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Klaus Heinrich


Essai sur la difficulté de dire non

 


- Présentation succincte de l’auteur et de son œuvre -

Klaus Heinrich est né en 1927 à Berlin, la ville qui l’a vu grandir et qu’il n’a jamais vraiment quittée. A 15 ans, il est enrôlé dans la Luftwaffe (Armée de l’Air). Un an plus tard, en 1943, une procédure est engagée contre lui pour « défaitisme » et « corruption anti-militariste ». Dès la fin de la guerre, il fait des études en droit, philosophie, sociologie, théologie, littérature et histoire de l’art à l’Université Friedrich-Wilhelm de Berlin. Dénoncé et menacé, il devient en 1948 l’un des co-fondateurs estudiantins de l’Université Libre (Freie Universität Berlin). Il y soutient ensuite son doctorat en1952 puis, après une controverse mémorable, sa thèse d’Etat en 1964, date de parution de son livre majeur et unique en son genre, l’Essai sur la difficulté de dire non (Versuch über die Schwierigkeit nein zu sagen). Dès 1971, il y enseigne les sciences des religions (sur une base « théologico-philosophique » qui intègre notamment les domaines de la logique, de la psychanalyse et de l’existentialisme). Reconnu et respecté par ses pairs et la majeure partie des penseurs germanophones contemporains, dont certains ont été profondément marqués par son enseignement, il est professeur émérite depuis 1995 et fête ses 80 ans le 23 septembre de cette année. – Son œuvre importante se compose en majeure partie de séminaires consignés ou enregistrés par ses étudiants (« Dahlemer Vorlesungen »), car il avait pour habitude d’enseigner sans recourir aux notes, mais aussi de recueils de conférences et de courts essais (« Reden und kurze Schriften »). –  L’Essai sur la difficulté de dire non est à ce jour le seul écrit qui, d’une manière à la fois, et paradoxalement, systématique et fragmentaire, expose la pensée en effet unique en son genre de celui que l’on appelle parfois, avec beaucoup d’affection, le « Socrate de Berlin ».


Essai sur la difficulté de dire non (préambule, pp. 9 à 11)

