Stefan Kaempfer : Orville (roman)
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STEFAN KAEMPFER

 

Vipère, par Grégoire Lyon
 

Orville

(roman)

 

 

 

 


 

 

Premier chapitre

 

 

 

Orville, un fils de famille, était trop vieux pour se lancer à la conquête du monde et trop jeune pour aspirer au repos du guerrier. D’ailleurs, quelle bataille eût-il bien pu mener ? Celle, plutôt symbolique, de la poésie métaphysique, qu’il pratiquait assidûment dès les premiers symptômes de l’adolescence ? Et quand bien même : avec qui eût-il partagé ses victoires et ses défaites ? Car il ne pouvait se réjouir ni de la présence rassurante d’une épouse compréhensive qui, les soirs de mélancolie, l’invitât à reposer sa tête sur ses genoux pour l’entendre évoquer dans la chaleur de l’âtre quelque cause perdue en lui caressant doucement les cheveux ni de l’intelligence de beaux enfants chahutant gaîment dans les couloirs de l’appartement spacieux aux grands murs garnis de livres rares, de tableaux étranges et d’objets curieux en provenance des endroits les plus reculés du monde.

Seule, la silhouette émaciée d’Orville flottait à travers ce labyrinthe avant de disparaître avec un album dans le gros fauteuil en cuir disposé au coin de la cheminée du salon, de s’installer avec un carnet derrière son large bureau en séquoia recouvert de feuillets et de manuscrits inachevés ou au bout de la longue table en chêne de la salle à manger pour un repas frugal préparé par sa vieille gouvernante, qu’une mère inquiète lui avait imposée les larmes aux yeux, et de se coucher dans le grand lit à baldaquin de sa chambre sans fenêtres afin de goûter aux rêves très esthétiques qui illuminaient sa toile imaginaire.

Car Orville vénérait les Arts, occupant les premiers rangs des concerts et les loges des théâtres, fréquentant les expositions de peinture et les brasseries, les restaurants ou les salons privés, passant là le plus clair de son temps à commenter, discuter, fêter ou éreinter les œuvres en compagnie des créateurs, mécènes et critiques qui faisaient l’opinion et les scandales dans la capitale.

 

Or, récemment, une lassitude s’était insidieusement emparée de son esprit, laissant de l’espace aux angoisses et aux doutes les plus terribles. D’abord, il crut à nouvelle phase d’inspiration, mais bien vite il se prit à penser que son existence n’était qu’un tissu d’ennui, d’hypocrisie et de vanité; ainsi, du jour au lendemain, sa solitude, qu’il avait mis tant d’énergie à conquérir, lui parut réellement insupportable; le rituel du déjeuner dominical à l’hôtel particulier des parents devint une affreuse corvée, dont il cherchait à s’affranchir autant que possible sous les prétextes les plus audacieux; subitement, la gentillesse bavarde de sa gouvernante eut le don de provoquer en lui un énervement considérable qui s’accompagnait d’une série de sautes d’humeur jusqu’alors inconnues; et, comble de misère, d’horribles cauchemars vinrent hanter ses nuits naguère si paisibles et fécondes.

Oui, Orville se persuada qu’il était possédé par une sorte de démon versatile et intransigeant qui menaçait de régner sur sa vie en maître absolu, et il se rendit à l’évidence qu’il fallait trouver au plus vite une parade pour se soustraire à cette emprise fatale : non pas en exerçant l’une de ces activités lucratives dont son père ne cessait de rabâcher, entre la poire et le fromage, l’impérieuse nécessité avec un cynisme sans nom, ou en contractant l’une de ces alliances promues par une raison maternelle vantant à longueur d’année les qualités des jeunes dindes qui faisaient par intermittence leur apparition au cours des ennuyeux dimanches en famille.

Non, il fallait changer d’horizon, abandonner les mondanités, renoncer aux rentes et à l’héritage : cette résolution surprit Orville au sortir d’une réunion nauséabonde de scribouillards excentriques à laquelle il avait été convié par un rimailleur de ses amis. Et son désarroi fut immense, car une telle décision était incompatible avec sa vie actuelle faite de paresse et de confort qui, à son sens, avaient l’avantage de lui permettre de penser les choses en profondeur et, surtout, de ne pas perdre son temps en futilités matérielles. De telles réflexions continuaient de l’accaparer quand il s’apprêta, machinalement, à regagner ses pénates après avoir longuement secoué la tête devant la stupidité abyssale des intellectuels qui s’étaient encore donnés en spectacle ce soir.

Au moment de s’installer dans la voiture qu’il venait de héler, une forte pluie vint tambouriner sur le toit, puis lécher les vitres, comme pour souligner le caractère dramatique de la situation. Alors, au lieu d’indiquer la direction des quartiers résidentiels, il demanda au chauffeur de le conduire dans un faubourg populaire afin de se changer les idées.

 

Lorsque la berline noire s’immobilisa à un carrefour proche de sa destination improbable, l’une des portières fut tirée à la hâte, et une femme se précipita sur la banquette arrière à côté du passager.

“Roulez, chauffeur!”

L’homme au volant se retourna avec une méchante grimace: “ Je ne suis pas libre !

- Et moi, je suis en danger de mort…”

Cet aveu prononcé d’une petite voix anxieuse toucha Orville au plus profond de son âme, mais il n’aperçut que très indistinctement les traits du visage féminin dans la lueur blafarde qui éclairait la scène.

“Laissez, mon brave, et conduisez donc cette dame où elle voudra.

- N’importe où, loin d’ici !” lança la petite voix anxieuse.

“Dans ce cas, allons au Florian,” proposa Orville et, lorsque le chauffeur reprit la route, il crut entendre quelqu’un crier dans son dos et jeta un coup d’œil à travers la lunette arrière, mais il ne vit qu’un paysage urbain nocturne aux lumières polychromes délavées par l’humidité où une vague apparition lui évoqua la silhouette d’un homme en imperméable courant sur la chaussée en agitant un panama.

Si l’on exceptait le ronronnement tamisé de la circulation, le trajet se passa dans le silence le plus complet. Pourtant, mille questions brûlèrent les lèvres d’Orville qui se plut à voir dans cette rencontre insolite un signe du destin. Alors, quand la voiture s’arrêta devant la terrasse sous verre du Florian, il réitéra son invitation: “Vous m’accompagnez, Mademoiselle?”

Comme tirée d’une intense méditation, la petite voix s’enquit: “Où ça ?

- Prendre un verre…

- Si vous voulez.”

Après avoir grassement réglé la course, Orville se précipita sur le pavé mouillé pour tenir la portière à la dame. Lorsqu’elle se releva dans la lumière éclatante des réverbères, il fut ravi de constater qu’il se trouvait en compagnie d’une jeune femme extrêmement jolie et apparemment bien faite qui, à l’instant, esquissa un sourire timide.

Un peu plus tard, elle fut assise en face de lui sur l’un des coussins écarlates disposés le long des murs tout en boiseries du grand café métropolitain, qui respirait un luxe discret et une ambiance feutrée, propices à la lecture et aux confidences à voix basse. Cependant, les deux nouveaux arrivants n’avaient encore échangé aucune de ces paroles convenues dont les étrangers usent pour détendre une atmosphère réservée qui, quelquefois, entoure leur premier contact, lorsqu’un serveur au crâne rasé, en tenue blanche et noire, se présenta pour prendre la commande. Avec un verre de vin blanc, elle lui demanda le chemin des lieux d’aisance, puis s’excusa d’un geste gracieux et disparut au fond de la vaste salle par un escalier en colimaçon.

Seul, Orville sut qu’il aimait ce silence qui régnait entre eux. Et il repensa à tous ces remplissages rhétoriques tant prisés par son entourage : les simplismes quotidiennement répétés par sa gouvernante, les incessantes moralisations paternelles et les rationalisations angoissées de sa mère, mais surtout les commentaires faussement précieux des esthètes et les discours désincarnés de ces intellectuels de métier, croyant pouvoir mettre des mots sur tous les événements de la vie, et notamment sur ses mystères, ses énigmes qui résistaient naturellement à toute articulation verbale.

Puis elle reparut, arborant une longue chevelure dont les bouclettes noires flottaient sur les épaulettes d’une robe de soirée en satin olive : des atours qu’elle avait soigneusement dissimulés sous un foulard et un manteau fripé. Lorsqu’elle se fut à nouveau glissée sur la banquette, Orville leva son verre: “À la nuit.” Elle l’imita en acquiesçant doucement. Et ils trinquèrent.

Au même moment, un ignoble personnage tout de noir vêtu fit son entrée, reconnut Orville et se planta devant sa table: “Salut, Orville ! tu as vu le spectacle à la Commedia, l’autre soir ? l’horreur absolue ! j’ai déjà mon papier en tête : Naufrage posthume ! alors, mon vieux, tu ne me présentes pas à cette charmante créature ?

- Non.”

L’autre eut un rictus de dégoût et se débina en marmonnant un “goujat”.

À ce mot, ils éclatèrent de rire. Et Orville pensa que le moment fût venu de l’interroger sur le danger de mort qu’elle avait mentionné tout à l’heure. Mais elle y coupa court en remarquant avec une petite moue : “On ne serait pas mieux chez vous?

- Oui, sans doute”, répondit-il sans réfléchir. Et il fit signe au garçon.

 

Devant l’entrée du café, Orville aperçut une berline noire, identique à celle qu’il venait d’emprunter. En s’avançant, il fut étonné de reconnaître l’homme qui l’avait conduit ici.

“Vous êtes libre ?

- Pour vous toujours, Monsieur !

- Vous nous attendiez ?

- Je soufflais un peu. Les nuits d’hiver sont longues.”

Orville n’insista pas, et il ouvrit la portière à l’intention de son accompagnatrice qui, à la vue du chauffeur, eut un petit mouvement d’hésitation avant de se résoudre à pénétrer dans l’habitacle pour échapper à la menace d’un ciel en colère qu’un roulement de tambour au loin annonçait. Lorsque la voiture se mit en route, les premiers éclairs fusèrent, projetant brièvement une lumière violacée et turquoise sur les façades des bâtiments. Quand un coup de tonnerre éclata à proximité, la jeune femme vint se blottir contre l’épaule de son voisin, qui sentit sa chaleur mêlée à la fraîcheur de son parfum. Et ce fut le déluge. Sur le boulevard, la circulation stagna, puis s’arrêta. Bientôt, des trombes d’eau se déversèrent le long des trottoirs. Le chauffeur se retourna vers les deux passagers qui, enlacés, paraissaient dormir. Alors il sortit un méchant brûle-gueule de son pardessus et l’alluma.

 

Quand Orville ouvrit les yeux, il vit que la berline noire stationnait devant l’entrée de son immeuble. La jeune femme lovée dans ses bras respirait profondément, tandis que le chauffeur ronflait à l’avant. Il le fit sursauter en demandant: “Comment saviez-vous que j’habitais ici ?”

L’autre émergea progressivement d’un sommeil lourd: “Pardon…?

- Comment saviez-vous que j’habitais ici ?

- Vous m’aviez donné le nom de la rue, Monsieur.

- Oui, mais pas le numéro de la maison !

- Le hasard fait bien les choses.”

 

La pluie et les bruits de la ville avaient cessé lorsqu’ils descendirent de voiture et quelques étoiles éparses scintillaient dans l’immensité muette et sombre qui les surplombait. Elle leva la tête, et son expression trahit un léger vertige. Alors Orville saisit sa main pour l’entraîner dans l’entrée de l’immeuble, puis en haut des marches avalées en vitesse. Arrivés devant sa porte, elle lui demanda, haletante, de ne pas allumer tout de suite et, dans le couloir sombre de l’appartement, elle riva précipitamment ses lèvres aux siennes. Leur baiser dura jusqu’à ce que leur chute fût amortie par le duvet du grand lit à baldaquin.

Après une longue étreinte, Orville sentit le plaisir monter en lui comme un élixir rare qui, de sa tête, se propagea dans toutes les fibres de son corps. Lorsqu’il s’épancha en elle, un cri leur monta à la gorge et ils lâchèrent prise. Durant de longs moments, ils restèrent étendus l’un près de l’autre, nus, sans dire un mot. Orville crut voir d’étranges figures multicolores danser au-dessus de lui sur le baldaquin. Puis il perçut de petits sanglots étouffés à ses côtés. Alors il se pencha sur elle avec un geste vers la lampe de chevet.

“Non ! n’allume pas, s’il te plaît !” recommanda la petite voix qui suffoquait.

“Mais… j’aimerais te voir !”

Comme elle demeurait silencieuse, Orville posa sa tête sur la poitrine menue pour percevoir les battements rapides de son cœur.

Puis, soudain, elle prit la parole: “J’ai si peur ! Cet homme qui criait dans la rue quand je suis montée dans la voiture, tu te souviens ? cet homme a décidé de me détruire ! Je ne sais plus comment lui échapper. C’est un être pervers et méchant… Je sens qu’il a un pouvoir occulte sur moi… Un instant, j’ai même cru qu’il nous épiait…”

Pour la divertir, Orville remarqua: “Et je ne connais même pas ton nom !

- Marguerite…

- Et pourquoi tu ne resterais pas ici avec moi, Marguerite ?

