Deux ou trois choses pour démystifier le Darfour,
par Rony Brauman
- Notice - Au moment où le TPI vient de lancer un mandat d'arrêt
international contre le Président du Soudan, Omar al-Béchir, il est utile de revenir
sur l'histoire et la nature de la guerre du Darfour. Si on ne sait comment ni
par qui ce mandat pourra être appliqué, certains dans la presse occidentale se
félicitent du seul fait que désormais le Président al-Béchir ne pourrait plus
dormir tranquille! Cependant, une conséquence immédiate et néfaste d'une
telle affirmation du bon droit par la Justice Internationale concerne entre 1
et 1,5 million de réfugiés et de déplacés qui dépendent, pour leur besoins
primaires, du déploiement impressionnant des ONG humanitaires qui viennent de se
voir privées de leur moyens et renvoyées du Soudan. La noble décision du TPI
semble avoir rompu l'accord fragile qui permettait aux ONG et aux forces
Inter-Africaines de travailler dans ce pays où le gouvernement se sent
aujourd'hui trahit et méprisé. Voici donc une interview de Rony Brauman, enregistrée
en 2007, au sujet du Darfour qui nous permet de mettre en perspective les événements au Soudan et la situation qui prévaut là-bas, dans le plus vaste pays d'Afrique dont ni les images télévisuelles ni les reportages
éclairs ne rendent compte efficacement de la complexité. R. Brauman est professeur à l'Institut de Sciences
Politiques de Paris et ancien président de l'ONG Médecins Sans Frontière dont il
reste un conseiller. MSF s'oppose depuis longtemps à Médecins du Monde et au
collectif Urgence Darfour/Save the Darfour —ONG qui militent pour un interventionnisme que
les acteurs sur le terrain dénoncent comme susceptible de provoquer des dommages
collatéraux considérables. - G.L.
Grégoire Lyon : Entretien avec Rony Brauman ~
Avertissement ~ Nous publions cet interview
inédit dans l'urgence et avec un double but. Que par un geste magnanime
le gouvernement du Soudan laisse les ONG qui ne sont pas politiques et n'ont
aucune autorité judiciaire, continuer d'aider les populations soudanaises sans
distinction, qui en ont besoin. Que le TPI, dans un souci
pragmatique et afin de conserver son aura d'équilibre et d'équité, sursoit à
lancer son mandat d'arrêt contre le Président du Soudan. [*0] - G.L. (mars 2009)
Première partie : La genèse
et la nature du conflit. GL : Rony Brauman, merci de nous recevoir pour réaliser
cette interview. Pouvez-vous nous présenter le cas du Darfour dont on parle
depuis un certain temps, et avec une intensité particulière ces jours-ci ? Et
peut-être rappeler aussi d'autres conflits qu'il y a eu au Soudan et en Afrique,
afin de mettre en contexte cette tragédie dont les images et les témoignages
nous émeuvent tant.
Rony Brauman
:
Au Darfour se déroule une guerre qui oppose
un certain nombre de mouvements armés insurrectionnels au gouvernement. Cette
insurrection s'est dressée il y a maintenant cinq ans. Elle a commencé en 2002,
mais de façon vraiment militarisée en 2003, au moment où la guerre du Sud Soudan
s'est terminée. Les opposants du Darfour se sont alors aperçus qu'en prenant les
armes, on obtenait un certain nombre de choses qui n'aboutissaient pas lorsqu'on
tentait de les obtenir par la négociation ou par la simple demande.
Il y a donc un lien politique entre ces deux
conflits. John Garang [1], le leader de la guérilla du Sud, a été en quelque
sorte un modèle pour la Soudanese Liberation Army, la SLA, qui
d'ailleurs tire son nom de la SPLA, ou South People Liberation Army,
la principale armée du Sud Soudan. Et ce lien entre ces deux guerres s'est encore renforcé par le fait que les milices gouvernementales, qui
combattaient dans le Sud, ont été libérées de cette tâche du fait de la paix qui
s'y est installée, et sont allées, ou sont retournées à l'Ouest.
