitter des Viguier - et donc en possession des clés
de leur maison. Le craquement, ce sont ses pleurs
amplifiés par le micro [!]. Le bucheron, c'est Me
Eric Dupond-Moretti [!] en charge, avec Me Jacques
Lévy, de la défense de Jacques Viguier. La forêt,
c'est le dossier. - Séverine, donc, est campée à la
barre. Elle vient de raconter comment elle s'était
souvenue, sept mois après les faits, d'avoir vu «comme
du sang mélangé à de l'eau» dans une des deux baignoires
des Viguier. Il est 15h15, l'avocat se dresse et
sort sa cognée : «Avez-vous accompagné Olivier Durandet
chez les Viguier, le lundi 28 février 2000» (Suzanne
Viguier, dont il était l'amant, a disparu la veille) ? -
Le témoin, embarrassé : «Pas dans la maison, il est
resté dans la voiture. - Les écoutes téléphoniques
disent le contraire. - Ah bon... - Il n'est pas entré ?
- (Empourprée, le souffle court) Je pense pas... faites
moi écouter... - Non, après ! - (Craquement des
sanglots) Il est entré, mais il est resté qu'avec
moi... - Pourquoi ne l'avez-vous jamais dit ? - Parce
qu'il me l'a demandé...» - Les assises du Tarn sont
pétrifiées : le procès en appel de Jacques Viguier, qui
s'était ouvert le 1er mars, vient de connaître un
spectaculaire rebondissement. Me Francis Szpiner,
partie civile, sent immédiatement que le vent prend une
orientation favorable à la défense. Suppléant un
ministère public apparemment abasourdi sur le moment, et
cherchant à rester crédible, il entend prendre le
commandement des opérations mais le président Jacques
Richiardi, éblouissant de maîtrise depuis le début,
poursuit logiquement l'interrogatoire de Séverine : «M.
Durandet a-t-il apporté le sac de Suzanne Viguier ?» -
Le témoin : «Non, ni un autre qui aurait pu le
contenir». A cet instant, chacun peut imaginer que
l'amant est revenu dans la maison pour y déposer un ou
plusieurs indices défavorables à son rival, en
particulier ce sac qui trahit un départ non volontaire
de Suzy. - Le président : «Quand M. Durandet vous
a-t-il demandé de ne rien révéler ?» - Le témoin, en
perdition : «Le jour même... Il avait peur qu'on dise
qu'il avait apporté des choses... enfin, pas vraiment...
que ça ait des conséquences sur l'enquête... - Ça ne
vous a pas gênée, depuis dix ans ? - Si, mais à chaque
fois il me disait que ça ne pourrait que faire des
problèmes. J'avais 22 ans, je me suis laissé[e]
influencer». - Me Szpiner : «Vous en avez donc parlé
plusieurs fois ?» - Le témoin : «Oui, il me rappelait de
ne pas en parler. - Vous a-t-il contactée avant ce
procès ? - Oui, la semaine dernière. Il m'a dit : on
reste sur les mêmes conditions». - L'avocat général
Gaubert : «Avez-vous tout dit ?» - Le président : «Il y
a des moments de vérité dans la vie». - Interminable
silence. Puis, le témoin, à deux doigts de défaillir :
«J'ai une petite fille, j'ai peur... C'est le mardi
que ça s'est passé, pas le lundi. Olivier voulait
voir s'il y avait des affaires de Suzy, il était très
inquiet». - Me Dupond-Moretti, rugissant: «C'est du
pipeau ! Il est déjà venu le lundi et a visité les
lieux avec Jacques Viguier. Ce n'est pas pour voir quoi
que ce soit qu'il est revenu avec vous. Vous ne
dites pas toute la vérité». - Séverine B., épuisée,
terrorisée - soulagée, peut-être : «Là, si». Elle ne
lâchera rien d'autre, mais c'est déjà beaucoup.
Faut-il préciser qu'il n'y a jamais eu de «traces
rosâtres comme du sang mélangé à de l'eau» dans la
baignoire du professeur de droit ?