- Il faut que je me retrouve seule pendant un temps pour résister à la tentation de retourner là-bas avec lui… Et puis je ne voudrais pas apporter tous mes problèmes, toutes mes peurs dans ta maison…

- Je comprends, Marguerite…”

Puis ce fut à nouveau le silence, qu’il se décida d’interrompre après un longue respiration: “Mes parents possèdent un petit logement réservé aux amis de passage, à deux pas du Florian. Je dois les voir tout à l’heure pour déjeuner. Si tu m’y autorises, je leur demande les clefs…”

La jeune femme ne réagit pas immédiatement, mais elle chuchota après un temps : “Oui, mon cœur, je t’y autorise.”

 

Quand, ce dimanche vers midi, ils sortirent de l’immeuble, Orville s’attendit un court instant à voir la berline noire, mais la rue était déserte. Alors, bras dessus bras dessous, ils se dirigèrent vers l’avenue, et Marguerite lança: “Il faut que je règle quelques affaires dans la journée, mais si tu veux, on se retrouve ce soir…

- Au Florian…?

- On dit sept heures…?

- Sept heures, d’accord.”

Très vite, elle prit congé avec une petit geste tendre et sa fine silhouette disparut dans un passage souterrain. Orville fut décontenancé, puis il se reprit et monta dans une voiture disponible. Peu après, il passa le portail d’un hôtel particulier où il fut accueilli par un vieux domestique en livrée qui balayait le parvis.

“Bonjour, Monsieur Orville.

- Marcello ! Vous allez bien ?

- Je me maintiens, Monsieur.

- Parfait ! Ma mère est-elle visible ?

- Elle devrait se trouver au salon vert.

- Au salon vert ? Merci, Marcello !

- Bon appétit, Monsieur.”

 

Puis Orville monta les marches, apparemment construites pour qu’un Hannibal pût les gravir à dos d’éléphant, vers les battants vitrés de la grande entrée, en évitant de lever les yeux sur les vestiges d’une égyptomanie qu’il avait en horreur depuis sa plus tendre enfance, puis il pénétra dans l’obscurité du hall d’accueil aux murs immenses, dont les odeurs et les bibelots rappelaient la remise d’un antiquaire, avant de frapper à la porte du salon vert et de la pousser tout en jetant un regard inquiet sur les imposants escaliers ovales en marbre rose qui conduisaient aux appartements de son père.

”Bonjour, mon chéri, mais nous ne t’attendions pas, aujourd’hui !?”

Il s’installa sur le divan auprès de sa mère qui, après avoir déposé son ouvrage sur la table basse, tira le ruban émeraude d’une sonnette à portée de sa main. C’était une femme au visage mélancolique et doux, qui cachait sa figure sous d’amples vêtements aux couleurs sombres. Elle avait fait teindre en ébène une abondante chevelure trop tôt blanchie, qu’elle maintenait par un chignon.

“Comment vous portez-vous, Maman?

- Et toi?”

À cet instant, le maître d’hôtel se présenta à la porte: ”Madame a sonné?

- Oui, Franz, il faut rajouter un couvert pour mon fils.

- Je me suis déjà permis de donner des ordres dans ce sens…

- Très bien, Franz !

- À votre service, Madame.”

Après s’être assuré que l’homme fut reparti, Orville se tourna à nouveau vers sa mère avec une expression qu’il voulut décidée: “Permettez-moi d’aller droit au but ; j’ai absolument besoin des clefs du 15 pour quelque temps car je dois y loger une personne de mes amis qui se trouve actuellement entre deux situations…

- Tu sais bien qu’il faut demander ces choses-là à ton père… Ah ! si j’avais su que tu viendrais, j’aurais demandé aux d’Esseintes d’emmener leur fille Blanche dont j’ai entendu dire beaucoup de bien, ces temps-ci ; il paraît qu’elle est très gentille, extrêmement cultivée, et figure-toi que ses parents…

- Enfin, Maman, vous ne comprenez donc pas que toutes ces demoiselles de bonne famille m’ennuient ? Et d’ailleurs…”

Il s’interrompit car une pudeur subite l’empêcha de mentionner sa rencontre avec Marguerite, même s’il ressentit un désir impérieux de se confier à sa mère.

“Et  d’ailleurs…?

- Non rien, Maman…

- Je n’aime pas quand tu dis ça ! Je suis sûre que tu voulais me parler de quelque chose d’important ! Tu ne fais donc plus confiance à ta maman, chéri ?

- Mais si, bien sûr !… Alors, comment va père ?

- Tu sais, on ne rajeunit pas à notre âge et, puisque nous en sommes aux confidences, il faut que je t’avoue… ton père s’inquiète beaucoup ; tu sais qu’il aimerait tant que tu prennes sa succession à l’usine…

- Maman ! on en a parlé cent fois…

- Oui, mon chéri.”

Au même moment, le maître d’hôtel reparut pour lancer avec une solennité contenue: “Madame est servie.

- Une minute, Franz, j’arrive…

- Bien, Madame.”

 

La table était dressée dans la salle à manger du rez-de-chaussée où trois grandes portes vitrées donnaient sur le jardin. Sa mère ayant tenu à effectuer une rapide tournée d’inspection en cuisine avant l’arrivée des invités, Orville entra seul dans la longue pièce claire en déplorant l’absence de couleurs à l’extérieur qui, durant la belle saison, apportaient à l’endroit une touche de gaîté et d’extravagance. À présent, il trouva que la végétation monochrome et la brume très dense lui imprimaient une tristesse lancinante, aussitôt compensée par l’image sensuelle de Marguerite, qui ne l’avait plus quitté depuis leur séparation sur l’avenue.

Dès qu’il se fut installé à la table face au jardin, Orville vit apparaître le chef de famille, un homme à la mise impeccable, assez petit mais solidement bâti, dont le crâne dégarni se mariait mal avec la sévérité d’un visage anguleux sur lequel des rides profondes avaient creusé une expression de hargne où l’on pouvait lire le précipité d’une existence placée sous le signe de la concurrence et de la réussite à tout prix.

“Bonjour, mon fils, on m’a prévenu que tu serais là”, lança-t-il avec un regard inquisiteur en prenant sa place au bout de la table.

“Bonjour, père, comment vont les affaires ?”

L’arrivée du maître d’hôtel permit d’économiser une réponse qui eût été aussi triviale que la question: “Monsieur et madame d’Esseintes sont arrivés.

- Faites entrer !

- Tout de suite, Monsieur.”

Quelques secondes plus tard, un couple élégant franchit le seuil. Le père d’Orville se leva immédiatement pour présenter ses hommages à une dame élancée entre deux âges, dont la mise ne trahissait plus guère la reine de beauté d’origine modeste qui avait défrayé la chronique à l’époque de son mariage dans la bonne société. Puis il tapa sur l’épaule de l’heureux élu qui continuait de mener un combat désespéré contre la vieillesse: “Laissez-moi vous présenter mon fils, cher ami, ce garnement s’était décommandé en invoquant un emploi du temps trop chargé, mais un hasard extraordinaire lui aura tout de même permis de se libérer pour venir saluer ses pauvres parents.”

À ces mots, Orville se leva maladroitement et contourna la table afin de serrer la droite que l’homme chétif lui présenta avec un sourire distingué, non sans avoir adressé un geste courtois à l’épouse qui, espérait-il, le dispenserait du ridicule baise main que son père venait d’exécuter.

“Nous aurions dû emmener notre petite Blanche, mais je redoute là aussi un emploi du temps fort compliqué.”

Sur ces paroles, la mère d’Orville fit son entrée, suivie du chef chargé de bouteilles, puis du commis qui croulait sous les plateaux de hors-d’œuvre. À la vue des invités, elle se précipita vers Mme d’Esseintes pour l’embrasser: “Comment allez-vous, ma chère Gloria ? Bonjour, Monsieur le Marquis !

- De grâce, Madame, appelez-moi Joris !”

Et d’Esseintes mit les formes pour saluer la maîtresse de maison, alors que son épouse, qui n’avait cessé de dévisager Orville du coin de l’œil avec une discrétion très approximative, s’extasia sur la disposition des mets: “Une symphonie, ma chère !”

Lorsque tout le monde eut pris place, le chef présenta le vin blanc au patriarche, qui l’expédia avec un rude “servez !” assorti d’un balayage de la main, puis il se tourna vers le marquis à sa droite après une œillade oblique du côté gauche de la table, où son fils contemplait le bout de saumon que le commis venait de faire glisser sur son assiette avec une maladresse étudiée.

 “Oui, Joris, nous en étions aux emplois du temps de nos enfants…

- J’ai les dictons en horreur, mon cher Lucas, mais il faut sans doute que jeunesse se passe…

- Le problème est qu’il lui arrive parfois de passer si lentement que la vieillesse pointe son nez avant même que l’on ait pu constater un quelconque comportement adulte !”

La mère d’Orville, assise à côté du marquis, chercha à détourner une conversation qui risquait de prendre une tournure désagréable: “Alors, Gloria, que fait votre Blanche en ce moment ?

- En ce moment même ?

- Non, en général, bien sûr…

- En général ? je ne sais pas… ce que font toutes les jeunes filles de son âge, les sorties, les emplettes, les copines, les soirées…”

Excédé, le marquis l’interrompit: “Voyons, Gloria, vous semblez oublier que Blanche étudie l’histoire de l’art…

- Comme c’est passionnant !” s’empressa d’approuver la mère d’Orville en cherchant à capter le regard de son fils qui, assis en face d’elle, se cantonnait dans le mutisme.

Mais il était prévisible que le maître de maison en profitât pour mettre son grain de sel: “Désolé, mes amis, mais le côté passionnant de cette affaire m’échappe ; si on fait l’histoire de quelque chose, n’est-ce pas que cette chose a cessé d’exister ?”

Orville ne put s’empêcher de relever la remarque paternelle: “Voyons, père, vous avez tout de même entendu parler d’histoire contemporaine ! et puis, l’art est un éternel renouveau, semblable à un phénix ! il reste impassible devant les vautours qui s’acharnent sur les cadavres des styles perdus…

- Excuse-moi, mon garçon, mais personne ne peut comprendre ce que tu dis !”

Un silence gênant s’installa, durant lequel tout le monde s’observait à la dérobée en faisant mine de se concentrer sur le repas. Mais, très vite, la mère d’Orville reprit la parole: “Vous savez, notre chef nous a préparé sa spécialité, mes amis, mais je ne peux pas vous en dire davantage pour l’instant, c’est une surprise !

- J’adore les surprises!” explosa la marquise. Au même instant, elle se rendit compte que le morceau de poisson dans son palais s’opposait à une articulation distincte de son propos. Mais ce fut déjà trop tard. En cherchant à se rattraper avec un “pardonnez-moi” trop intempestif, elle projeta des particules de nourriture sur la nappe blanche, au grand regret de son mari, qui chercha immédiatement à détourner l’attention des convives: “Alors, comment vont les affaires, mon cher Lucas ?”

Ravi, le maître de maison prit la perche que son interlocuteur lui tendit: “Il faut que je pense à ma succession, Joris, et mon unique héritier, ici présent, décline systématiquement toutes nos propositions : ni travail ni famille ! c’est la devise de notre cher, hem, Phœnix !” La mère d’Orville voulut intervenir, mais elle se résolut à garder le silence devant l’expression farouche de son mari qui cracha: “Un artiste ! voilà ce qu’il prétend être ! un artiste sans aucune œuvre publiée, qui vit aux crochets d’un… comment dit-on déjà chez ces fainéants et crève-la-faim… d’un »capitaliste«, n’est-ce pas ?”

Choqué, Orville réagit à ses paroles par une méchante grimace et un geste d’exaspération en lançant sa serviette sur la table, puis il se leva et quitta la pièce sans mot dire.

“Quel affront ! sous mon propre toit !” entendit-il crier dans son dos en passant la porte.

 

Il se réfugia quelques instants dans le salon vert pour réfléchir à la situation. Puis, se rendant à l’évidence qu’elle était momentanément insoluble, il attrapa son pardessus et se résigna à quitter les lieux. Lorsqu’il se dirigea vers les battants vitrés de la grande entrée, il fut intercepté par le maître d’hôtel.

 “Monsieur?”

Il se retourna sur le grand homme maigre sans âge qui lui tendait un trousseau: “Les clefs du 15. De la part de Madame votre mère. J’ai prévenu la femme de chambre. L’appartement sera prêt ce soir.

- Merci, Franz.”

Et Orville se saisit du trousseau, sur lequel sa mère avait fixé une petite bandelette avec le nom et le numéro de la rue, puis il le glissa dans la poche intérieure de son pardessus.

Sur le parvis, un soleil intense l’accueillit. Et, quand il sortit dans la rue par le petit portail près de la loge, l’envie le prit de flâner sur les quais avant ses retrouvailles avec Marguerite. En mettant machinalement un pied devant l’autre, ses sentiments oscillèrent entre la désolation et le soulagement : il tenait une clef qui, à cet instant précis, représentait la chose la plus importante qu’il pût imaginer; et il avait, sans véritable préméditation, coupé le cordon ombilical qui le liait depuis toujours à son père ; or celui-ci ne manquerait sûrement pas de prendre des mesures draconiennes contre son fils, qui pouvaient aller jusqu’à lui couper les vivres ou, pire, le rayer de son testament…

Mais, par un certain côté, Orville y vit comme l’accomplissement d’un souhait qui, depuis longtemps, grandissait en lui sans qu’il eût réussi à l’exprimer clairement : la rupture avec cette existence mondaine, indolente, éternellement adolescente, qui, à la manière d’un effet pervers, lui fut octroyée par la fortune paternelle et n’eût sans doute jamais été consommée sans cet éclat d’apparence anodine. D’ailleurs, l’appartement était à son nom : au besoin, il pouvait s’en séparer pour un bon prix ; et si sa mère lui avait fait remettre les clefs du 15, elle veillerait probablement à ce qu’il pût en disposer le temps qu’il faudrait à l’émancipation de Marguerite.