Il y avait à l'origine, au Darfour, à la
fois une légitimité du combat, des objectifs clairs, des raisons tout à fait
justifiables de se rebeller. Et il y avait aussi des moyens militaires, qui d'un
seul coup à ce moment-là, commençèrent à être rassemblés de part et d'autre.
Le conflit a éclaté, et la guérilla a marqué
des points tout à fait considérables. On oublie qu'à l'été 2003 les rebelles ont
réussi à détruire une bonne partie de l'aviation soudanaise, qui était
stationnée à El Fasher —ville qui est à la périphérie du Darfour, du côté de
Khartoum. Mais c'est cette efficacité militaire qui a aussi entraîné une
réaction totalement disproportionnée de la part du gouvernement soudanais. Ce
dernier a en effet réagi en utilisant les techniques classiques et meurtrières
de la contre insurrection —à savoir attaques indiscriminées contre les civils
collectivement soupçonnés d'être des soutiens de la guérilla, destructions de
villages, déplacements de populations, destructions de récoltes, stratégies de
terreur. Et c'est ce régime de violence qui a prévalu pendant les 18 premiers
mois du conflit.
GL : C'est donc de 2002 à 2004 qu'ont eu
lieu les combats les plus violents au Darfour ?
Rony Brauman
:
Tout à fait. Et puis, à partir de 2005, on
est passé à quelque chose d'autre. Le gouvernement contrôlait une bonne partie
du Darfour, la guérilla en contrôlait d'autres. Les populations qui ont du être
déplacées par le gouvernement, l'avait été, et c'est un régime de conflictualité
beaucoup moins violent et beaucoup plus diffus qui s'est installé à partir de
2005.
Ce coté disséminé s'est encore accru avec le
traité de paix conclu en 2006, le Darfour Peace Agreement, qui a entraîné
des divisions, une fragmentation des mouvements de guérilla. Une partie, la
SLA-MM, a accepté et signé ce traité; l'autre - et la séparation s'est faite à ce
moment-là -, la SLA-AWN [2], a choisi de continuer la lutte armée. Cette
dernière a rejoint un certain nombre d'autres groupes dans le cadre d'un
"front", le National Redemption Front, NRF, qui lui-même s'est
divisé par la suite.
A partir de 2005 on a donc une fragmentation, en 2006 l'accord de paix, et aujourd'hui on a
une constellation de groupes armés qui exercent la violence et entre lesquels il
n'est pas facile de trancher entre milices, coupeurs de route, bandits, et groupes
claniques agissant pour leur propre compte. Ce qui entraîne une situation d'insécurité et
de violence généralisée, mais avec des taux de mortalité —pardonnez-moi cette
expression un peu froide mais il faut bien avoir une mesure quantitative—,
d'environ 200 par mois, selon les évaluations qui ont été faites par les agences
humanitaires et les agences de l'ONU.
Dans la première phase de la guerre au
Darfour, on en était à 10.000 par mois, en moyenne. On est donc passé de 10.000
à 200 par mois, il est utile d'avoir ces chiffres en tête pour mesurer la
différence de régime de violence entre ces deux périodes. Le bilan humain, pour l'instant, est évalué
environ à 200 000 morts. Un tiers du fait d'attaques directes, —la mortalité par
armes à feu en gros, et deux tiers par attrition, c'est-à-dire par les
conséquences du conflit : des gens qui ont fuit, qui étaient malades et n'ont pas
pu se soigner, qui avaient faim et étaient affaiblis, et qui sont morts dans des
conditions affreuses.
Aujourd'hui on en est là. On observe une
situation d'insécurité assez générale, avec d'importants regroupements de
population dans les villes des garnisons qui sont sous le contrôle du
gouvernement. Ce point est en soi un argument déterminant et définitif, me
semble-t-il, contre la thèse d'un génocide perpétré par "les Arabes du Nord"
contre "les Nordistes du sud-ouest" ( les Soudanais de l'Ouest). Car
des gens qui vont se réfugier sous l'égide de ceux qui voudraient les massacrer,
ça ne se voit pas tous les jours ! GL : Donc les populations sont venues se réfugier d'elles-même
autour des centres principaux, où elles savent qu'il n'y aura pas trop de combats ou
d'insécurité ?