-
Il paraît évident
qu'à ce moment précis, le second procès est joué.
Après une telle révélation, aucun jury du monde ne
pourrait plus - "sans l'ombre d'un doute" - acquérir
"l'intime conviction" de la culpabilité de l'accusé,
d'autant
moins
qu'il avait été acquitté en
première instance. De même, toute l'enquête
policière, menée exclusivement à charge contre le
mari et pour ainsi dire "supervisée" par l'amant,
semble à présent
perdre ce qui
lui restait de pertinence.
- Il faut
ajouter que la
journée-clé du 27 février 2000 - depuis le retour
présumé de Suzanne Viguier au domicile familial vers
4:30 du matin jusqu'à ce que son mari et ses enfants
constatent de concert son absence lorsqu'ils
rentrent à la maison en fin d'après-midi ou en début
de soirée - n'a certainement pas été suffisamment
décortiquée. Dans ce contexte, les éléments rendus
publics par la presse et dans le cadre des deux
procès ne permettent pas de
reconstituer de
manière satisfaisante
ce funeste dimanche, et les investigations quelque
peu orientées
des
enquêteurs
auront peut-être
négligé tel ou tel détail capital.
Cette
fameuse journée
de la disparition
sera résumée comme
ceci
par Stéphane Durand-Souffland (Le
Figaro, 17 mars 2010) :
"Dimanche 27
février 2000. 4 h 30 : Olivier Durandet raccompagne
Suzanne Viguier, sa maîtresse, au domicile conjugal,
après une soirée passée dans un tournoi de tarot. - 8
h 30 : Jacques Viguier, le mari, remarque que
leur fille Clémence dort dans le lit de sa mère, à côté
d'une forme dans laquelle il croit identifier cette
dernière. - Entre 10 heures et 10 h 30 : le père de
M. Viguier vient chercher, comme prévu, les trois
enfants du couple et les emmène chez lui. - 10 h 45 :
Jacques Viguier téléphone au domicile de ses parents, et
part faire un jogging. - Aux alentours de 12 h 15 : il
rejoint enfants et parents pour le déjeuner. - 16
heures : il va au cinéma avec ses enfants. - Vers
18 h 30 : il passe chez lui, n'y voit pas Suzy,
et emmène les petits dans une pizzeria. Dans la
soirée, il reçoit deux appels d'Olivier Durandet (qu'il
prend alors pour un simple ami de sa femme), déjà très
inquiet. Celui-ci dit avoir constaté en fin
d'après-midi que toutes les portes étaient fermées à clé."
-
Nous avons déjà
évoqué et tenté d'analyser cette journée. Dans
le cadre d'une enquête criminalistique, il
conviendrait cependant de
revenir sur
plusieurs points : a) Si Jacques Viguier était
coupable, pourquoi confirmerait-il les dires
d'Olivier Durandet, qui déclare avoir déposé
Suzanne Viguier à son domicile vers 4:30 du
matin ? - On pourrait inférer qu'il suppose que
ses enfants peuvent attester de la présence de
leur mère à la maison en ce dimanche matin, mais
dans ce cas il semble exclu qu'il soit passé à
l'acte avant leur réveil, car il les aurait
certainement empêchés d'accéder au lieu du crime
ou à la chambre de la victime. - b) Qu'en est-il
du témoignage de la petite Clémence (~ 11 ans à
l'époque) qui déclare avoir passé la fin de la
nuit dans le lit de sa mère pour ensuite ne plus
très bien s'en souvenir ? -
Et, si
c'était vrai, à quel moment aurait-elle
bien pu la rejoindre, vu son arrivée tardive, à
une heure où tous (mari et enfants) sont censés
dormir ? - c) Toujours dans l'hypothèse de sa
culpabilité, Jacques Viguier
aurait eu deux
occasions de commettre l'irréparable :
lorsqu'elle rentre - ce qui semble très peu
probable non seulement en accordant du crédit au
témoignage de Clémence, mais surtout en
considérant qu'il confirme la déclaration