Une chaleur presque estivale enveloppait le boulevard qu’il venait d’emprunter. Alors il ôta son pardessus pour se diriger vers le fleuve. Et, aussitôt, ses ruminements cessèrent : il fut envahi par des sensations douces, composées de parfums et de lumières, de saveurs et de sons, qui se conjuguèrent en une impression sublime et poétique, même si, ou justement parce qu’elle fut empreinte d’une aura d’indicibilité.

Arrivé au bord de l’eau, qui s’écoulait grandement vers l’horizon, le doux visage de Marguerite reparut, flottant sur l’azur clair, et il lui tardait de la retrouver. Mais si ce désir l’enchantait, il suscitait également une vive inquiétude en lui : ne s’était-il pas depuis toujours dérobé aux affaires sentimentales, préférant les aventures sans lendemain aux projets en commun, aux difficiles familiarités et habitudes conjugales ? Ainsi, le désir de cette jeune femme était tombé à point nommé : pour l’heure, ils ne vivraient pas ensemble; ils se verraient au gré de leurs envies et non par la force des choses !

Oui, en somme, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes quand, épuisé par le manque de sommeil, Orville étendit son manteau sur la berge pavée avant de s’y allonger et de fermer les yeux.

 

Il faisait noir lorsqu’il revint à lui avec, en tête, les images obsédantes d’une poursuite à cheval qui n’en finissait pas. Il se précipita sous la lumière d’une lanterne pour consulter l’oignon en or massif, que son père lui avait offert pour célébrer sa majorité : il marquait sept heures ! Anxieux, il remonta en toute hâte vers la chaussée où il ne trouva aucune voiture disponible. Alors il se mit à courir comme il n’avait jamais couru de sa vie, se hasarda dans de petites ruelles qui promettaient un raccourci improbable, mais rien n’y fit : le clocher de la vieille église romane sonna les huit coups lorsqu’il arriva à bout de souffle devant la porte tournante du Florian.

“Mais je n’ai plus la clef !” Cette terrible évidence traversa Orville comme un éclair tandis qu’il s’installait à une table libre après avoir en vain cherché Marguerite dans tous les recoins de la salle compartimentée : le trousseau était resté dans la poche intérieure du pardessus que sa précipitation lui avait fait oublier au bord de l’eau. Il aura sans doute fait le bonheur d’un pauvre passant frileux, estima-t-il, jugeant par conséquent qu’il était vain de retourner là-bas. Et il était hors de question de faire une nouvelle apparition à la résidence de ses parents. Lorsque le serveur au crâne rasé se présenta à sa table, la femme de ménage lui vint à l’esprit : peut-être n’avait-elle pas encore fini son travail ? et elle aurait également pu déposer son double chez la concierge…

“Vous prenez quelque chose, Monsieur Orville ?

- Je crois que je ne vais pas pouvoir rester, Jules! Dites, vous n’auriez pas aperçu la dame qui était avec moi, hier soir ?

- Je viens de reprendre le service…

- Elle s’appelle Marguerite ; auriez-vous la bonté de lui remettre un mot de ma part, si jamais elle repassait ?

- C’est une affaire entendue, Monsieur.”

Alors Orville sortit un calepin et un crayon de son veston pour y noter l’adresse du 15 et celle de son appartement, afin que Marguerite pût le retrouver si jamais elle le cherchait. Il termina sa missive par une excuse maladroite, évoquant un retard impardonnable, puis il la plia soigneusement avant de la tendre avec un billet de banque à l’homme qui patientait de l’autre côté de la table.

Lorsqu’il se leva pour sortir, le journaliste en noir, surgi de nulle part, lui barra la route: “Alors, on s’encanaille et on expédie ses camarades ?

- Je ne sais pas de quoi tu parles, Manfred !

- D’hier soir ! tu t’es moqué de moi, Orville, mais tu ne vas pas t’en tirer comme ça !

- Laisse-moi passer ! on règlera ça une autre fois!

- Non ! tu vas t’expliquer sur-le-champ !”

Alors Orville bouscula le grand homme maigre, qui le dépassait d’une tête et dont le visage adolescent, d’une laideur avérée, exprimait tout le cynisme et l’ironie qu’il déversait hebdomadairement dans ses critiques et chroniques mondaines fort prisées par un public friand de polémiques et d’indiscrétions de toute sorte.

 

Dehors, il se remit à courir dans la nuit. Peu après, il se présenta à l’entrée d’un petit immeuble et la trouva close. Alors il frappa à de nombreuses reprises sur la porte cochère, mais il n’y eut pas de réaction. Puis, quand il ne s’y attendait plus, une fenêtre s’alluma au rez-de-chaussée et s’ouvrit peu après pour laisser apparaître une tête de vieille femme qui ronchonna: “Qu’est-ce que c’est ?

- Bonsoir, Madame Germaine, c’est moi, Orville…

- Orville !?

- Vous ne vous souvenez donc pas de moi ? mes parents possèdent un logement au second…

- Au second ?

- Mais oui, Madame Germaine, une dame est passée aujourd’hui pour faire le ménage ; elle, euh, n’aurait pas laissé une clef chez vous… pour moi ?”

Et Orville, qui se tenait dans l’obscurité, s’approcha de la fenêtre.

“Oui, on m’en a données, des clefs, mais je dois les remettre à un certain monsieur Franz.”

Devant la mine déterminée de la concierge, Orville se vit contraint de ruser: “C’est lui qui m’envoie, Madame Germaine, c’est notre maître d’hôtel ; il n’a pas pu se libérer à cause d’une soirée que ma mère a voulu donner à l’improviste ; voyez-vous, il faut absolument remettre ces clefs à une amie de la famille, qui arrive ce soir par le train ; elle compte passer quelque temps ici…”

Le visage de la vieille femme s’éclaircit quelque peu lorsqu’elle dit: “Oui, je vous reconnais, Monsieur Orville ; vous savez, je n’y vois plus très clair, mais votre voix, oui, votre voix, je m’en souviens très bien, maintenant ; attendez, je vais aller vous les chercher, vos clefs…”

Et elle disparut de la petite fenêtre pour reparaître quelques instants plus tard, un trousseau à la main. Après l’avoir pris, puis empoché, Orville tendit un billet de banque à la concierge: “Pour vos faux frais, Madame Germaine.”

Devant ce geste, l’expression de la vieille femme se durcit à nouveau: “Vous n’y pensez pas, Monsieur !” Et elle referma sa fenêtre sans autre explication.

 

Songeur, Orville reprit le chemin du Florian. Comme il ne courait plus, l’absence de manteau se fit cruellement sentir. Grelottant de froid, il pressa le pas et, très vite, il retrouva sa place habituelle dans la tiédeur du grand café métropolitain, après en avoir inspecté une nouvelle fois tous les recoins. À son grand soulagement, son retour avait échappé au journaliste en noir, qui se trouvait en pleine discussion avec des inconnus au fond de la salle.

Puis le serveur au crâne rasé vint vers lui, un petit sourire aux lèvres: “C’est fait, Monsieur Orville !

- Vous l’avez vue ?

- Non, son domestique : il a demandé s’il n’y avait pas de message pour sa maîtresse, une certaine Marguerite Marlowe, alors je lui ai remis votre note et l’argent…

- Enfin, Jules, l’argent était pour vous et, à ma connaissance, cette dame n’a pas de gens à son service !

- Désolé, Monsieur, j’ai cru bien faire !

- Ce n’est pas bien grave, mais dites-moi : il était comment, ce domestique ?

- Un homme en imperméable, avec un chapeau ! vous savez, ces feutres à bords larges…

- Quel âge lui donneriez-vous ?

- Aucune idée…

- Et sa taille ?

- Il était plutôt petit mais assez costaud…

- Merci beaucoup, Jules !

- Je vous apporte quelque chose, Monsieur Orville ?

- Oui, un grog, s’il vous plaît.”

 

Seul, Orville se demanda ce qu’il pouvait bien entreprendre pour retrouver Marguerite. L’entrée en scène d’un soi-disant domestique l’intriguait au plus haut point, et il se rappela la silhouette qu’il avait cru apercevoir sous la pluie après qu’elle se fut réfugiée dans sa voiture : s’agissait-il de l’homme qu’elle fuyait ? d’un simple passant ? d’un mirage…?

Puis, les yeux fermés, il s’accusa de s’être endormi et d’avoir oublié son pardessus au bord de l’eau, quand une petite voix chuchota: “Bonsoir, mon cœur!”

 

 

 


 

Deuxième chapitre

 

 

 

En ce jour de semaine, Orville fut réveillé par un tapotement inhabituel à la porte de sa chambre: “C’est vous, Rose ?

- Oui, Monsieur Orville ”, fit la voix un peu tremblante de la gouvernante à travers la porte: “Madame votre mère est là ! Elle désire vous parler de toute urgence…

- Faites-la patienter un instant, Rose, j’arrive tout de suite !”

Et Orville tituba dans la salle de bains en repensant aux événements récents : après une nouvelle nuit passée chez lui, Marguerite s’était installée au 15 en recommandant à son amant de patienter quelques jours avant leur prochaine rencontre et de ne pas venir la voir à l’improviste afin de respecter la solitude dont elle aurait besoin pour faire le point sur sa situation. Ayant accepté ces consignes sans discuter, il s’efforçait pour l’heure de les suivre au mieux, mais il avait tacitement fait prendre l’empreinte des clefs en vue du remplacement de celles qui avaient été perdues par sa faute et qu’il voulait être à même de restituer si jamais on les lui réclamait.

L’histoire du soi-disant domestique n’avait pas été élucidée : étonnée, voire quelque peu inquiète, Marguerite s’était défendue d’avoir un tel homme à son service ; selon ses dires, elle avait fait une brève apparition au Florian à l’heure du rendez-vous puis, convaincue qu’il n’avait pas réussi se libérer à temps d’une réunion de famille qui traînait en longueur, elle était partie à la découverte du quartier dans lequel elle devait habiter ; continuant de s’interroger sur le dessein de ce prétendu serviteur, Orville lui avait demandé si sa description correspondait à l’homme qu’elle fuyait, mais elle n’avait pas su répondre. Puis les deux amants avaient fini par se convaincre qu’il s’était agi d’un simple quiproquo ou bien d’un malentendu, comme il en arrive souvent.

 

Après une toilette de chat, il sauta dans son pantalon, enfila une chemise, des mocassins et se rendit au salon. Sa mère était assise dans le fauteuil près de la cheminée où une petite bûche se consumait.

“Bonjour, Maman, vous êtes bien matinale, aujourd’hui.”

Lorsqu’elle aperçut son fils, elle bondit de son siège et vint le serrer dans ses bras: “Ton père est devenu fou, Orville !

- Il me déshérite?

- Et il supprime tes mensualités : il est parti à l’aube réveiller le notaire et le banquier…”

Avec un geste tendre, il se défit lentement de l’étreinte maternelle: “Ce n’est pas si grave, et d’ailleurs on pouvait s’y attendre, non ?

- Mais alors il fallait revenir de toute urgence et faire la paix avec lui !

- Il n’y a de paix qu’au terme d’une guerre, Maman, or nous ne nous sommes jamais affrontés ; je suis parti parce que j’en avais simplement assez de l’entendre.

- Tu sais bien comment il est, mon chéri, il faut le laisser dire…

- Justement…

- Justement quoi?

- Je suis parti pour le laisser dire, Maman.”

Sur ces paroles, Rose se présenta pour convier la mère et le fils à un petit-déjeuner improvisé. Ils la suivirent dans la salle à manger, et Orville la pria de partager leur repas. Alors la gouvernante, une petite bonne femme effacée qui allait sur ses soixante ans, sortit un troisième couvert du buffet, qu’elle déposa sur la longue table, un peu à l’écart des deux autres, et Orville prit la cafetière en porcelaine de Sèvres pour faire le service: “Veuillez prendre place, Rose !”

Quand, un peu gênée, elle se fut installée, il enchaîna sur un ton qui se voulait doux, tout en remplissant les tasses de breuvage noir et chaud: “Ma mère n’est pas venue nous annoncer une bonne nouvelle, ce matin : je n’ai plus d’argent et il me serait difficile de vous garder dans ces conditions, ma chère Rose.

- Voyons, Orville, tu sais bien que je m’en occuperai”, objecta sa mère.

- De quoi vous occuperez-vous, Maman ? j’aurais une gouvernante sans pouvoir remplir le garde-manger ?

- Mais tu t’arrangeras, mon chéri !

- Et je m’arrangerai comment, selon vous ? je n’ai jamais travaillé de ma vie, et je suis à un âge où personne ne m’engagera plus, sans qualifications…

- Tu as tant de qualités, mon fils, tout le monde t’engagera.