Rony Brauman
:
Voilà, autour des villes de garnison. On
imagine mal les Tutsi rwandais aller se réfugier auprès des garnisons de l'armée
rwandaise en 1994. Leur sort aurait été immédiatement scellé — ils auraient été
massacrés.
Là au contraire, non seulement ils trouvent
une protection, ils sont à l'abri de la violence, mais en plus, ils bénéficient
d'un déploiement humanitaire considérable, avec des fournitures de vivres, de
soins, avec des écoles, de l'eau. Ils ont de quoi survivre — ce n'est pas une
vie ordinaire, ce n'est pas une vie défendable, c'est tout de même la vie. Et, on en est là. Le problème qui se pose
aujourd'hui, c'est bien entendu de réduire encore la violence, de rassembler les
groupes pour arriver à un compromis, et de commencer déjà à penser au retour des
populations dans leur ville et dans leur village. C'est cela l'enjeu politique
de première importance, et les débats autour de génocide/pas génocide sont
totalement périmés, cela n'a absolument plus lieu d'être.
2— La vision
occidentale du Darfour. [ Pourquoi le Darfour est devenu ce qu'il est devenu
aujourd'hui : un sujet de ralliement pour l'appel à l'intervention
internationale au nom de l'urgence humanitaire, un motif de pression envers le gouvernement soudanais mais aussi
un sujet de tension entre différentes ONG ? Il apparait
que plus on s'approche du terrain moins les humanitaires prennent une position
tranchée sur cette question qui semble exiger beaucoup de circonspection. ]
GL : Il semble donc que ce qui caractérise le mieux notre
vision du Soudan en Occident, et en France par exemple, c'est le fait que,
malgré nos bonnes intentions, nous connaissions très peu ce pays et son
histoire. D'abord il y a un retard vis-à-vis de l'intensité des combats, qui a
donc nettement baissé aujourd'hui par rapport aux années 2003 et 2004. Ensuite
on rapporte des histoires entre les arabes musulmans et les noirs non musulmans,
alors qu'ici les noirs aussi sont musulmans de longue date. Par contre c'était
peut-être la première guerre du Soudan qui, elle, aurait eu un caractère un peu
raciste, la guerre du sud Soudan qui a duré beaucoup plus longtemps, entre les
Nouba et les nordistes ?
Rony Brauman
:
La guerre du Sud, contre les Nouba et les
Dinka, a duré en gros 40 ans, en deux phases de 20 ans.
La guerre du Sud était en effet une guerre
dont la dimension ethnique, culturelle et religieuse était prédominante. On
pourrait même dire qu'elle était surtout religieuse, du fait d'abord que les
populations du sud sont essentiellement chrétiennes et pour une partie,
animistes; et ensuite parce que ce qui a provoqué le conflit, c'est surtout
l'imposition de la Charria en 1984, pas par le régime islamiste d'ailleurs, mais
par le régime de Neymeiri ! C'est bien un pouvoir pro-occidental —d'abord
socialiste puis pro-occidental — de Neymeiri qui a installé la Charria au
Soudan. Ce ne sont pas les islamistes qui l'ont installé, bien qu'ils l'aient
continuée, bien entendu.
GL : Peut-on dire que Neymeiri pensait trouver une
justification, et une base politique en imposant la charria ? C'est assez drôle
de voir un régime qui était donc progressiste, marxiste, et qui a voulu à un
moment donné s'appuyer sur la Religion, un peu comme dans d'autres pays
progressiste de tradition musulmane.
Oui, comme le FLN en Algérie, comme pas mal
d'autres mouvements. Bon, mais ce problème de la Charria marque une
différence importante d'avec le Darfour. D'un autre côté, la guerre au sud était
quand même largement une guerre d'intégration et non pas de désintégration.
C'était une guerre dans laquelle les Sudistes voulaient voir leurs droits
reconnus, notamment leurs droits culturels et religieux, mais réclamaient aussi
leur intégration dans le pays, avec le partage de la rente pétrolière, et le
partage de la décision politique. Et de ce point de vue-là, ce conflit ressemble
à celui de l'Ouest : car le conflit du Darfour est aussi une guerre
d'intégration, de construction nationale, de revendication du partage des
ressources et des décisions politiques, et non pas une guerre de sécession, une
guerre qui viserait à détacher le Darfour de l'entité nationale soudanaise.