d'Olivier Durandet et qu'il doit tenir compte de
la présence des trois enfants à la maison -
puis lorsqu'il se retrouve seul avec son épouse,
approximativement entre 10:15 et 12:15. - Se
pose alors la question du fameux coup de fil à
Mme Viguier mère à 10:45 pour dire qu'il serait
en retard au déjeuner familial à
Vieille-Toulouse. Mais quel est donc le sens
d'un tel appel s'il est suivi d'un jogging qui
aurait pu être remis à plus tard
dans
un souci filial de
ponctualité ? - d) Il faut également se demander
ce qui s'est passé avant 4:30. De nouvelles
informations confirment nos propres spéculations
: après son retour de Montauban, le couple a
passé quelques heures chez Olivier Durandet qui
dépose ensuite sa maîtresse au domicile
conjugal. Nous avons déjà remarqué que la
personne raccompagnée par le couple depuis
Montauban jusqu'à Toulouse aurait pu témoigner
de l'ambiance qui régnait entre les deux amants
au cours de ce voyage d'une cinquantaine de
kilomètres : ce témoignage aura probablement été
recueilli par les enquêteurs, mais à
notre
connaissance rien n'a filtré à ce sujet alors
qu'il s'agit là d'un élément plutôt important,
au même titre d'ailleurs que les impressions des
autres joueurs de tarot.
La dernière semaine du procès est résumée par Jean-Pierre Vergès
pour le
Journal du Dimanche (21 mars 2010 - je souligne):
"Apparu en meilleure forme qu’en 2009, Jacques Viguier va tenter
maladroitement de se défendre lors des audiences des 11 et 12
mars où sont exposés les éléments à charge. Dont ce fameux
matelas de canapé-lit sur lequel dormait son épouse et qu’il a
bizarrement jeté dans une décharge lorsqu’il apprend le
démarrage d’une enquête policière.
«Ce
n’était pas malin, je l’ai fait sur un mouvement d’humeur que
j’ai regretté, a-t-il reconnu. Je le subis encore
aujourd’hui.»
Les avocats de la partie civile et l’avocat général lui ont
rappelé qu’il avait donné trois raisons peu convaincantes à
son geste. Ils ont également insisté sur le sac à main de
sa femme retrouvé en perquisition dans l’armoire de la maison.
Le professeur de droit a eu du mal à expliquer pourquoi il ne
l’avait pas signalé spontanément aux enquêteurs. Il a été
clairement pris en défaut lorsque le président lui a demandé de
s’expliquer sur le mot
«clés»,
entouré de trois cercles dans son agenda à la date de sa
convocation chez les policiers.
Selon sa version, il ne savait pas qu’elles étaient dans le sac
à main qu’il n’avait pas fouillé. Si Suzanne Viguier n’avait
pas son trousseau, comment alors a-t-elle pu sortir de cette
maison fermée à double tour et dont les volets étaient clos
selon les déclarations de son époux? - Mis en accusation par
la défense de Jacques Viguier, Olivier Durandet était très
attendu à l’audience du 15 mars.
«L’intérimaire»,
comme il s’est présenté, a tenu la barre sans coup férir
durant six heures, la tête haute, résistant aux assauts de
Me Eric Dupond-Moretti, l’un des avocats du professeur de droit.
Il a reconnu sans détours avoir aidé les policiers toulousains
et fait part de ses soupçons à l’égard de son rival.
«Vous
aimez quelqu’un et il disparaît ; si vous ne remuez pas ciel et
terre pour le retrouver, c’est que vous ne l’aimez pas, a-t-il
lancé d’une voix ferme. Moi, j’ai fait tout ce que j’ai pu.
Pourquoi ce serait répréhensible ?»
Conscient des conséquences désastreuses de son omniprésence dans
cette affaire, Olivier Durandet a certifié qu’il n’avait
absolument pas amené d’éléments compromettants pour son rival.