- Je parlais de qualifications, pas de qualités, Maman ! vous non plus n’avez jamais travaillé, et dans ce monde que vous ne connaissez que par ouï-dire, des millions de malheureux attendent un emploi aux portes des usines…

- Je t’aiderai à trouver une situation, mon chéri, je connais des gens bien placés qui ne peuvent rien me refuser…

- Ah ? et qui donc ?

- Le marquis d’Esseintes, par exemple…

- Ce vieux beau étranglé par la distinction, qui a acheté son titre à la cour des miracles ? et que pourrait-il bien me proposer, cet épouvantail ? border son épouse ? promener sa fille ?

- Je te trouve très injuste, Orville, et un tel langage ne te sied guère…

- Sans doute, mais en parlant de situation…” Et il s’interrompit pour boire une gorgée de café. Puis son regard tomba sur la gouvernante, qui avait rougi: “Veuillez nous confier votre point de vue, Rose.

- Je ne comprends pas, Monsieur Orville.

- Et qu’est-ce que vous ne comprenez pas?

- Ce que vous dites, Monsieur.

- Et qu’est-ce que je dis?

- Je ne sais pas, Monsieur.

- Bon, mais vous comprenez la situation, tout de même ?

- Laquelle, Monsieur ?

- La nôtre, Rose, la nôtre…

- Je ne sais pas, Monsieur.”

Excédé, Orville souffla à sa mère: “Expliquez-lui, Maman !

- Mon chéri, cela me rassurerait tellement que tu gardes Rose avec toi !”

Décontenancé par l’expression de réelle inquiétude qui s’affichait sur le visage maternel, il demeura silencieux. Et, à son étonnement, ce fut Rose qui reprit à voix basse: “Il ne faut jamais mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce…

- Je vous demande pardon?

- Veuillez m’excuser, Monsieur, mais j’ai mon linge à faire !”

Sur ces mots, elle se leva à la hâte pour quitter la pièce en prenant soin de refermer la porte derrière elle. Orville la suivit des yeux, puis Marguerite lui revint subitement à l’esprit, et il se tourna vers sa mère: “Maman, j’ai complètement oublié de vous remercier pour les clefs du 15. Si vous voulez bien m’en accorder la jouissance pendant quelque temps encore, je consens à garder Rose à mon service…

- J’ai ce genre d’arrangements en horreur, mon fils, et sache que ton père n’est absolument pas au courant de cette affaire : j’ai fait jurer à Franz de ne rien lui dire ; s’il doit y loger quelqu’un, je ne pourrai pas l’en empêcher, mais d’ici là : soit !”

 

Quelques jours plus tard, sans nouvelles de Marguerite qui n’avait réagi à aucun de ses messages de plus en plus inquiets, Orville se résolut à lui faire une visite de courtoisie, après un débat avec sa conscience qu’il savait perdu d’avance. Par un après-midi clair, les sentiments mêlés, il s’engouffra dans la petite cage d’escalier, où il fut aussitôt interpellé par la concierge qui se tenait sur le seuil de sa loge dissimulée par une balustrade: “Qui va là ?”

Reconnaissant la voix aiguë de la vieille femme, il s’identifia: “C’est moi, Orville, Madame Germaine…

- Vous tombez bien !” fit-elle en s’avançant: “Ce monsieur Franz est venu ce matin pour me réclamer les clefs du second : il doit les donner à votre père…

- Ah ! les clefs, oui, je comptais vous les rendre en descendant, Madame.

- Alors je vous attends !

- Je ne serai pas long.”

Et il avala les marches jusqu’au deuxième étage, tapa à plusieurs reprises sur le bois d’une porte massive, d’abord doucement puis plus violemment, mais n’eut aucune réponse. Alors il saisit le double, qu’un artisan de ses amis lui avait fabriqué, et l’inséra dans la serrure. Après un temps mort, la clef finit par tourner, et il se précipita à l’intérieur.

Le lit était défait, et lorsqu’il passa le petit logement en revue, il ne retrouva aucune des affaires personnelles que Marguerite avait dû amener : ni valises ni vêtements ni objets de toilette…

Puis il remarqua les traces de sang sur le lit.

Il en arracha immédiatement les couvertures : le drap inférieur portait une série de marques écarlates, l’autre était immaculé ; en les retirant, il vit une tache plus petite au centre du matelas ; lorsqu’il y passa la main, il constata qu’elle était sèche.

Devant la perspective d’une possible visite paternelle, il fouilla les placards, trouva un drap propre, retourna le matelas et refit le lit. Dessous, il aperçut un petit sac de voyage en cuir dans lequel il fourra le tissu ensanglanté pour l’emporter et verrouiller le logement à double tour, avant de dévaler les escaliers et de tambouriner sur la vitre de la loge.

La concierge le fit patienter un long moment, qu’il utilisa pour se remettre de ses émotions. Enfin elle ouvrit la porte pour se saisir immédiatement du trousseau qu’il lui tendait.

“Auriez-vous un instant à m’accorder, Madame Germaine ?

- Vous m’avez menti, Monsieur, et vous avez voulu m’acheter.

- Si vous faites allusion à l’argent que je vous ai proposé l’autre soir, je n’ai pas essayé de vous acheter, Madame, j’ai simplement souhaité vous être agréable ; et pour la clef, je reconnais que j’ai un peu arrangé les faits : Franz a dû vous raconter…

- On ne m’a rien raconté du tout, mais je sais que vous m’avez menti, et je ne vous salue pas, Monsieur !”

Sur ces paroles, elle lui claqua la porte au nez, sans lui donner l’occasion de l’interroger à propos de Marguerite.

 

Dès qu’il sortit dans la rue, il fut appréhendé par deux hommes qui présentaient une ressemblance surprenante : ils étaient tous deux de haute stature avec des visages carrés, inexpressifs, portant des chapeaux melon, des manteaux gris foncé et des chaussures noires.

“Cet immeuble est placé sous surveillance, Monsieur, et nous devons contrôler l’identité de tous ceux qui en sortent !” lança le premier d’une voix monocorde.

Orville essaya de prendre la chose à la légère en rétorquant: “Vous ne contrôlez donc pas ceux qui y entrent, Messieurs ?

- Nous attendons qu’ils ressortent : il n’y a qu’une seule entrée, et nous avons pris la précaution de poster un collègue sur le toit”, fit le second sur un ton plus alerte.

”Bien, Messieurs, ainsi vous souhaitez voir mes papiers…

- Vous avez saisi le principe”, remarqua la voix monocorde.

“Et je suppose que l’honnête citoyen que je suis pourrait vous demander de produire un justificatif qui vous autorise à formuler un tel souhait sur la voie publique ?

- Non.

- Vous auriez oublié vos insignes ?

- Non.

- Et si je vous disais que je n’ai pas sur moi les documents qui attestent de ce que vous vous plaisez à nommer mon identité ?

- Vous seriez obligé d’effectuer avec nous un certain trajet que vous n’avez pas prévu de faire en vous réveillant ce matin”, fit la voix plus tonique.

Devant cette perspective, Orville préféra s’exécuter sans autre commentaire. Tandis que le premier homme étudiait ses papiers, l’autre s’enquit: “Qu’est-ce qu’il y a dans votre sac?

- Du linge sale”, répliqua Orville qui, tout à coup, se souvint du drap ensanglanté qu’il transportait et qui lui était complètement sorti de l’esprit.

“On peut voir?”

À cette demande, Orville fut saisi d’un accès de panique qu’il essaya de cacher tant bien que mal à son interlocuteur: “Oui, bien sûr…

- Laisse, il est en règle ! Ses parents possèdent un logement au second : Monsieur a le privilège d’appartenir à une excellente famille !” interjeta le premier en restituant les papiers à son propriétaire avec un début de sourire narquois.

Soulagé, Orville empocha le document, attrapa le sac par terre et passa son chemin. “Au revoir, Monsieur!” entendit-il claironner dans son dos. “Et bonjour chez vous!” ajouta la voix monocorde. Sans se retourner, Orville esquissa un bref geste de salut. Puis il pressa le pas.

 

En longeant la verrière du Florian, il décida de s’y arrêter pour reprendre son souffle et réfléchir à la situation devant une boisson chaude.

Son esprit était en proie à un bouleversement profond, mais il ignorait ce qui l’avait déclenché et le lieu où cela s’était produit : à l’instant, ici, dans ce grand café, où il n’aperçut aucun visage connu ? tout à l’heure, là-bas, où Marguerite avait disparu sans laisser d’autre trace que des taches de sang ? voilà huit jours, dans le salon familial où, en opportuniste, il s’était affranchi du joug paternel ? Mais n'était-ce pas sa rencontre avec Marguerite qui avait été à l’origine de ce bouleversement ? n’avait-elle pas coïncidé avec un intense désir de libération, une volonté résolue de changer d’horizon, de milieu, de vie ? - Il fallait aller au bout des choses et vendre l’appartement : voilà l’idée qui s’imposa à lui, lorsqu’un serveur, qu’il n’avait jamais vu auparavant, déposa un petit plateau en argent sur le guéridon en marbre, disposé face au boulevard: “Votre chocolat chaud, Monsieur Orville.

- Vous savez donc comment je m’appelle ?

- Tout le monde sait comment vous vous appelez, Monsieur Orville.

- Mais je ne vous connais pas !

- Moi non plus, Monsieur.”

Orville n’insista pas, et il laissa planer son regard sur le trafic, sur la foule affairée qui allait et venait, observant les mille visages des passants, crispés, détendus, inquiets, paisibles, joyeux, tristes ou indifférents, et toutes ces démarches, attitudes, gestuelles dont ils jouaient au milieu des éclats de lumière et des bandes d’ombres, des zones grises et des oasis polychromes. Alors il pensa que, malgré tout, il se sentait à son aise dans cette métropole où l’on pouvait rencontrer les destins les plus divers, des plus merveilleux aux plus misérables, des plus quotidiens aux plus extraordinaires, des plus fortuits aux plus impérieux, des plus cocasses au plus tragiques…

Au fil de sa méditation, Orville se convainquit qu’il fallait sans tarder aller à la recherche de Marguerite : que s’était-il donc passé au 15 ? s’était-elle enfuie ? avait-elle été enlevée ? était-elle encore en vie ? et que faisaient donc ces deux gaillards devant l’immeuble ?

Ses questions furent interrompues par l’un de ses bons camarades, qui se présenta à sa table: “Salut, vieille branche, tu me remets ?”

Et Orville reconnut l’homme élancé en gabardine, dont le visage juvénile aux mille tâches de rousseur était bordé par une chevelure aux reflets orange et une barbe auburn, qui poussaient sauvagement: “Salut, Vincent !

- Puis-je m’asseoir ?

- Avec joie, ma fripouille, j’ai un cas de conscience à te soumettre, et j’offre la tournée…”

L’autre s’installa en lançant: “À la bonne heure ! je n’avais plus un sou vaillant en poche. Et quand je t’ai aperçu sous la verrière, j’ai pensé : ce bon vieil Orville va te soumettre un cas de conscience et t’offrir la tournée…

- Tu tombes à pic, Vincent, une question d’abord : était-il écrit que je devais rencontrer mon âme sœur dans un joli corps de femme ?

- Oui, ces choses-là sont toujours écrites quelque part !

- Merci pour ton fatalisme, mais je viens de perdre sa trace et je suis terriblement inquiet…

- Alors il faut retrouver le joli corps pour en avoir le cœur net.

- Et qu’est-ce que je fais pour l’âme ?

- Tu n’as qu’à la réclamer au diable.

- Tu n’aurais pas son adresse ?

- Mettons qu’il est assis en face de toi… alors, qu’est-ce que tu lui offres ?

- Deux fines, garçon !”

Orville avait adressé cette réplique au serveur inconnu qui passait dans les rangs. L’instant suivant, il vit une berline noire s’immobiliser près de la terrasse. Et, lorsque le chauffeur ouvrit la portière, il reconnut l’homme qui avait été témoin de sa rencontre avec Marguerite.

“Vincent !

- Oui ?

- Tu vois la voiture noire qui vient de s’arrêter sur le boulevard ?

- Je la vois.

- J’ai comme l’impression que le chauffeur me poursuit !

- Délire de persécution caractérisé : un très bon début…

- De quoi ?

- D’un roman fantastique, par exemple… et si c’était lui ?

- Qui ?

- Le chauffeur, si c’était lui, le malin ?

- Tu ne veux donc plus du rôle ?

- Je ne suis pas un acteur, Orville !”

À ces mots, une lueur étrange passa dans les yeux verts, puis un sourire apparut au bord des lèvres pour illuminer peu à peu le visage aux mille tâches de rousseur. Au même moment, le serveur déposa deux verres d’alcool fort sur le guéridon, et Vincent vida le sien d’un trait avant de dire, la gorge en feu: “La même chose, garçon !

- Tout de suite, Monsieur Vincent.

- Vous connaissez mon nom ?

- Tout le monde ici connaît votre nom, Monsieur Vincent !”

Lorsqu’il fut reparti, Orville commenta: ”Il a utilisé le même truc avec moi, tout à l’heure…

- C’est un truc?

- Sans doute. Alors, selon toi, ce chauffeur-là serait le malin ?

- Non, mais tu as prétendu qu’il te poursuivait…

- L’autre nuit, quand j’ai rencontré Marguerite, j’étais dans sa voiture pour aller au Faubourg…

- Simple concours de circonstances…

- Et à un carrefour, elle est montée….

