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DIETMAR KAMPER



Associations.
Sept thèses bannies sur l’art, la terreur et la civilisation.

(à Paul Virilio)

 

 

(essai)

© Dietmar Kamper

Traduction : Stefan Kaempfer
 

 


Un

Vers la fin du 12ème siècle, en l’an 1164, Rachid al-din Sinan, le redoutable vieillard de la montagne, qui était à la tête des Assassins, révéla à son disciple favori les paroles que son propre maître, Hassan i Sabbah II, avait littéralement expulsées de soi sur l’Alamout, le fort de montagne : lors d’une séance publique, le maître jeta le Coran, qu’il avait étudié des années durant, proclama la fin de la Loi et salua le règne millénaire de la Liberté. "Rien n’est vrai; tout est permis" : ce fut là le mot d’ordre, l’entrée irrévocable dans la critique de la civilisation, la première ligne dans le canon d’une profession de foi des Frères et Sœurs de l’Esprit Libre (comme le dit Greil Marcus). Le blasphème est une bombe à retardement du "mal", qui mène aussitôt à la discrimination et à la distance vis-à-vis de l’ensemble du monde civilisé, faisant des Assassins, ces mangeurs de haschisch inoffensifs, des "meurtriers" à temps complet, à temps historique, à temps universel. D’autre part, la fin proclamée de la Loi dans les religions universelles, l’Islam inclus, a donné naissance à de semblables incohérences. Hassan i Sabbah II fit décapiter tous ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas suivre le mot d’ordre, expédiant sur-le-champ les "délivrés" de la Loi dans une prison aux murs faits d’images de la liberté. Jamais depuis le début du monde, les hommes n’avaient autant été exposés à la contrainte et à l’âpreté d’un ciel vide.

 

Deux

"Toute civilisation a les pieds en sang" (Heiner Müller). Au temps de l’oubli, les massacres perpétrés par la civilisation ont été mis sur le compte d’une barbarie des commencements, qui n’avait jamais existée. La barbarie est une forclusion de la modernité, et elle appartient à une fin apocalyptique des temps. Cependant, des essais généalogiques sérieux ont pu montrer qu’aucune "performance culturelle" importante n’a pu se passer de violence. Immédiatement après les débuts violents, un effroi paralysant et un silence se propagèrent pour ne cesser que progressivement, des décennies, des siècles plus tard. Bazon Brock a créé un groupe de recherche appelé Art + guerre, culture + stratégie, dont la vocation est d’explorer les chances minimes de la civilisation face à la traînée de sang de la culture. Un intérêt tout particulier revient à son "théorème pour l’incident grave interdit". Il "fonde l’étalonnage des activités culturelles sur l’omission, l’empêchement. Ainsi, il s’agit d’inclure dans l’écriture de l’Histoire et dans les prospectives politiques certains événements au titre d’épisodes déterminants, fondateurs, magnifiques, qui n’ont pas eu lieu parce qu’ils ont été empêchés. Sous un aspect culturel, politique, social, il s’agit de promouvoir l’histoire de ce qui ne s’est pas passé, l’histoire de l’omission, du non-acte." (Bulletin du Groupe de recherche Kultur + Strategie, automne 2001)

 

Trois

Juste avant l’attaque sur l’Afghanistan, les télévisions ont associé à plusieurs reprises l’explosion des Bouddhas géants par les Talibans avec la destruction du World Trade Center dans une synopse pour suggérer qu’il s’agissait de la même chose. Ainsi, la mémoire de la possibilité d’un iconoclasme créatif, - résidu d’une contradiction imprévisible, - a été anéantie à jamais, en dépit d’une résistance massive et en partie abstruse, comme par exemple le grand musicien Karl-Heinz Stockhausen, - qui, lui-même, appartient déjà aux mondes de lumière, - l’a formulée en appelant avec excès la destruction des tours new-yorkaises "la plus grande œuvre d’art qui puisse exister dans tout le cosmos" et en admirant tout particulièrement la concentration des esprits sur un planning de plusieurs années, la précision dans l’exécution et l’absence totale d’égards pour les vies impliquées. Il développe comme ceci: "Imaginez un peu ce qui s’est passé: des esprits accomplissent en un acte quelque chose dont nous ne pourrions pas même rêver en musique; des gens répètent comme des fous pendant une dizaine d’années, totalement fanatisés par le concert, pour mourir ensuite. Voilà donc des gens qui sont tellement concentrés sur la représentation, et puis cinq mille personnes sont envoyées à la résurrection en un clin d’œil. J’en serais incapable. Face à cela, nous autres, compositeurs, ne sommes rien. Pourtant certains artistes essayent eux aussi de franchir les limites du pensable et du possible pour nous ouvrir les yeux, pour nous ouvrir à un autre monde." (in Frankfurter Allgemeine Zeitung daté du 19 septembre 2001). Après de telles envolées, une question se fait pressante, à savoir si, après le 11 septembre 2001, il est encore permis d’être artiste.