- Liminaire sur la protestation -

Dire non, c’est la formule de la protestation. Dans un monde qui donne l’occasion de protester, il ne semble pas inutile d’examiner cette formule. Mais l’examen se heurte à des difficultés. Rien n’a moins de contenu, rien n’est plus général que le non. Le non présuppose une question et n’est soi-même que la réponse (« non ») à une question. Rien n’est plus superflu que le non. Quiconque se soucie de connaissance devrait se passer du non et, pour autant qu’il ait quelque chose à dire, faire des propositions positives. Rien n’est plus dangereux que le non. Ce n’est pas seulement la formule de la protestation, c’est aussi la formule du défaitisme. Quiconque se limite à cette formule refuse tout. Il ne refuse pas seulement des ordres particuliers, il refuse l’ordre tout court. Le non, c’est la formule de l’anarchie. – Rien n’est plus simple que de dire non sans arrêt. A moins que n’existe un ordre qui punisse le fait de dire non. Mais il s’agit alors d’une question sociologique, juridique, politique. Elle rend compte d’une difficulté extérieure du non. De telles difficultés extérieures existent certainement. Nous les avons vécues en personne. Mais la philosophie, et notamment l’ontologie, doit-elle traiter de difficultés extérieures ? Elle traite de la connaissance de l’essence, et notre formule n’a pas accès à cette sphère. Elle évite les difficultés authentiques. C’est la formule la plus commode qui, au pire, expose son utilisateur à des désagréments extérieurs. Dès lors, l’intitulé de l’essai paraît trompeur ou superficiel. Il a manqué la dimension ontologique. – Mais qu’est-ce donc que la dimension ontologique ? S’agit-il d’une sphère délimitée de l’essence ? S’agit-il de la profondeur de l’être qui rend superficielle la superficie ? S’agit-il d’une authenticité située en arrière-plan qui nous permet de faire apparaître l’inauthenticité d’une avant-scène. Ou bien l’expression « dimension ontologique » induit-elle déjà en erreur ? L’ontologie, qui par définition traite de l’être, doit-elle limiter l’être ? – Mais celui qui parle ainsi, que limite-t-il donc ? Apprenons que l’être désigne l’illimité. Seul celui qui a pour objet l’illimité est à même de mettre à jour les limites. Apprenons encore que le simple fait de parler de l’être comme d’un objet est déjà suspect. L’être n’est pas un objet, mais le tout autre d’une quelconque concrétion d’objet. Le simple acte de parler « de » l’être ou de discourir « sur » l’être en fait déjà un objet. L’être se trouve « occulté » par ce discours de « présentation ». Mais que celui qui dit non se console. Si tant est que le non manque la dimension ontologique, il peut, dans la bouche de l’initié, devenir le gardien qui, sur le terrain du provisoire, du superficiel, de l’inauthentique, barre la route vers le sanctuaire de l’être à tout oui hâtif. Dans son rôle de serviteur, le non protège l’image divine de l’être contre la profanation. Mais en niant toute fixation comme étant provisoire, superficielle, inauthentique, il constitue également la négation du mot figé dans la parole. Le non à la parole, qui déforme l’être par le simple fait d’en parler, mène à l’adoration muette du mot sans aucune déformation, dont la force réside dans les racines, à partir d’où l’être lui-même nous parle. Or il n’est pas obligé de se servir de mots. Il peut également utiliser le bruissement du vent, le réconfort du chemin à travers champs ou le son du silence. Face à cela, celui qui dit non se voit déchu de son rôle de gardien. Qui entendait se sauver soi-même de la déchéance, tombe dans la « soumission ». –  Mais la dimension ontologique, qui s’estompe ici dans le crépuscule d’une pensée de la souvenance, a exclu notre vie faite de puissance et d’impuissance, d’actions significatives et insignifiantes. L’être de l’étant, que nous sommes nous-mêmes, auquel nous résistons et nous unissons, que nous rencontrons avec amour et haine ou avec une indifférence destructrice, n’a pas sa place dans cette sphère, qui nous invite à nous tenir calmement sur le côté. Mais est-ce là une position ? –  L’exigence de s’en tenir à la grâce de l’être fait de la question de la position une question sans merci que, pourtant, nous ne pouvons éviter. Si le sérieux tant invoqué de la question ne se retrouve pas dans toute question (même s’il faut peut-être le chercher avec acharnement parce qu’il se dissimule avec acharnement), alors il ne se trouve nulle part. Comment pouvons-nous protester contre une position qui n’en est pas une ? Comment protester sans que notre non ne s’égare dans les limitations et ne soit avalé par la dimension ontologique ? Comment pouvons-nous, en protestant, nous dérober aux conséquences destructrices de l’acte de protester ? – Dire non, c’est la formule de la protestation. Dans un monde qui donne l’occasion de protester, il ne semble pas inutile d’examiner cette formule. Mais l’examen se heurte à des difficultés. Nous supposons qu’il s’agit des difficultés propres à l’acte de dire non.

(version française : Stefan Kaempfer)

 

Essai sur la difficulté de dire non (218 p.)

- Table des matières -

Liminaire sur la protestation (9-11, ci-dessus)

I) Le problème de l’essai comme introduction à la difficulté de dire non (13-36)
  
Excursus a : Des sources de l’apprentissage (37-46)
Excursus b : Ulysse et Monsieur K. (47-56)

II) La difficulté de dire non comme problème de l’identité sous la menace de la perte d’identité (57-86)

Excursus : Till l’Espiègle comme maïeuticien (87-96)

III) La difficulté de dire non comme problème de la parole dans un état sans voix (97-120)

Excursus : Le bouddhisme comme issue (121-130)

IV) La difficulté de dire non comme problème de la résistance dans les mouvements d’autodestruction  (131-156)

Annotations  (157-216)

Postface à la nouvelle édition (1982, éd. Stroemfeld/Roter Stern, 217-218)

 

CONTACTS

Stefan Kaempfer, traducteur pressenti par l'auteur >>> http://transit.kaem.net

Karl D. Wolff, éditeur, Stroemfeld/Roter Stern  >>> http://www.stroemfeld.de

 

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