- Et alors ?

- Et alors nous avons dormi ensemble !

- Avec le chauffeur ?

- Non, lui, il nous attendait dans la voiture…

- Pendant que vous couchiez ensemble ?

- Non, pendant qu’on buvait un verre…

- Où ?

- Ici. D’ailleurs, Manfred est venu nous importuner…

- Ah ! Manfred, toujours égal à lui-même !

- Et quand nous sommes sortis, il nous attendait.

- Manfred ?

- Non, le chauffeur ! ensuite, il nous a conduits chez moi, et il s’est garé devant mon immeuble…

- Ce qui est plutôt fréquent, dans le métier…

- Oui, mais je ne lui avais pas donné le numéro de la maison !”

En ce disant, Orville constata que le chauffeur se dirigeait vers la verrière. Apparemment, le petit homme épais en imperméable, qu’il n’avait jamais vu debout en pleine lumière, l’avait également reconnu, car il lui fit l’une de ces grimaces indéchiffrables dont il semblait avoir le secret. Fut-ce un sourire ? une expression angoissée ?…

“Vincent, il vient vers nous…

- Qui ?

- Le chauffeur ! voilà qu’il s’arrête devant la vitre…

- Et il te fait signe de sortir…

- Je préfèrerais qu’il entre…

- Essayons de le lui faire entendre.”

Et les deux camarades firent de grands gestes, à quoi l’homme réagit avec une pose énigmatique.

“Là, il fait un corps de femme”, commenta Vincent.

“Non, c’est un cheval !” le contredit Orville.

Peu après, le chauffeur repartit vers son véhicule en secouant la tête.

“Il a cru qu’on se moquait.

- Ces gens-là croient toujours qu’on se moque.

- Vos fines, Messieurs !”

Et Orville aperçut le garçon au crâne rasé: “Vous avez repris du service, Jules?

- Oui, Monsieur Orville, je commence plus tôt, aujourd’hui. Je dois partir demain.

- Où donc, mon cher Jules ?

- Visiter ma tante, comme on dit.

- J’aurais encore une chose à vous demander…” Et Orville lui tendit un billet de banque: “Voici l’argent que vous avez donné au soi-disant domestique de Marguerite. Gardez-le pour vous cette fois.

- Je le donnerai à ma tante : elle sera moins grincheuse…

- Comme il vous plaira. Vous voyez la berline noire garée là-dehors ? Pourriez-vous aller voir le chauffeur de plus près pour me dire s’il s’agit du même homme ?

- Si c’est l’homme à qui j’ai donné votre message, je vous fais un signe…

- Lequel ?

- Une croix. J’aime bien étirer les bras pour respirer.

- Merci, Jules !

- À votre service, Monsieur Orville.”

 

La berline n’avait pas bougé lorsque Jules sortit, une cigarette à la main, pour s’en approcher insensiblement.

“Il fait une croix, là ?” demanda Orville.

“Non, là, il fait semblant de prendre la pause !” répondit Vincent.

“Oui, mais laquelle?”

Alors le serveur tendit un bras comme pour vérifier s’il pleuvait. “Il n’est pas sûr !” remarqua Vincent. Au même instant, la voiture noire se remit en route.

“Mince !”

Et Vincent se signa ostensiblement.

“Il faut absolument que je trouve de l’argent !” s’exclama simultanément Orville: “Tu ne connais personne qui voudrait acheter un appartement ?

- Ah! c’était donc ça, ton cas de conscience…

- En quelque sorte, oui…

- Ta monnaie d’échange ?

- Également.”

Et ce fut à nouveau le serveur inconnu qui vint encaisser les consommations en prétendant qu’il terminait son service. En lui présentant un billet, Orville s’étonna: “Où est passé Jules?

- Quel Jules?

- Celui qui était là à l’instant…

- Moi ?

- Non, pas vous !

- Mais moi aussi, je m’appelle Jules, Monsieur Orville ! d’ailleurs, tout le monde ici s’appelle Jules !” Lorsqu’il fut parti, Vincent conjectura: “Il a trouvé un nouveau truc, je crois…”

Sans réagir, Orville marmonna à voix basse: “Pauvre Marguerite !

- Tu n’as que ce nom-là à la bouche, mon vieux…

- Oui, mais elle est peut-être morte, à l’heure qu’il est…

- Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

- Quand je suis allé la voir, j’ai trouvé le logement vide et des taches de sang sur son lit…”

À cet instant, le serveur au crâne rasé reparut avec deux verres et une bouteille: “J’ai pensé que c’était l’heure de votre thé, Monsieur…

-  Excellente initiative, mon cher Jules. Alors, vous l’avez reconnu ?

- Non, Monsieur Orville.

- Ce n’est donc pas notre homme ?

- Je n’en sais rien. Je n’ai pas eu le temps de le voir. Mais j’ai noté le numéro de la voiture.” Et le serveur posa son plateau sur une chaise pour déplier un bout de papier sur le guéridon, où l’on pouvait lire quelques chiffres griffonnés à la hâte.

Alors Orville sortit un autre billet de son portefeuille. C’était le dernier.

“Me voilà ruiné, mes amis!

- Mais si tu vends l’appartement…

- Vous vendez un appartement, Monsieur Orville ?

- Oui, Jules, mais c’est très grand et très cher.

- Je peux vous présenter un de mes bons clients : il est très vieux et très riche”, remarqua le serveur en remplissant les deux verres avant de placer la bouteille sur le guéridon.

“Pour le moment, soyez remercié pour le numéro et le thé, mon cher Jules !

- À votre service, Monsieur Orville.”

Sur ces mots, le garçon au crâne rasé se tourna vers une autre table.

“Je vais devoir te laisser, Vincent, mais tu trouveras certainement d’autres cas de conscience à résoudre…” dit Orville, avant de vider son verre d’un trait.

“J’ai résolu le tien ?

- Non. Mais il est momentanément insoluble dans l’alcool. Merci pour la conversation et bonne soirée…

- J’ai une bouteille pour l’affronter…

- Payée, qui plus est…

- Avec ton dernier billet…

- L’argent n’est pas un problème…

- Voilà pourquoi il faut être prudent, Orville !”

 

Il arriva chez lui à la tombée de la nuit. La gouvernante avait laissé un mot près de son couvert, disposé comme d’habitude au bout de la longue table en chêne:

Cher Monsieur Orville. Je comprends que vous ne souhaitez plus me garder. Je ne veux pas vous fâcher ou Madame votre mère. Alors ce soir le train me ramène chez moi. Je vais bien trouver à m’employer au pays. Il y a toujours du travail à la ferme. Ayez courage et soyez vaillant. Vous verrez que tous vos vœux s’accompliront. Adieu. Rose.

Un peu ému, tant par la formulation de la lettre que par le départ de cette brave femme, qui lui avait si bien tenu le ménage de longues années durant, Orville découvrit le dernier repas qu’elle lui avait préparé : il était composé d’un morceau de viande en sauce accompagné de légumes verts, placés dans un plat en fonte entouré d’un linge pour conserver la chaleur.

Mais il n’eut pas le moindre appétit.

Oui, il fallait absolument trouver de l’argent pour se lancer à la recherche de Marguerite et, sans doute, pour racheter sa liberté… pour autant qu’elle fût toujours de ce monde ! Mais à qui en demander ? La plupart de ses camarades étaient fauchés, et il n’était pas question d’aller voir sa mère avec une telle requête. D’ailleurs, il aurait alors à lui annoncer le départ de Rose, qu’elle ne manquerait pas de lui reprocher. Bien sûr, il pourrait lui montrer sa lettre, mais la première phrase serait certainement mal interprétée…

 

Perdu dans ses pensées, il entendit le carillon de l’entrée résonner. Il se leva à la hâte, courut jusqu’à la porte et l’ouvrit sans chercher à savoir qui se trouvait de l’autre côté.

C’était le petit chauffeur en imperméable, qui le salua avec un geste vers sa casquette avant de lancer: “Bonsoir, Monsieur.”

Sa première surprise passée, Orville le pria d’entrer dans le salon avant de lui désigner le fauteuil près de la cheminée. Puis il approcha une chaise et demanda: “Vous vouliez me voir tout à l’heure au Florian ?

- Je dois vous emmener quelque part”, répondit l’autre en prenant place.

“Ah ! et où donc ?

- Mais il faut que je vous avertisse…

- De quoi ?

- D’un certain danger…

- Et lequel ?” Le chauffeur demeura muet, et il sortit un bout de cigare de son imperméable, puis il pêcha une braise avec le tisonnier pour l’allumer. Alors Orville lui posa une autre question qui lui brûlait les lèvres: “Vous êtes-vous présenté au Florian comme le domestique de la dame qui était avec moi l’autre nuit pour réclamer une missive que je lui avais destinée ?

- Je ne comprends pas ce que vous dites.

- Pourquoi vous êtes-vous déplacé jusqu’ici pour me prévenir ? Et de quoi, au juste ? Vous ne me connaissez pas ! Alors quels sont vos intérêts dans cette affaire ? Répondez !

- Quelle est la question, Monsieur ?” fit le petit homme massif en se levant de son siège.

“Qu’êtes-vous venu faire chez moi, Monsieur ?” rétorqua Orville en l’imitant.

“Je dois vous conduire quelque part…”

Alors Orville tenta de reprendre les choses au début, et il s’enquit d’une voix plus douce: “Quel est votre nom, je vous prie ?

- Fabien, Monsieur.

- Et je suppose que vous n’ignorez pas le mien ?

- Non, Monsieur.

- Bien. Alors nous allons nous rasseoir comme les hommes de bonne compagnie que nous sommes, et je vais vous offrir un verre. Que désirez-vous boire, Fabien ?

- Une bière, Monsieur.

- Je n’en ai pas ici, malheureusement, mais je peux vous proposer un excellent porto.

- D’accord.”

 Et Orville prit une bouteille sur le buffet pour remplir deux verres, avant d’en tendre un à son interlocuteur qui disparut à nouveau dans l’immense fauteuil.

“Voilà, Fabien. À la bonne vôtre !

- À la bonne vôtre, Monsieur !

- Et maintenant veuillez m’écouter attentivement : quand un homme vient en voir un autre pour le prévenir d’un certain danger, il faut qu’il ait avec lui un quelconque lien d’amitié ou de camaraderie, ce qui n’est pas notre cas…

-  Je ne sais pas.

- Veuillez donc me croire sur parole, Fabien. Par conséquent, il y a autre chose qui vous pousse à venir chez moi. Et j’aimerais que vous me disiez de quoi il s’agit.

- On m’a demandé de vous conduire, Monsieur !

- Qui donc ?

- Je n’ai pas le droit de vous le dire.

- Et où allons-nous ?”

Le petit homme massif, qui n’avait ôté ni son imperméable ni sa casquette, jeta son mégot dans la cheminée, puis il avala le vin doux avant de constater: “C’est un bar en banlieue…

- Il se trouve que je suis à court de liquidités…”

Alors le petit homme trapu se leva de son fauteuil, et il dit sur un ton ferme: “Aucune importance ! le mieux serait de partir sur-le-champ, Monsieur, car j’ai une autre mission cette nuit.”

 

 


 

Troisième chapitre

 

 

La berline noire s’immobilisa près des fortifications septentrionales, et le chauffeur se retourna vers son passager en désignant une route qui menait hors de la ville: “Je ne vais pas plus loin. Faites cinq cents mètres dans cette direction et tournez à gauche devant l’église. Le bar s’appelle le Hadès. Impossible de le manquer. Mais gare ! ces gens-là ne sont pas très recommandables.

- Merci pour le conseil, Fabien. Et passez donc me voir ces jours-ci pour vous faire régler votre course.

-  Ce ne sera pas nécessaire, Monsieur.”

Un peu troublé, Orville sortit pour fouler un vaste terrain vague. Aussitôt, la voiture se remit en mouvement, décrivit un demi-tour et repartit à toute allure. “Attendez!” cria-t-il alors, car il venait de se rendre compte qu’il aurait du mal à financer son retour. Mais ce fut en vain. Le véhicule avait déjà disparu dans le flot de circulation qui entourait la métropole aux mille lumières. Puis il vit passer un tramway. Ainsi, sa vie aisée avait donc rayé les transports en commun de son esprit : il connaissait certes leur existence et les avait déjà empruntés, mais il ne lui était pas même venu à l’idée que, dans sa situation actuelle, ils lui permettraient d’effectuer ses trajets à moindre coût. Et il se mit à marcher tandis qu’un souffle glacial lui rappelait la saison et l’endroit où il se trouvait. “Pas très recommandables”, résonna encore la voix du chauffeur dans sa tête, tandis qu'un vent de plus en plus violent sifflait au creux des ruines sombres tout autour de lui. Mais pourquoi le chauffeur ne l’avait-il pas amené plus loin ? Redoutait-il les mauvaises rencontres ?

 

En s’aventurant dans la banlieue déserte et mal éclairée, Orville prit son portefeuille dans la poche du manteau pour vérifier l’état de sa fortune, car il savait tout de même que rien dans ce monde n’était gratuit. Et il maudit son habitude de ne jamais réclamer sa monnaie dans les lieux qu’il fréquentait, de sorte que le personnel avait pris celle de ne jamais la lui rendre. Sous la lumière vacillante d’un réverbère, il fut heureux de découvrir quelques pièces qui suffiraient sans doute à payer un billet d’omnibus et peut-être un café pour se réchauffer. Puis il consulta son oignon pour constater qu’il était déjà onze heures passé. Alors il rangea ses effets et pressa le pas. Devant l’église, il s’engouffra dans une petite rue et guetta une enseigne qu’il découvrit très vite.