 

Quatre

Récemment, Paul Virilio a condensé des propos fréquemment communiqués dans une thèse selon laquelle l’art de la modernité constitue une variante de la terreur, telle qu’elle est récemment apparue sous sa forme la plus terrible, comme destruction la plus insensée possible avec un nombre insensé de victimes. Virilio: "Une démesure dépassant l’autre, l’habituation au choc des images et le poids insuffisant des mots ont amené une profond changement sur la scène mondiale. L’impitoyable art contemporain n’est pas seulement impudique, mais il s’est approprié l’impudeur des profanateurs et des tortionnaires comme l’orgueil des bourreaux" (retraduit d’après Peter Bexte, in Frankfurter Rundschau daté du 15 septembre 2001). Autrement dit : l’art ne représente pas la misère du monde dans le but de plaider pour une vie meilleure, mais il est un moteur d’une plus grande misère encore. Il n’est pas une loupe pour l’infamie, mais l’infamie même. Il n’est pas le témoin de la profanation, non : il profane lui-même. Avec un tel jugement, toutes les positions tombent, qui auraient pu déboucher sur un "tiers", comme l’écriture courageuse de Franz Kafka. Dans l’alternative d’acier entre la société des victimes et du massacre, toute résistance est défaite. L’art comme une "sortie du rang des assassins" (Franz Kafka) n’est plus qu’une métaphore mourante.

 

Cinq

Mais le plus terrible est que cette terreur sans alternative se reflète dans la face du "plus grand sauveur du monde", le contraignant à se mirer à son tour dans le faciès terroriste. Il y a un enchaînement où les deux identités, qui se reflètent, deviennent à la fois déterminantes, contraignantes l’une pour l’autre, et complètement opaques. À partir de là, seules deux visions du monde existent, qui, intriquées, disent la même chose et rien du tout. Puisque que les coupables peuvent réclamer un statut de victimes (Bernd Ternes), on en appelle à un discours pré-moderne, comme il a déjà pu sévir avec ses conséquences funestes dans l’Europe médiévale. À partir d’une rhétorique manichéenne, qui touche des deux côtés aux extrêmes, et la formule du président Bush qu’il n’y a "pas de neutralité", l’on tire la conséquence fatale que les choses sont ainsi faites. Oussama Ben Laden fait le même calcul quand il discourt sur le sujet comme à l’école coranique (in Süddeutsche Zeitung daté du 11 octobre 2001). Le résultat de fait du terrorisme est en effet fatal : il partage le monde en deux camps, celui des croyants et celui des incroyants. La logique archaïque d’une accusation mutuelle, faisant de l’autre le Satan, paralyse la compréhension et bloque tout dialogue. En même temps, un oubli quasi total apparaît, qui contraint à des répétitions sans fin.