«Ma
conviction est faite et elle ne bougera plus»,
a-t-il répété. «Je
suis persuadé qu’il est coupable et je ne trouve pas normal
qu’on puisse s’en sortir comme ça.»
- Désireuse de montrer que Jacques Viguier avait été la victime
d’investigations policières de cow-boys ravis de se payer un
universitaire, la défense de l’accusé a tenté de déstabiliser
le commissaire Robert Saby, l’ancien responsable de
l’enquête [qui témoigne le 16 mars]. Si, lors du premier
procès, ce policier au caractère bien trempé s’était emporté
contre l’accusé, il a, cette fois, adopté un ton plus mesuré
et expliqué calmement pourquoi le mari de la disparue était
devenu le suspect numéro un lors de la perquisition du 10 mars
2000. Il a ainsi relaté le moment où les policiers avaient
découvert l’absence du matelas sur lequel dormait Suzanne
Viguier. Selon lui, Jacques Viguier est alors devenu livide
et est sorti brusquement de la maison, perdant
littéralement le contrôle de ses nerfs. Les avocats de
l’enseignant ont tenté de déstabiliser le policier en diffusant
des écoutes où, selon eux, il tente de faire pression sur des
témoins: «Votre
fils a dégoupillé parce qu’il ne voulait pas divorcer,
explique-t-il ainsi à la mère de Jacques Viguier. Il l’a
refroidie mais il ne le reconnaîtra pas.»
«C’est
plus du Audiard qu’autre chose»,
s’est justifié Robert Saby, à l’issue d’une audition de plus de
dix heures dont il aura évité les pièges. - L’émotion est montée
crescendo dans l’après-midi du jeudi 18 mars, lors des
auditions des proches de Suzanne et Jacques Viguier. D’une
froideur déconcertante, la mère de la disparue n’a fait
montre d’aucune gentillesse à l’endroit de sa fille,
«qu’elle
croit encore vivante et qui serait peut-être partie sous les
cocotiers».
Déterminée, Carole Blanch, la sœur de Suzy, a tenté de
faire avouer l’accusé.
«Tu
l’as tuée, tu ne l’as pas fait exprès !,
a-t-elle crié en larmes à quelques centimètres de son
beau-frère. J’ai besoin du corps de ma sœur !»
«Je
ne l’ai pas tuée»,
a répété plusieurs fois Jacques Viguier, le teint cireux.
«Il
a mis longtemps à dire qu’il était innocent»,
a reconnu peu après Clémence Viguier, 20 ans, l’aînée des
trois enfants, qui a remis aux jurés une copie du journal intime
de sa mère tenu depuis l’âge de 20 ans.
«Si
papa était aussi horrible, on ne serait pas là, tous les trois,
à aller bien.»
Guillaume, lui non plus, ne croit pas à la culpabilité de son
père. Il a avoué avoir écouté durant de longues heures les
écoutes téléphoniques téléchargées sur son MP3.
«Les
policiers ont surtout cherché des éléments pour prouver que
papa a fait quelque chose à maman»,
a-t-il accusé. «Je
préfère croire qu’elle est vivante, a affirmé de son côté
Nicolas, 17 ans. Rien ne me prouve le contraire et personne ne
peut m’empêcher de penser ça.»"
-
On voit que cette ultime
semaine d'audiences n'apporte aucun nouvel élément.
Certaines contradictions demeurent sans avoir pu être
exploitées dans le sens d'une résolution de l'énigme
policière que cette affaire constitue en l'absence de corps,
d'arme du crime, de témoins et d'aveux. Car, dans
l'hypothèse hautement probable du meurtre de Suzanne
Viguier, l'acquittement de son époux ne met pas un terme aux
interrogations sur les circonstances de sa mort et
l'identité de l'auteur.