 

 

 

- H A D È S -

 

Mais quel tenancier avait donc eu l’idée saugrenue de donner à son établissement le nom de l’antique Royaume des Ombres ? Il s’arrêta devant l’entrée et tenta d’observer l’intérieur par une petite fenêtre aux vitres teintées. Aussitôt, un visage buriné apparut dans le cadre. Puis la porte s’ouvrit sur un colosse d’ébène qui lui adressa une question muette. Ne sachant que dire, Orville demeura lui aussi silencieux. Alors, devant l’hésitation et la mise soignée du nouvel arrivant, le colosse lui posa une main vigoureuse sur l’épaule et l’entraîna à l’intérieur après avoir refermé la porte d’un coup de savate. Puis il lâcha prise pour rejoindre une table près de l’entrée, où quelques hommes taciturnes se concentraient sur une partie de dames en fumant le narguilé.

Désemparé, Orville demeura immobile au milieu de la salle tout en longueur sans que personne ne prît note de lui. Assis sur une estrade dans le fond, un personnage hirsute aux cheveux longs interprétait une chanson populaire en s’accompagnant sur sa guitare. Au comptoir, quelques silhouettes défraîchies buvaient leurs bières en compagnie de filles qui, de toute évidence, n’étaient pas les leurs. Puis l’une d’elles le remarqua, sauta de son tabouret et s’avança vers lui: “Bonsoir, joli cœur, on a perdu sa maman ?

- Oui”, répondit-il sans réfléchir.

“Alors je veux bien m’occuper de toi !”

Orville dévisagea la petite créature : dans la fumée et la lumière tamisée qui enveloppaient l’endroit, il lui trouva une légère ressemblance avec la jeune femme qu’il cherchait. Et il lui lança spontanément: “Ma maman s’appelle Marguerite.

- Quel joli nom ! Moi, c’est Iris”, rayonna-t-elle avant de glisser sa main menue dans la sienne pour l’amener au bar. Puis elle s’adressa à un homme maigre en costume clair, assis près de la caisse, dont le visage était dissimulé par les larges bords d’un chapeau de paille: “Tenancier ! nous avons soif !”

À cet instant, Orville se souvint qu’il était sans un sou, si l’on exceptait les quelques pièces de monnaie dans son portefeuille. Mais il fut déjà trop tard pour mentionner son revers de fortune, car l’homme au chapeau s’était saisi d’une bouteille de mousseux dont il fit ostensiblement sauter le bouchon et qu’il déposa avec deux flûtes sur le zinc en grinçant: “Et voilà, mes tourtereaux, régalez-vous !”

Iris exprima le souhait de s’asseoir à une petite table du fond, et elle s’y dirigea en emportant les verres après avoir recommandé à Orville: “Toi, tu prends le champagne, joli cœur !”

Il s’exécuta et la rejoignit en pensant avec soulagement à son oignon en or dans la poche revolver, qu’il pourrait toujours remettre au tenancier dans l’attente d’un règlement ultérieur.

“Viens près de moi!” susurra-t-elle en désignant la banquette sur laquelle elle venait de s’installer. Les boutons supérieurs de son chemisier étaient défaits pour dévoiler les lobes d’une poitrine attrayante. Et, en se glissant sur son siège, sa jupe s’était relevée pour laisser apparaître la bordure d’un bas résille, un bout de cuisse blanche et un fragment de porte-jarretelles.

Loin d’être insensible à ces charmes, Orville préféra cependant s’asseoir sur une chaise de l’autre côté de la petite table pour éviter d’y succomber.

“Tu boudes, joli cœur ? Je ne te plais pas, peut-être ?” s’enquit-elle en remplissant les deux flûtes.  “Si, bien sûr !” s’empressa-t-il de répondre avant d’ajouter sur un ton espiègle: “C’est que ma maman me manque un peu…

- Ah bon ?

- Oui. Et j’aimerais tant la revoir…

- Comment dis-tu qu’elle s’appelle ?

- Marguerite !”

À chaque fois qu’il le prononçait, ce nom suscitait en lui une intense émotion, qu’il s’évertuait à cacher à la jeune femme, qui s’enthousiasma: “Et tu es venu jusqu’ici pour la retrouver, ta Marguerite ? Tu dois beaucoup l’aimer, dis donc !

- Je suis sûr qu’elle est en danger…

- Et qu’est-ce qui te fait penser une chose pareille ?”

Alors Orville lui confia l’histoire du drap ensanglanté sans s’apercevoir que le jeune homme aux cheveux longs se rapprochait d’eux tout en continuant de faire sonner sa guitare qu’il tenait en bandoulière.

Après avoir écouté avec intérêt le récit de son vis-à-vis, Iris remarqua avec une pointe d’ironie: “Allons, joli cœur, lorsqu’une femme saigne dans son lit, il ne faut pas toujours conclure à un coup de dague !

- Mais pourquoi diable est-elle partie sans me prévenir ?

- C’est qu’elle ne voulait, ou peut-être ne pouvait pas le faire.” Et elle s’interrompit car, tout près, le guitariste se mit à chanter:

 

 

Je vis sans paix,

Mon cœur est lourd ;

Je ne saurais

La retrouver.

 

Son absence

Est une tombe

Où le monde

N'est plus rien

 

Ma pauvre tête

Est dérangée

Mes pauvres sens

Sont torturés

 

Je vis sans paix,

Mon cœur est lourd ;

Je ne saurais

La retrouver.

 

 

Intrigué au plus haut point par ce poème mystérieux qui, en la sublimant, reflétait un peu la disposition de son esprit, Orville se retourna sur le chanteur hirsute, et Iris lui souffla: “Il faut lui donner quelque chose sinon il ne va plus nous lâcher.

- Mais je n’ai rien !”

Cette vérité lui avait échappé. Aussitôt, la jeune fille se leva avec une expression farouche pour hurler: “Tu n’as rien ?! Et qui va payer le champagne, alors ?!”

Quand Orville se mit debout à son tour, un homme vint le bousculer tandis qu’un autre l’empoignait sous prétexte d’empêcher sa chute. Il sentit alors une main fouiller ses poches, dont il tenta en vain de se défaire tout en cherchant à rétablir son équilibre. Puis, se rendant compte que son portefeuille et l’oignon avaient disparu, il se mit à crier: “Au voleur !”

Flanqué du tenancier, le colosse de l’entrée vint se planter devant lui et le saisit par les deux épaules, cependant que l’autre grinça sous son chapeau: “Il va falloir nous payer ce que tu nous dois, mon mignon !

- On vient de me dérober tout ce que j’avais : mes papiers, ma montre… !

- Épargne-nous tes salades ! ça ne marche pas avec nous !”

Voyant que les hommes qui l’avaient bousculé s’apprêtaient à quitter les lieux, Orville lança: “Ces deux, là-bas ! les voilà, mes voleurs !”

Quand son regard tomba sur l’entrée, il fut étonné de constater qu’une silhouette imposante l’obstruait. Puis il remarqua que les deux mauvais garçons lui remirent certains objets que l’inconnu empocha avant de s’écarter pour les laisser prendre le large et se diriger à pas rapides vers le tenancier. Arrivé à sa hauteur, il vociféra: ”Qu’est-ce qui se passe ici ?

- Ce client refuse de payer son champagne !

- Champagne ? C’est ce nom que tu oses donner à ton mousseux infect ?

- Voyons, Monsieur Lutz…

- Il n’y a pas de monsieur Lutz ! Ce client a été dépouillé dans votre établissement : il ne vous doit donc plus rien ! C’est la loi !”

Orville tenta sans succès de deviner l’âge de son défenseur impromptu, qui portait un feutre et un imperméable noirs ainsi qu’une balafre sur son visage anguleux. Devant son expression déterminée, le colosse voulut s’interposer, mais le tenancier lui souffla: “Laisse, Jimmy, monsieur Lutz a raison : ce client ne nous doit plus rien!

- Bien parlé, patron. Allez, sers-nous deux gnôles pour clore l’incident !” Et l’inconnu entraîna Orville vers une table isolée, où il l’invita à s’asseoir: “Qu’êtes-vous donc venu chercher dans ce trou, camarade ?

- Une femme, Monsieur !

- Et vous n’en avez pas trouvé à votre goût ?

- Non, je…” Orville s’interrompit, car l’homme au chapeau de paille apparut avec une bouteille et deux verres, qu’il remplit sans mot dire.

“Laisse la bouteille ! tu l’ajouteras sur notre compte.

- Bien, Monsieur Lutz”, grinça le tenancier avant de rejoindre son siège près de la caisse. Et Orville se vit à nouveau fixé par les yeux noirs de l’inconnu: “Qu’étiez-vous en train de dire, camarade ?

- Que je suis un garçon très difficile.

- Ah ! et très fauché, je crois ?

- En effet !”

Puis Orville pensa aux objets dont les voleurs s’étaient débarrassés en partant : il ne pouvait s’agir que de son portefeuille et de sa montre ! À présent, ils étaient sûrement dans la poche de l’inconnu, qui remarqua: “Mais vous vouliez me dire autre chose, à l’instant.

- Autre chose ?

- Vous êtes venu ici pour retrouver une certaine personne, si je ne m’abuse ?

- Cela se pourrait”, avoua Orville. Alors l’autre se leva subitement en disant: “Buvez donc un verre ou deux à ma santé, camarade, je ne serai pas long.”

Lorsque l’inconnu fut parti au fond de la salle, il chercha des yeux la petite Iris et rencontra ceux du guitariste hirsute qui vint aussitôt à sa table: “Vous avez aimé le poème, n’est ce pas ? Je l’ai senti dans votre regard…

- Vous en êtes l’auteur?

- Non. C’est la complainte de Marguerite…

- Marguerite ?”

Et à nouveau, Orville fut en proie à des sentiments mêlés, à la fois doux et violents. Mais cette fois, il ne s’en cacha pas: “Asseyez-vous un instant, et parlez-moi de ce poème.”

L’autre hésita avant d’approcher une chaise: “Il s’agit d’une chanson adaptée du Faust

- Mais c’est vrai, je m’en souviens maintenant : Marguerite la chante dans sa chambre ! Faust conclut un pacte avec Méphistophélès pour retrouver sa jeunesse et la séduire. Et elle devient folle après avoir tué son enfant…

- Voilà comment les choses se passent…

- Voulez-vous que nous nous rencontrions dans un endroit plus approprié pour discuter de ces choses ? Je vais souvent au Florian. Vous connaissez cet endroit ?

- Tout le monde connaît le Florian ! Mais je crains qu’il ne soit au-dessus de mes moyens.

- J’aurai de l’argent demain soir et je vous invite : disons à sept heures ! Vous viendrez ?

- Je ne sais pas.

- Permettez-moi de me présenter : je m’appelle Orville.

- Enchanté !” Mais, à l’approche de l’inconnu, le guitariste se leva brusquement en soufflant: “Méfiez-vous de lui : cet homme-là est mauvais !” Puis il disparut.

 

Lorsqu’il eut à nouveau pris place en face d’Orville, l’inconnu passa l’index sur sa cicatrice qui reliait la commissure de ses lèvres au lobe de l’oreille droite: “Savez-vous comment j’ai eu ce souvenir impérissable, camarade ?

- Non.

- Une certaine Marguerite !”

À présent, Orville fut surpris par son indifférence : dans cette bouche, le nom de sa bien-aimée ne provoquait aucune sensation particulière en lui, si ce n’était un léger dégoût. Et l’autre s’enquit: “C’est bien elle que vous cherchez, n’est-ce pas ?

- Vous mentionnez là un nom très courant : de nos jours, toutes les jeunes filles s’appellent Marguerite !

- Comment savez-vous que c’est une jeune fille ?

- Je suppose qu’une telle cicatrice n’est pas l’œuvre d’une grand-mère.

- Vous devenez insolent, camarade !”

Et l’inconnu remplit son verre qu’il vida d’un trait.

“Veuillez excuser, Monsieur, mais je dois penser à rejoindre mon domicile. Je n’ai plus la montre que mon père m’a offerte pour ma majorité, puisqu’elle vient de m’être subtilisée, mais je pense que l’heure légale est passée.

- Qu’entendez-vous par « heure légale », camarade?”

Ignorant la question, Orville se leva pour dire: “Je tenais à vous remercier pour votre intervention, Monsieur ! Je crois qu’elle m’aura évité un sale quart d’heure. Si je l’avais encore, je vous aurais certainement offert cette montre en or en signe de gratitude…

- En or ?

- Bonne nuit, Monsieur !”

Et, sans que personne ne s’y opposât, Orville gagna rapidement la sortie du Hadès.

 

Dehors, le froid était insupportable, et il se mit à courir pour se réchauffer. Lorsqu’il atteignit la petite église, il crut qu’un chien le suivait. Arrivé près des fortifications, il entendit un hurlement désespéré au loin. Puis, quand la lune parut derrière les nuages, il fut à la fois surpris et soulagé de retrouver la berline noire qui stationnait sur le grand terrain vague. En s’approchant, il perçut le ronflement du chauffeur. Comme il ne voulait pas le réveiller, il grimpa sans bruit à l’arrière et s’endormit à son tour.