Mais leur grande différence c'est que la
guerre du Darfour oppose des Soudanais qui sont, si on veut, ethniquement
homogènes, — pour autant qu'on accorde à ce concept d'ethnie une certaine
importance…, disons que c'est une dimension parmi d'autres dans de nombreux
conflits; — et surtout que tous les Soudanais, le Sud mis à part, sont des Noirs
arabisés, islamisés depuis longtemps. Donc il n'y a aucune dimension religieuse
au Darfour.
La thèse selon laquelle, à l'intérieur de ce
conflit entre musulmans, s'opposeraient des intégristes et des modérés, des
tenants de l'Islam politique fondamentaliste, à des tenants d'un Islam laïc, est
totalement inconsistante, elle ne résiste pas à un simple examen des faits. Il y
a des islamistes des deux côtés ! L'un des mouvements de guérilla du Sud, le
JEM, le Justice and Equality Movement, est d'ailleurs inspiré par
Hassan el-Tourabi, qui est loin d'être un militant laïc, comme chacun sait, mais
un islamiste classique qui était aux côtés du régime soudanais, mais qui a
rejoint la guérilla dans les jeux politiques complexes qui sont ceux du Soudan.
Rien de tout cela ne tient debout, c'est un
conflit éminemment politique dans lequel encore une fois la question du partage
des ressources, de toutes les ressources, des décisions, et des biens matériels,
est absolument centrale, ce qui est le cas de tout conflit politique interne.
Le niveau d'intensité de ce conflit est
certes très élevé, et il n'est pas faux d'affirmer que le Darfour est une crise
majeure, mais, malheureusement pour l'Afrique, ce n'est pas le premier. Il y a
quelques années, le conflit du Congo-Kinshasa par exemple, a été infiniment plus
violent. La mortalité au Congo était dix à quinze fois plus élevée, dans le même
laps de temps, que celle qui a été observée au Darfour. GL : Peut-être que l'opinion y a fait moins attention à
cause de ce qui s'est passé avant, au Rwanda, et qui a été la cause d'un grand
désordre dans la sous-région ?
Rony Brauman
:
Oui, c'est le Rwanda, enfin disons que c'est
d'abord le régime pourrissant du maréchal Mobutu, qui a transformé son pays en
une sorte de champ de ruines, et qui a préparé effectivement une conflictualité
gigantesque dans le pays. Et puis la mèche a été allumée par les Rwandais et les
Ougandais qui ont envahi le Congo en 1997. Et entre 1997 et 2002, on estime
qu'il y a eu au moins trois millions de morts dans ce pays —dans les mêmes
proportions [qu'au Darfour]: entre un quart et un tiers de morts par violence directe, et le
reste par violences indirectes : épidémies, malnutrition, famine, épuisement.
Et si l'on va au Burundi, on a un régime de
mortalité à peu près équivalent à celui du Darfour, on estime qu'il y a eu 200 000 morts
pendant ce long conflit des années 90. C'est un conflit qui est d'ailleurs en
train de s'apaiser. On n'en parle pas, on ne parle pas du conflit
du Burundi, mais là encore, il ne faut pas se tromper, c'est un conflit qui a
mobilisé la communauté internationale organisée. Les Nations Unies avaient un
représentant, les ONG étaient là, les diplomaties sont intervenues. Les pays
voisins du Burundi sont également intervenus, certains d'ailleurs sur le mode de
l'ingérence, comme la Tanzanie, d'autres sur le mode de l'apaisement, comme
l'Afrique du Sud bien qu'assez mollement, mais tout de même.