Le
compte-rendu de
Jean-Pierre Vergès est assez efficace car il condense les
points forts de cette semaine apparemment assez intense, où
les confrontations n'auront pas non plus permis d'apporter
un nouvel éclairage au crime qui, malgré l'espoir du jeune
Nicolas, a très certainement été commis. - Donnons, pour
clore ce passage en revue, la parole à Sabine Bernède et
Jean Cohadon de la
Dépêche du Midi qui publient un long article ce même
21 mars 2010, intitulé Acquitté pour la seconde fois,
Viguier "a retrouvé sa dignité", dont nous citons et
soulignons quelques passages significatifs:
Ce
samedi 20 mars 2010, Jacques Viguier "est ressorti libre du
palais de justice d'Albi. Libre. Libéré ? Soulagé ? Sûrement.
Heureux ? C'est autre chose. Depuis 2003, l'homme souffre de
troubles bipolaires, selon les experts psychiatres. «Il ne
reste plus que l'ombre de Jacques», a dit l'un de ses avocats Me
Éric Dupond-Moretti dans sa plaidoirie du matin. Avant que les
jurés ne se retirent pour délibérer, vers 10 h 40, l'accusé,
vêtu d'un costume gris et d'un pull à col roulé noir, prononce
péniblement ces quelques mots : « Je viens de vivre dix ans
d'horreur et de chemin de croix. Je souhaite que ces débats me
rendent mon innocence ». [...] L'attente du verdict dure six
heures. Une attente jugée « infernale » par [..] Me Éric
Dupond-Moretti, qui, dehors, fume cigarette sur cigarette.
Jacques Viguier, lui, attend dans la salle de la cour d'assises.
Il est entouré des siens [...] - L'amant [Olivier Durandet], qui
pourrait comparaître devant un tribunal prochainement pour
subornation de témoin [il ne reçoit finalement qu'un simple
"rappel à la loi" quelques jours plus tard], est absent à
l'heure du verdict. Tout comme les sœurs de Susy, Hélène et
Carole, convaincues de la culpabilité de Jacques Viguier ; elles
ont quitté Albi en fin de matinée. [...] - [Olivier Durandet] a
réagi par téléphone dans la soirée : « J'accepte la décision des
jurés même si je n'aurais pas été surpris qu'elle soit inverse.
Maintenant, cela n'explique pas où se trouve Susy ». - Sa
disparition reste une énigme. Aurait-elle quitté volontairement
sa maison et abandonné ses enfants? Personne n'y croit vraiment.
A-t-elle été tuée? Dix ans après, et après deux procès
d'assises, la justice n'a ni coupable ni explication." Mais
les rédacteurs nous proposent tout de même leurs "raisons
d'un verdict", qu'ils estiment au nombre de sept :
"[1] Un procès
plus long. Le président Richiardi avait décidé de se donner
le temps de bien exposer le dossier. Trois semaines d'audience
et treize jours « d'instruction » pour laisser le temps aux
témoins de s'exprimer, pour comprendre Jacques Viguier et ses
diverses déclarations. La cour a même entendu des écoutes
téléphoniques restées jusque là dans les cartons.
[2]
Une défense plus agressive. Me Jacques Levy et Me Éric
Dupond-Moretti ont mordu dans ce procès, ne laissant pas les
témoins se reposer, contestant mot après mot l'accusation ou les
témoinsdéfavorables à Jacques Viguier. - C'est lors des
audiences, plus que dans les plaidoiries, qu'ils ont gagné la
bataille de l'acquittement.
[3]
La conviction policière. « Cette affaire se joue dans les
détails », a expliqué le commissaire Mallon aux jurés lundi
dernier. Ces détails, à force de les détailler, de les tourner
et retourner sont vite apparus bien légers au regard d'une
accusation de meurtre. « On ne peut pas condamner sur des
impressions », ont martelé Mes Levy et Dupond-Moretti. La
conviction policière a volé en éclats.