De petits monstres le poursuivaient jusqu’à épuisement. Il constata avec effroi que la jeune Iris chevauchait un grand chien en vitupérant: “Ah ! ainsi vous n’avez donc plus rien !” Puis, soudain, il fut transporté dans l’espace étrangement déformé du logement que Marguerite avait occupé, où il aperçut le camarade Vincent qui tenait un poignard serré entre ses dents. Comme sa barbe et ses cheveux étaient rasés, il avait un air de famille avec le serveur du Florian. Ensuite, Orville croisa le regard de sa gouvernante qu’il découvrit allongée sur le lit aux draps écarlates. Elle avait l’air effarée lorsqu’elle dit: “Ainsi, vous n’avez pas su me garder !” Au même instant, Vincent jeta son couteau dans sa direction, et il en eut aussitôt un autre entre les dents. Alors le rêveur se réveilla.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il reconnut la façade de son immeuble derrière la vitre embuée. Un instant, il fut persuadé que l’aube pointait déjà, mais lorsqu’il mit le nez dehors en prenant soin de ne pas réveiller le chauffeur, qui émettait de petits glapissements, il se rendit compte que les reflets de la pleine lune lui avaient joué un tour. Puis, en fouillant ses poches, une autre évidence s’imposa à lui : on lui avait également dérobé ses clefs. Alors il reprit sa place sur la banquette pour faire le point sur la situation. Très vite, il comprit qu’il n’y avait qu’une seule solution : il fallait se rendre à la résidence des parents. Sur cette pensée, le chauffeur émergea de son sommeil: “Vous ne montez pas vous coucher, Monsieur ?

- C’est impossible : j’ai perdu mes clefs”, rétorqua le passager qui, par orgueil, ne voulait pas avouer sa mésaventure.

“Vous les perdez souvent, vos clefs ?” demanda le chauffeur. Alors Orville fronça les sourcils, car l’autre ne pouvait pas connaître l’épisode du pardessus oublié au bord de l’eau: “Comment le savez-vous ?

- C’était une simple question, Monsieur. Et où allons-nous, maintenant ?

- Chez mes parents, s’il vous plaît.

- Bien, Monsieur.” Et le chauffeur mit en route. Orville ne prit pas la peine de lui donner l’adresse : apparemment, le petit homme trapu les connaissait toutes ! Mais d’où tenait-il donc ses renseignements ? Et Orville se prit à penser que la fréquentation de ces gens exigeait un changement d’attitude radical : il fallait poser très peu de questions et ne jamais donner d’informations personnelles.

Bientôt, la berline s’immobilisa devant le grand portail de l’hôtel particulier. Avant de descendre, Orville dit au chauffeur: “Attendez-moi un instant, je vais chercher de quoi vous payer pour votre dérangement…

- Cette course est déjà réglée, Monsieur.

- Je suppose qu’il est inutile de vous demander par qui…

- Adieu, Monsieur Orville.”

 

Quand il frappa à la porte de la loge, la voiture noire repartit. Où le petit homme allait-il à présent ? Quelle était cette autre mission qu’il avait mentionnée ?

Peu après, une fenêtre s’alluma et s’ouvrit.

“Mon cher Marcello, je suis absolument navré de troubler votre sommeil à cette heure indue !

- Comment vous portez-vous, Monsieur Orville?” fit le vieux serviteur d’une voix rauque en se frottant les yeux.

“Puis-je me reposer un peu dans le petit salon en attendant que ma mère se lève ?

- Mais certainement, Monsieur.” Un peu plus tard, l’entrée du personnel s’entrouvrit, et Orville s’y faufila pour suivre le vieil homme en robe de chambre, qui chancelait un peu en faisant claquer ses semelles sur la pierre. Arrivé devant la porte de la petite pièce d’accueil, le serviteur le pria d’entrer avec un geste de la main avant de lui souhaiter: “Une bonne nuit, Monsieur.

- Merci, Marcello. Veuillez m’excuser, mais je ne voudrais pas que mon père sache que je suis là.

- À votre service, Monsieur Orville.”

Puis il s’allongea sur le divan et s’endormit à poings fermés.

 

La lumière du jour inondait la chambre, quand sa mère le réveilla avec une mine inquiète: “Marcello m’a prévenue que tu étais là, mon chéri, mais qu’est-ce qui t’arrive ?

- On m’a dépouillé, maman.

- « Dépouillé » ?

- J’ai été la victime de mauvais garçons, qui m’ont volé mes papiers, mes clefs et la montre de père…

- La montre en or qu’il t’avait offerte pour ta majorité ?”

Orville acquiesça d’un air penaud avant d’enchaîner: “Comme je n’ai pas pu rentrer chez moi, je suis venu dormir dans la loge.

- Dans la loge ? tu aurais pu monter dans ta chambre, tout de même !

- Je ne voulais pas que père sache…

- Tout se sait dans cette maison, chéri ! Marcello a dû en parler à Franz…

- Peu importe. Je me demandais s’il n’y avait pas un double de mes clefs chez vous.

- Rose n’en a-t-elle pas un ?

- Elle est partie, maman ! Hier, en rentrant, j’ai trouvé un mot qui disait qu’elle prendrait un train le soir même. Je n’ai pas pu la retenir.

- C’est idiot !

- Oui. Et je n’ai plus un sou en poche…

- Je te donnerai de l’argent, chéri, mais pour les clefs…

- J’irai voir un artisan que je connais. De toute façon, j’ai intérêt à faire changer la serrure…

- Tu as une petite mine, chéri, tu veux déjeuner ?

- Déjeuner ? Et père ?

- Il est parti à l’usine aux aurores.”

 

Lorsqu’ils se furent installés dans la salle à manger, Orville aperçut quelques timides rayons de soleil sur la grande pelouse du jardin. Aussitôt, un jeune homme bien en chair aux joues roses se présenta avec un plateau qu’il déposa au bout de la table.

“Laissez, mon petit, je servirai.

Bien, Madame.” Quand le commis eut quitté la pièce, elle prit une mine sévère: “Ton père a exprimé le souhait que tu te présentes à l’atelier pour travailler : c’est la seule manière de te réconcilier avec lui…

- Mais maman !

- Je ne fais que transmettre, chéri…” Sur ces paroles, elle saisit la théière et remplit les tasses. Le liquide chaud et parfumé fut un délice ; Orville le dégusta lentement avant de remarquer: “Vous savez, je suis dans une drôle de situation…”

Devant l’expression de sa mère, qui trahissait une certaine anxiété, il chercha à atténuer son propos: “Rien de grave, maman.

- Rien de grave ? ton père te déshérite et te coupe les vivres !

- Je ne parlais pas de ça. J’ai rencontré quelqu’un…

- Ah ?

- Une jeune femme. C’est elle que j’ai logée au 15, mais elle a disparu sans laisser de traces…” Et Orville repensa au drap ensanglanté qu’il préféra passer sous silence.

“Tu m’étonneras toujours, mon fils ! Et cette jeune femme, qui est-ce ?

- Elle s’appelle Marguerite. ” Et, à nouveau submergé par l’émotion, il se promit d’éviter la mention de ce nom à l’avenir.

“Mais encore ?” fit sa mère, qui avait remarqué son désarroi.

“Je suis convaincu qu’elle a été enlevée par une homme qui lui veut du mal…

- Que vas-tu encore imaginer, mon fils ! Tes histoires ont vraiment le don de m’exaspérer ?

- Quelles histoires ?

- Tu ne cesses d’en raconter depuis que tu es en âge de parler…

- Je ne vois pas le rapport, maman ! Cette fille se sentait réellement menacée : l’homme qui la poursuivait aura très bien pu la retrouver et la kidnapper, voire l’assassiner…

- L’assassiner ! comme tu y vas ! Et ces mauvais garçons dont tu parlais, auraient-ils un rapport avec cette Marguerite ?

- Aucune idée. Mais ils sont en possession des clefs de mon appartement…

- Et de ta montre en or !

- Oui, mais surtout : ils ont mes papiers et donc mon adresse !

- Alors tu devrais vite retourner chez toi pour veiller à ce qu’ils ne te « dépouillent » pas davantage, mon chéri.

- Tu as raison, maman.

- Allons, il faut que tu manges un peu ! tu n’as touché à rien.”

 

Peu après, Orville embrassa sa mère sur les marches de l’hôtel particulier. Elle glissa quelques billets de banque dans la poche de son manteau en murmurant: “Je suis sûre que tout va s’arranger. Mais fais bien attention à toi, et n’oublie pas de te présenter à l’atelier, ces jours-ci !

- À bientôt, maman, et merci pour tout.

- Je t’en prie, mon chéri !”

 

Vers midi, il arriva devant la porte de son appartement en compagnie du serrurier. C’était un grand gaillard qu’il connaissait depuis longtemps : une sympathie mutuelle liait les deux hommes qui se rencontraient parfois pour discuter de poésie, l’artisan ayant pris pour habitude de soumettre ses œuvres sans prétention à celui qu’il considérait un peu comme son professeur en la matière. Armé d’un passe-partout, il n’eut aucun mal à ouvrir la porte. Découvrant le chaos qui régnait à l’intérieur, le propriétaire des lieux remarqua sèchement: “Louis, je crois bien qu’il faut changer la serrure !

- Je prends mes outils dans la voiture.”

 

Seul, Orville se rendit compte de l’ampleur des dégâts : à la recherche d’objets de valeur, les cambrioleurs avaient tout dévasté sur leur passage; les livres avaient été arrachés des étagères, les tableaux décrochés et certains éventrés ; beaucoup de petites sculptures, de poteries exotiques et d’antiquités avaient disparu ; et les armoires comme les buffets avaient été pillés.

En passant, il vit que la porte de sa chambre sans fenêtres était ouverte. Dans l’obscurité, il aperçut une pâle lueur qui vacillait sous le baldaquin. Plein d’appréhension, il s’approcha. Alors, un bref instant, il crut apercevoir sa bien-aimée gisant là sur le lit dans un halo étrange, vêtue d’une robe blanche, les yeux clos et les mains croisés sur la poitrine, sa longue chevelure ébène flottant sur les coussins.

Troublé par cette vision, Orville se rendit au salon pour faire du feu. Lorsqu’une grande flamme dansait au milieu de l’âtre, le serrurier rejoignit Orville qui repéra une bouteille de cognac au fond du buffet: “Tiens, les visiteurs ont eu la délicatesse de nous laisser un peu de liqueur pour nous remettre de nos émotions…”

Louis s’installa dans le fauteuil en lançant: “Avoue que c’est une histoire plutôt bien ficelée : tu te fais conduire dans un rade en banlieue par un mystérieux chauffeur où on te dépouille, puis le type te reprend et comme tu ne peux pas rentrer chez toi, il te conduit chez tes parents, pendant que ses collègues te cambriolent…

- Oui, en effet, c’est plutôt bien ficelé !”

 

Quelques verres plus tard, l’artisan ayant été appelé à d’autres tâches, Orville décida de remettre un semblant d’ordre dans l’appartement : il commença par replacer les livres sur les étagères et eut la joie passagère de constater que les voleurs ne s’y étaient pas intéressés, ignorant probablement la cote élevée de certains d’entre eux ; sans doute les avaient-ils ouverts dans le seul but d’y trouver de l’argent. Pour les objets d’art, le bilan n’en était que plus catastrophique : ce qui ne manquait pas était ébréché ou cassé ; dans ce domaine, les visiteurs avaient fait preuve de plus de discernement en emportant tout ce qui avait de la valeur ; il ramassa les morceaux des choses irrémédiablement perdues qu’il réunit dans une malle, remit les autres à leur place et fit de même avec les quelques tableaux qui avaient échappé à la rage des visiteurs. Durant ce pénible après-midi qu’il passa sans succès à effacer les traces de leur passage, il éprouva un sentiment violent à l’égard des cambrioleurs comme s’ils avaient profané un sanctuaire pour troubler à jamais la paix qui, naguère encore, y avait régné.

Et ce sentiment ne l’avait pas quitté lorsqu’il sortit dans la rue crépusculaire pour se rendre au Florian. En marchant, il repensa à la vision qu’il avait eue : oui, il ne pouvait s’agir que d’une vision, se répétait-il, et pourtant elle devait avoir un sens ; cette espèce d’apparition n’était pas soumise à l’arbitraire de la vie réelle. Et il chercha à se remémorer ce qu’il avait vu exactement : les bras croisés sur la poitrine et les yeux fermés : était-elle simplement endormie ? les cheveux étalés sur les coussins et la robe blanche : avait-on arrangé sa posture pour une veillée funéraire ?

Lorsqu’il aperçut un tramway à l’arrêt, il s’y précipita. Que la foule était donc dense au terme de cette journée de labeur : il sentit l’odeur de la transpiration mêlée aux parfums les plus variés, subtils ou forts, la chaleur des corps serrés les uns contre les autres, écouta les éclats de voix et les bruits de respiration, les ricanements et les quintes de toux, rencontra les regards fatigués ou curieux, qui observaient ou planaient au loin, les yeux qui s’ouvraient et se fermaient à ce monde défilant, pulsant, s’agitant en bas dans la rue, sans but précis, sans autre principe que cette éternelle lutte pour la survie, cette adaptation contrainte forcée dont les vulgarisateurs avaient fait l’ingrédient principal de toutes les sauces qu’ils servaient aux pauvres gens pour leur donner une misérable explication de cette incompréhensible, mystérieuse, chaotique, indicible  existence humaine.