Cela pour rappeler que lorsqu'un conflit ne
fait pas la une des journaux, il n'est pas pour autant oublié, comme on le dit
trop souvent avec un poncif passe-partout, il n'est pas, en général, oublié de
ceux dont le rôle est précisément de s'y intéresser, les instances
internationales, les diplomaties nationales, et les ONG. Je dis cela pour tordre le coup à ce cliché,
que d'ailleurs on a vu réactiver au moment du Darfour, parce que cela faisait
déjà 3 ans qu'il y avait une énorme mobilisation sur le Darfour. Pourtant
j'ai eu à répondre à des dizaines et des dizaines de questions et d'interviews
qui commençaient presque rituellement par ce cliché déformant :
« Le Darfour, ce conflit dont personne ne
parle…»
Alors que tous les jours on en parlait, mais
on commençait à en parler en disant "personne n'en parle".
Cela fait évidemment partie des postures
avantageuses qu'on adopte pour montrer que personne n'en parle mais que "nous",
on en parle, on crève l'écran du silence, on dévoile ce que personne ne veut
voir, etc. — toujours la même posture héroïsante et avantageuse.
Non, en réalité on en parle et on agit, mais
ce n'est pas parce qu'on en parle et qu'on agit, que l'on est pour autant en
mesure de faire cesser ce conflit. Si le monde, et les gens dans le monde qui
ont les clés pour ça, savaient éteindre un conflit, il n'y aurait pas de guerre
en Irak, il n'y aurait pas de guerre au Proche-Orient, il n'y aurait de guerre
nulle part. On aurait établi la paix partout. La vérité est qu'on ne sait pas faire la paix.
On sait aider des acteurs de guerre à
accélérer l'obtention d'un compromis, mais on ne sait pas imposer la paix, cela
est hors de nos capacités, j'entends par là les capacités de la communauté
internationale organisée : l'ONU, les agences régionales, etc.
3— La
récupération idéologique de la guerre au Darfour. GL : Que pensez-vous des l'initiatives du collectif
Urgence Darfour et de B. Kouchner ?
Rony Brauman
:
Je pense que c'est une fabrication
propagandiste. C'est de la "Comm", c'est de la dénonciation de crimes qui ont été
commis bien avant qu'ils commencent à en parler. Le collectif Darfour est né
deux ans et demi après la fin de première phase de cette guerre. Mais il a fait
comme si, depuis le début de cette guerre, le régime de violence était resté
inchangé et que l'on en était toujours à 10 000 morts par mois, et qu'on assistait au
" premier génocide du 21e siècle"— ce qui est la formule consacrée par le
Collectif Darfour, dont Bernard-Henri Lévy est l'un des porte-parole les plus
médiatiques, parce que ce que dit BHL est plus entendu que ce que disent les
autres.
Pour moi c'est de la pure propagande, et une
propagande qui s'inscrit dans une démarche idéologique qui est celle des
néoconservateurs américains. Leur idée, c'est de mobiliser les forces de
la démocratie contre « l'islamo-fascisme » en marche —je mets islamo-fascisme
entre guillemets.
Khartoum étant une capitale islamiste, elle
est de facto prise pour tête d'affiche de "l'islamo-fascisme", et il faut donc
lui livrer un combat sans merci. On voit bien que les Darfouriens ne sont
là-dedans qu'un prétexte, un pion dans un jeu propagandiste beaucoup plus vaste.
Et d'ailleurs on retrouve au sein du
Collectif Darfour des gens comme Jacky Mamou [3] , François Zimeray, André
Glucksmann, Pascal Bruckner, Bernard-Henri Lévy, Bernard Kouchner, qui étaient
tous des soutiens actifs déclarés — ça au moins ils avaient l'honnêteté de le
déclarer, de la guerre d'Irak, et donc de la politique de G.W. Bush, en 2003. Un soutient au néoconservateurs sur lequel
d'ailleurs ils ne sont jamais revenus. Et l'effroyable mortalité consécutive à
cette invasion ne semble pas du tout les troubler.
Les morts en Irak semblent tout à fait
subalternes. On ne les compte pas, on ne s'indigne pas, on ne dévoile pas de
grands secrets, on laisse ça comme ça. Du moment que le train de la "démocratie"
est en train de rouler en Irak, les dégâts qu'il fait sont de peu d'importance.