[4]
Durandet décrédibilisé. L'amant de « Susy » en garde à
vue pour « subornation de témoin », c'est l'accusateur en chef
qui se retrouve sur la sellette. La défense a démontré la
réalité du rôle très ambigu de l'amant lors de l'enquête. Et la
révélation de son mensonge a fini de décrédibiliser l'enquête de
police déjà mal embarquée.
[5]
La parole des enfants. « S'il était aussi horrible qu'on
le dépeint, on ne serait pas là tous les trois ». Cette
déclaration de Clémence jeudi, puis les témoignages de ses
frères Guillaume et Nicolas ont donné à Jacques Viguier une
humanité qu'il a eu tant de mal à exprimer. Un éclairage
poignant qui s'est accompagné d'interrogations et d'ironie sur
une enquête « à charge ».
[6]
Une accusation sans scénario. De l'assassinat au meurtre,
du meurtre aux… coups mortels. Sans preuve irréfutable, sans
scénario clairement établi, l'accusation a peiné tout au long
des débats à l'image d'un réquisitoire fini dans la confusion.
[7]
Une instruction affaiblie. Mes Levy et Dupond-Moretti ont
parachevé le long et minutieux travail mené dès le mois de mars
2000 par les anciens avocats de l'accusé. Leur longue bataille
contre l'instruction et l'enquête, contre ses impasses et ses
oublis et pour l'innocence de Jacques Viguier a été
récompensée
en avril 2009 à Toulouse et hier à Albi."
-
Ces raisons,
livrées
au lendemain du
verdict par des observateurs dont on suppose qu'ils
ont suivi non seulement les trois semaines
d'audience mais toute cette affaire depuis le début,
peuvent sembler probantes. En tout état de cause, il
eût été difficile de prononcer une condamnation
lourde (de "15 à 20 ans") sans preuves tangibles
("évidences matérielles"), ce que les deux
journalistes de La Dépêche du Midi ne
soulignent peut être pas assez.
En effet, comme nous l'avons
remarqué,
tout manque dans cette affaire : le corps, l'arme,
les témoins, les aveux.
C'est
ce qui explique -
d'ailleurs depuis le
début
- les hésitations de
l'accusation
entre
l'assassinat
et l'homicide
sans
préméditation,
voire le "coup de folie", ou dans les termes de la
sœur de la disparue
adressés à
Jacques Viguier:
"Tu l’as tuée, tu ne l’as pas fait exprès !"
- Ce qui étonne également, c'est la légèreté avec
laquelle fut traité le cas d'O. Durandet, convaincu
de manipulation à plus d'un titre, qui n'écopera
finalement que d'un "rappel à la loi", après avoir
été mis en garde à vue au moment même du procès. On
peut éventuellement se demander si les enquêteurs ne
lui auront pas renvoyé l'ascenseur "pour services
rendus". Or, on n'en serait pas encore à
sous-entendre sa culpabilité si l'on cherchait
implement sà approfondir son emploi du temps depuis
ce fameux tournoi de tarot à Montauban jusqu'au
moment où il appelle son rival, le dimanche soir,
puis les lundi et mardi
suivants,
où il a effectué deux visites à la villa des
Viguier, d'abord en présence du maître de maison
puis clandestinement en compagnie de la
"baby-sitter", qui a été présentée comme sa
"belle-sœur". - Les participants au tournoi de
tarot, puis cette mystérieuse personne qui a
effectué le voyage retour jusqu'à Toulouse avec les
amants ont certainement été interrogés mais, comme
nous l'avons souligné, aucun compte-rendu n'en a été
fait. De même le témoignage de Philippe Couturier,
présenté comme un "ami ancien de Suzy" et "le
parrain de sa fille Clémence" n'a pas eu, à notre
connaissance, l'attention qu'il méritait puisque,
s'il se confirmait, O. Durandet se serait rendu
trois fois à la villa, dont le dimanche même de la
disparition.