 

Six

Cela se manifeste dans une "dialectique du salut" aux effets à long terme, qui sont à chaque fois diamétralement opposés aux intentions. Depuis longtemps, les stratégies des sauveurs ne sont plus que bonnes intentions – comme le contraire de l’art. Dans la volonté de sauver le monde, il y a une surcharge encore largement inconnue de destruction, qui s’accomplit notamment à travers le modèle naïf du Patrimoine culturel mondial de l’Unesco, avec ce résultat absurde que l’étiquette correspondante ne fait que signaler que quelque chose n’est plus vivant. Sous la main, les choses sont transformées en images des choses. Elles perdent leur incarnation et leur matérialité pour être transférées dans un univers éternel, c’est-à-dire : mort. Ici, l’inversion simple n’est pas valable. La destruction est et reste de la destruction, mais le salut l’est également. L’impossibilité de recourir à un troisième terme ne nous laisse que l’alternative entre la destruction et la destruction. Le terrorisme est l’ennemi de la civilisation. La civilisation est l’ennemie de la vie. Si l’on veut vivre aujourd’hui, il faut se retourner contre la civilisation, retournée, elle, contre le terrorisme. Mais on n’en devient pas pour autant un partisan du terrorisme. – Le terrorisme apporte la mort à la civilisation. La civilisation apporte la mort à la vie. Si l’on veut vivre aujourd’hui, on sait qu’aucune forme de terreur ne rendra la vie à la vie. Ce cercle infernal débouche des deux côtés sur la mort. La vie se nourrit du tiers exclu. Le tiers exclu appartient à la préhistoire de la Philosophie, des Sciences et des Arts.

 

Sept

Dans l’intervalle, on va chercher conseil à Hollywood. Il semble que l’imagination ardue des cinéastes, surtout dans le registre des films à catastrophes, est plus précise que les archives des services de renseignements et les informations de la presse. Durant toute cette période de réflexion et de commentaire, on a déjà essayé de repérer dans l’imagination humaine un précepte subtil au lieu d’une représentation de la réalité. Certains sont parvenus à une virtuosité dans les métaphores et les chiasmes, qui suggèrent de leur côté la conclusion improbable que la pensée humaine puisse se rendre maître des mots et des images, tout en acceptant le délire de départ. C’est ce que Friedrich Kittler a récemment montré dans une chevauchée forcenée à travers l’histoire mondiale. En épilogue à Nietzsche et Foucault, on peut y lire: "Le vieil effroi nous glace. Sur sa fière monture, Ben Laden se montre aux caméras de la presse. Debout dans des jeeps, les jeunes émirs d’Arabie auraient atterri voici peu d’années au Nord du Pakistan, où les écoles coraniques fleurissent, pour transposer sous les tentes, avec les contes et les nuages de poussière leur art médiéval de chasse aux oiseaux dans une actualité de haute technologie : les jeeps ont succédé aux chevaux, les charters aux chameaux; seul le faucon domestiqué et sa cible, un oiseau de proie nomade qui tourne dans le ciel de la steppe, restent vaillants jusque dans la mort. Nous oublions que les Croisés et les Sarrasins montaient les mêmes chevaux, avant que le vieux de la montagne ne lâche ses Assassins, - haschischins et meurtriers à la fois, - sur les deux à la fois." (in Frankfurter Allgemeine Zeitung daté du 5 octobre 2001) La couleur de la scène: lapis-lazuli.

commentaires ouverts sur >http://philochat.blogspot.com/

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version originale du texte : deutsche seite

 

- Notice -

Philosophe, Dietmar Kamper (1936-2001) a enseigné comme professeur de pédagogie à Marburg et de sociologie à l’Université Libre (FU) de Berlin, où il fut l’un des fondateurs du département d’Anthropologie Historique. Auteur d’une Histoire de l’Imagination (Zur Geschichte der Einbildungskraft, München, 1981), il a coédité avec Christoph Wulf une série d’ouvrages collectifs à vocation interdisciplinaire sur l’anthropologie historique (depuis 1982, les thèmes abordés ont été : le corps, les sens, le rire, le sacré, l’amour, la violence, l’âme, la beauté, le silence...). Très fertile et inventif, Dietmar Kamper a publié de nombreux essais, notamment sur les médias et l’image, mais aussi sur des sujets comme les hérésies, des travaux qui restent malheureusement inconnus en France. Le public français pourra cependant se faire une idée sur cette pensée originale et sans doute "atypique" en se reportant à ses articles parus dans le Traité d’Anthropologie Historique (L’Harmattan, 2002, éd. Christoph Wulf)

 
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