La guerre à l'islamo-fascisme elle, elle compte, c'est ça qui, pour eux, est
essentiel. GL : Les néoconservateurs déploient en effet une
indifférence ciblée et une simplification terrible de l'histoire. Mais si leur vision
réductrice vise aussi le Soudan, était-ce parce qu'elle prend sur les bases des
différences d'ethnies en Afrique ? Il est vrai qu'il y a des populations nomades
qui luttent contre des paysans, cela se passe même au Mali, et c'est le modèle
d'une très ancienne opposition entre nomades et sédentaires, qu'ils soient noirs
ou arabes ou Touareg. Il y a des ethnies qui semblent avoir une longue histoire de
conflit, quoique une longue tradition de vivre ensemble aussi.
Rony Brauman
:
Tout à fait, mais d'abord l'opposition entre
nomade et sédentaire ne recouvre pas totalement l'opposition entre les
différents groupes armés, car il y a des nomades qui se livrent à des conflits
armés entre eux, et à de violentes escarmouches. Ne serait-ce que parce que les
pâturages sont rares. C'est d'ailleurs depuis la sécheresse des années 80, que
ces violences n'ont cessé d'augmenter, dans le cadre d'une raréfaction des
ressources, et donc de cette traditionnelle lutte pour des ressources devenues
de plus en plus rares.
GL : En effet, le long du Niger aussi, les bêtes doivent
alors se coller au fleuve, se rapprocher auprès des plus maigres espaces verts
qui bordent les points d'eau.
Rony Brauman
:
Donc cela existe entre nomades, et de la même
façon aussi chez les sédentaires, donc cette opposition entre Noirs et Arabes
est artificielle. Même si une confusion est rendue possible, parce qu'au Darfour
on parle volontiers des Arabes, mais ces "Arabes" sont entendus comme ceux qui
viennent de l'extérieur, les non-Darfouriens, —c'est une façon commode de
désigner les ennemis. Mais il ne faut pas se tromper, car dans la pratique,
là-bas, il n'y a pas de musulmans blancs et de musulmans noirs, ce sont des gens
qui sont d'apparence physique tout à fait comparable, les modes de vie sont
comparables et ils partagent des cultures et des traditions qui se côtoient
depuis très longtemps. Pour comprendre les faits au Darfour, il ne faut pas
s'attacher à ces visions réductrices, et admettre que les Soudanais peuvent,
aussi bien que d'autres, se livrer des combats politiques sans passer par la
case ethnique, raciste ou religieuse.
( Propos recueillis par Grégoire Lyon
)
- Notes - [*] Pour sa défense, le
Président Al-Béchir a rappelé que bien des génocides avaient eu lieu, et, visant
les USA, il a rappelé le cas des Amérindiens et celui du Viêt-Nam. Mais point
n'est besoin de remonter si loin ni d'employer le terme fatidique de "génocide".
Il suffit en effet de se pencher sur les errements de la guerre d'Irak, qui a
sans doute fait plus de quatre fois plus de morts que le conflit du Darfour.
(cf
Opinion Resaearch Business 2008) [1] John Garang,
était le chef et l'ambassadeur reconnu du principal mouvement de libération du
Sud Soudan, le SPLA. Selon les accords de paix enfin signés à Nairobi en janvier
2005, il est devenu Vice Président du Soudan le 9 juillet suivant.
Malheureusement, John Garang est décédé le 30 juillet 2005, dans un accident
d'hélicoptère qui l'empêcha donc de jouir de la paix, après 22 ans de guerre
civile. [2] L’accord de
paix pour le Darfour, signé le 5 mai 2006 à Abuja (Nigeria), a provoqué
l’éclatement des mouvements rebelles au Darfour. L'un d'entre eux, la SLA-MM, a
signé et accepté ce traité, l'autre, la SLA-AWN, ayant choisi de continuer la
lutte armée, a rejoint divers autres groupes dans le cadre d'un "front", le
National Redemption Front, NRF, comprenant également le JEM inspiré par H. el
Tourabi. [3] Jacky Mamou est président de Médecins de Monde,
ONG fondé par B. Kouchner à la suite d'un désaccord avec MSF.
----------------------- Grégoire Lyon, contact :
greg@artpo.org 

Rony Brauman, 2007 - photo © Grégoire Lyon
(Paris, mercredi 13 juin 2007)
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