Citons enfin
l'annonce de ce second procès par La Dépêche du
Midi publiée le 26 février 2010 (nous soulignons):
"De mémoire de magistrat, c'est du jamais vu dans
la juridiction albigeoise. Le procès en appel de Jacques
Viguier, ce professeur de droit toulousain, acquitté du
meurtre de son épouse en avril dernier par la cour
d'assises de la Haute-Garonne, se tiendra à partir de
lundi après-midi et jusqu'au 19 mars devant la cour
d'assises du Tarn à Albi. C'est un gros dossier bien
lourd de trois semaines qui a demandé des semaines
de travail en amont. L'affaire Viguier, comme on la
surnomme, va attirer les foules en raison de son
hypermédiatisation et de la nature de l'accusé [!].
Trente-sept médias, nationaux et régionaux, de la
presse écrite, de la télé et de la radio, ont été
recensés au secrétariat du procureur de la République
qui a délivré les accréditations. D'autres médias
attendent sur le banc de touche dans l'espoir tardif de
décrocher un sésame pour la salle d'audience.
-
Ce
début de présentation avec ses quelques maladresses
stylistiques - comme le "gros dossier bien lourd", puis
la juxtaposition entre une "hypermédiatisation" et une
énigmatique "nature de l'accusé" - est assez
révélateur, mais que l'on veuille bien nous dispenser
d'une analyse fine à ce stade de notre étude. Simplement
ceci : venant d'un journal qui a contribué à faire
monter cette "affaire Viguier" - "comme on la
surnomme" ! - cette façon détachée, peu concernée, de
constater son hyper-médiatisation peut sembler malvenue,
d'autant que la juxtaposition pointée suggère une
proximité avec la "nature de l'accusé" dont le sens et
la fonction risquent fort d'être incompréhensibles dans
ce contexte. Coincée entre ce terme d'hyper-médiatisation
et les "trente-sept médias, nationaux et régionaux, de
la presse écrite, de la télé et de la radio" flanqués de
ceux qui "attendent sur le banc de touche [!] dans
l'espoir tardif [?] de décrocher un sésame pour la salle
d'audience [!]", on peut supposer que cette "nature de
l'accusé" - quel qu'en soit le sens précis - fonctionne
ici comme un "bouche-trou" ou un leurre censé détourner
les esprits de ces "communicants" qui, sans cesse, nous
fournissent notre ration quotidienne de nourriture
cérébrale : les "hyper-médiatiques" œuvrant dans cet
"hyper-marché" de l'information, lui-même coincé entre
les messages publicitaires et la désinformation ou
encore l'entropie et le "bruit" générés par la
reproduction indéfinie des "rumeurs et visions" pour
citer le poète Rimbaud, qui préconisait déjà un "Départ
dans l'affection et le bruit neufs !"
- Liens vers les plus importants articles consultés et cités -
[Liste actualisée]
(1)
La Dépêche du Midi,
18 mars 2000
(2)
La Dépêche du Midi, 19 mars 2000
(3)
La Dépêche du Midi, 14 avril 2000
(4)
La Dépêche du Midi,
12 mai 2000
(5)
Le Nouvel Observateur,
25 mai 2000 (Sylvie Véran)
(6)
La Dépêche du Midi,
9 septembre 2000
(7)
La Dépêche du Midi,
29 septembre 2000
(8)
L’Express,
9 novembre 2000 (Henri Haget)
(9)
La Dépêche du Midi,
1er décembre 2000
(10)
La Dépêche du Midi, 17 février 2001
(11)
La Dépêche du Midi,
27 février 2004
(12)
Marianne,
19 février 2005 (Laurence Dequay)
(13)
Le Parisien Libéré,
19 mai 2005
(14)
Le Parisien Libéré,
21 mai 2005
(15)
La Dépêche du Midi,
23 février 2007
(16)
La Dépêche du Midi, 27 mars 2007
(17)
Le Point,
24 mai 2007 (Frédéric Testa)
(18)
Marianne,
1er septembre 2007 (Clara Dupont-Monod)
(19)
La Dépêche du Midi,
23 octobre 2008
(20)
La Dépêche du Midi, 8 novembre 2008
|