Sans interrompre sa méditation, Orville s’installa à la terrasse sous verre du Florian : ici, l’ambiance était sereine ; à une distance raisonnable les uns des autres, les clients lisaient la presse du soir ou discutaient à mi-voix ; leurs expressions suggéraient la maîtrise de la situation présente et de la vie en général ; ici, il n’y avait aucun problème sérieux ou insoluble, aucune véritable énigme ; tout était sous contrôle, tandis qu’au dehors la ronde anarchique de la vie continuait de tourner : on se bousculait, s’entrechoquait et s’insultait ; sur le boulevard, un accident avait provoqué un attroupement et la circulation s’était brièvement interrompue, donnant lieu à un concert d’avertisseurs sonores et de hurlements sauvages.

Au même moment, un vieil homme à l’allure distinguée parut devant sa table: “Vous êtes bien monsieur Orville ?

- Jusqu’à preuve du contraire : oui, Monsieur !

- On m’a prévenu de votre arrivée : un serveur m’avait laissé entendre que vous comptiez vendre un appartement en ville.

- Un appartement ?” Orville eut une brève absence, puis il se reprit: “Oui, c’est vrai…

- Formidable. Voulez-vous que nous en parlions ?

- Pourquoi pas.

- Permettez ?” Sans attendre de réponse, l’homme prit une chaise, se présenta comme un entrepreneur à la retraite et tendit une carte de visite à son vis-à-vis.

“Merci, Monsieur, hem, Duval.

Et le vieil homme, qui avait les traits réguliers, les yeux bleus et une abondante chevelure blanche, mentionna immédiatement un prix qu’il ne souhaitait pas dépasser. Comme la somme allait au-delà de ses espérances, Orville proposa: “Le mieux serait que nous prenions rendez-vous pour une visite des lieux.

- Excellente initiative, cher Monsieur, je vous avoue que je suis un peu pressé. Pourrait-on expédier les formalités demain dans la matinée ?

- Demain ? ” Surpris par la rapidité de l’affaire, Orville marqua une hésitation, puis il ajouta:  “D’accord…

- Formidable. Je passerai à dix heures. Vous avez une carte ?

- Je vais vous noter l’adresse.”

Tandis qu’il l’écrivait sur une feuille arrachée de son carnet, l’autre se leva. Puis, en empochant le papier, il exhiba une dentition un peu trop parfaite pour être authentique: “Demain dix heures ! ravi d’être en affaires avec vous, Monsieur Orville.

- Au revoir, Monsieur Duval.”

Avec un geste de salut, l’homme quitta la terrasse d’un pas alerte. Durant la brève conversation, Orville n’avait cessé de guetter l’arrivée du guitariste, convaincu qu’il pourrait lui parler de Marguerite. Mais quand les huit coups retentirent du clocher tout proche, il en eut assez de l’attendre et s’en alla.

 


 

Quatrième chapitre

 

 

 

Une femme dépeçait un cadavre en jetant de temps à autre des œillades obliques à Orville qui, horrifié, se tenait à l’écart. Et, par-dessus la foule des convives, un homme en lévitation apparut, tout de noir vêtu, pour scander: “Il n’y a pas de monsieur Lutz !”

Le rêveur ouvrit les yeux et la vue du baldaquin le rassura. Le petit réveil sur la table de nuit indiquait neuf heures. Il se leva péniblement pour tanguer jusqu’à la salle de bains et ouvrit les robinets de la baignoire. Puis il fut attiré par son reflet spéculaire dans le miroir ovale et crut y constater une métamorphose inquiétante : il avait les traits tirés, de petits sillons étaient apparus sur le haut du front, les joues s’étaient creusés, tout comme les cavités oculaires, inhabituellement sombres, et quelques filaments blancs parsemaient sa chevelure brune.

Troublé, il prit la ferme résolution de vendre son appartement et se plongea dans l’eau chaude du bain : depuis le cambriolage, cette décision s’était affermie car il savait que, désormais, il ne se sentirait plus à l’aise dans ce lieu qui fut le témoin d’une vie sans histoires où les seules interrogations touchaient aux problèmes d’esthétique et de métaphysique ; d’ailleurs, s’il retrouvait sa maîtresse, il aurait besoin d’argent pour l’emmener loin d’ici ; et, s’il ne devait jamais la revoir, ce serait une raison supplémentaire pour quitter une ville où tout lui rappellerait, à côté de son existence révolue, une absence insupportable.

 Bien sûr, il pouvait toujours se présenter à l’usine paternelle pour œuvrer à cette réconciliation tant souhaitée par sa mère ; mais de quelle nature pouvait-elle être ? pour autant qu’il s’en souvînt, le père et le fils n’avaient jamais été fâchés ; ils étaient simplement aussi différents que deux hommes pouvaient l’être : il n’y avait là rien à réconcilier ou à concilier !

Et ses pensées gravitèrent à nouveau autour de Marguerite : comment la retrouver ? retourner au Hadès et acheter les renseignements ou les services de ce M. Lutz qu’il venait d’entrevoir dans son cauchemar ? aller voir la police ? et que dire aux autorités ? de plus, l’immeuble où elle avait disparu était déjà placé sous surveillance ! mais pour quelle raison, au juste ? s’agissait-il d’une simple coïncidence ? quoi qu’il en fût, il fallait se rendre au commissariat pour déclarer le vol de ses papiers et le cambriolage ; en profiterait-il pour raconter toute l’histoire depuis la disparition de sa bien-aimée et leur communiquerait-il le numéro de la berline noire ?

Après s’être séché et rasé, Orville enfila une robe de chambre pour se rendre dans la cuisine. En préparant du thé noir, il dut repenser à la pauvre Rose : pourquoi était-elle donc partie aussi intempestivement sans même lui dire adieu et lui donner l’occasion de la retenir ? mais l’eût-il fait ? n’avait-il pas souhaité la voir partir ? et cette brave femme ne s’était-elle pas aussitôt pliée à son désir ?

Sur ces réflexions, son regard tomba sur le petit sac en cuir qu’il avait emporté : que faisait-il donc dans la cuisine ? ne se souvenant pas l’avoir déposé ici, il l’ouvrit pour constater qu’il était vide. Décontenancé, il s’installa avec une tasse à la petite table près des fourneaux. Peu après, le carillon de l’entrée le fit sursauter.

Encadré par deux hommes, dont le plus grand portait un énorme cartable, M. Duval se tenait sur le palier: “Bonjour, mon cher Orville, nous sommes un peu en avance, je crois !

- Veuillez me suivre, Messieurs.”

Et, tandis que les deux hommes, sans y avoir été invités, partaient à la découverte des lieux, le vieillard s’attarda devant la grande bibliothèque de l’entrée: “Magnifique, Orville, magnifique ! D’ailleurs, à ce prix-là, il va de soi que l’appartement doit rester meublé !

- Meublé ?

- Voyez-vous, je n’ai pas complètement cessé mes activités. Les livres impressionnent les gens et votre collection est tout à fait, hem, impressionnante. Il faut absolument la laisser !

- Mais vous n’y pensez pas, Monsieur !

- Charles ! appelez-moi Charles !”

Dans le salon, le vieil homme remarqua: “Sacré désordre, dites donc !

- J’ai été obligé de me séparer de ma gouvernante…

- Ah oui ? difficile de trouver du personnel compétent, par les temps qui courent, n’est-ce pas ?”

Avec cette remarque, il s’installa dans le grand fauteuil près de l’âtre. Alors Orville approcha une chaise et remarqua: “Vous n’allez donc pas voir pas les autres pièces ?

- Je fais confiance à mes experts : j’aime bien découvrir les choses au fur à mesure. Il s’agit de mon notaire et de mon trésorier : ils ont apporté tous les papiers et la somme nécessaire pour la transaction. En liquide, bien sûr ! Je compte aménager ce soir, si nous concluons l’affaire…

- Ce soir ?

- Je vous l’ai dit : je suis pressé. Et, si je ne me trompe pas, vous avez un besoin urgent d’argent frais, non ?”

Orville s’étonna quelque peu car il ne s’était pas épanché sur sa situation. Au même instant, les deux présumés experts firent leur apparition au salon. L’un d’eux, un petit homme gras et chauve, vint dire quelque chose à l’oreille de son employeur, tandis que la grande asperge inspectait le salon sous tous ses angles.

Le vieillard se leva: “Bien. Je vous ai dit jusqu’où nous pouvions aller. Mais, vu l’état des lieux, nous sommes contraints de rester en deçà. Si toutefois vous nous cédez les livres et tout le mobilier, nous sommes disposés à faire un effort. Puis-je voir l’acte de propriété ?”

Devant l’empressement de son interlocuteur, Orville décida de temporiser: “Non, je ne le garde pas ici, malheureusement…

- Ce n’est pas un problème. Nous attendrons votre retour.

- Non, Monsieur, c’est impossible ! je ne peux pas m’en aller comme ça…

- Bien. Dans ce cas, nous allons nous retirer.

- Vous retirer ?

- Oui. Nous renonçons à cette affaire.”

Alors les pensées se bousculèrent dans l’esprit d’Orville : il fallait vérifier si l’acte de propriété avait échappé à la vigilance des voleurs et prendre une décision immédiate pour la vente dans les conditions qui lui étaient proposées ; une autre occasion ne se présenterait pas aussi rapidement, et il tiendrait une grosse somme d’argent en liquide qui lui permettrait d’avancer dans sa quête ; d’ailleurs, il pouvait toujours s’installer au 15 en attendant de quitter la ville avec ou sans Marguerite : il suffisait de demander un autre double à Louis qui possédait l’empreinte des clefs.

Puis il dit à haute voix: “Attendez-moi ici, je crois me souvenir que…” Et sans finir sa phrase, il quitta la pièce. Apparemment, les visiteurs avaient dédaigné son bureau : dans un manuscrit intitulé Les fleurs de l’âme, il trouva le document qu’il cherchait. Puis il se hâta dans sa chambre, s’habilla en vitesse et retourna au salon: “J’avais complètement oublié que je venais de récupérer le titre de propriété !

- Récupérer?!” D’un air sévère, le vieillard saisit le document pour le tendre immédiatement au petit homme chauve qui chaussa ses lunettes. Puis il s’adressa à la grande asperge: “Veuillez compter ladite somme, Gaétan !

- Ladite somme ? tout de suite, Monsieur !” Et le trésorier s’installa dans un coin avec son gros cartable, tandis que M. Duval pointait son regard bleu sur Orville: “Puis-je vous demander de faire vos valises si tant est que vous acceptiez la transaction ?

- Attendez ! vous ne croyez pas sérieusement que…

- Vous êtes vendeur, oui ou non ?

- Oui, mais…

- Alors, en ma qualité de nouveau propriétaire, je vous demande de vous en aller sur-le-champ ! Le temps presse : j’attends du monde ce soir et je dois songer à préparer les lieux.

- Ma présence ne vous gênera pas…

- Si, Orville ! il s’agit d’une soirée très particulière où la présence de non-initiés constituerait une entorse au règlement…

- Une entorse au règlement ?

- Écoutez, mon ami, je n’ai pas le temps de discuter : si vous vendez, veuillez signer les papiers, prendre votre argent et filer ! nous ferons suivre vos effets personnels si vous ne pouvez pas tout emporter.”

Alors Orville s’exécuta la mort dans l’âme. Il prépara deux grandes valises: l’une qu’il remplit de manuscrits et l’autre où il fourra quelques vêtements par-dessus l’impressionnante collection de billets de banque, que le trésorier lui avait demandé de recompter. Puis il signa les documents que le petit homme chauve lui soumit, et il partit après avoir désigné les affaires qu’il entendait faire envoyer à l’adresse de ses parents.

 

Dans la rue, il prit une voiture pour se rendre à l’atelier de Louis. Et, en regardant par la vitre les passants défiler sur les trottoirs des grands boulevards, un sentiment nouveau l’envahit : il avait donc fini par rompre avec cet univers qu’il s’était si subitement mis à détester alors qu’il l’avait tacitement toléré tout au long des années, acceptant ses conventions et son ennui, ses plaisirs programmés et le luxe d’une vie oisive. Or, voilà qu’il était libre : libre d’aller où bon lui semblait, libre de partir à la découverte de ce vaste monde qu’il ne connaissait que par les livres, libre de trouver un langage nouveau pour transcrire ses expériences et les sensations qu’il éprouverait au gré de cette existence future, face aux mystères d’un passage terrestre si unique et mystérieux !

La boutique de l’artisan était fermée, et une pancarte indiquait qu’elle le resterait jusqu’au lendemain matin. Alors Orville se fit conduire au Paradis, un petit hôtel dans le quartier du Florian où il avait ses habitudes. Dans l’après-midi, il comptait mettre son argent à la banque.

 

L’accueil était désert si l’on exceptait un réceptionniste qui feuilletait une revue derrière le comptoir boisé. Quand Orville se présenta devant lui, il leva brièvement les yeux pour dire: “Nous sommes complets.” Puis il reconnut l’homme élancé en manteau qui déposa à l’instant sa lourde charge sur le tapis défraîchi: “Ça alors ! Monsieur Orville ! comment allez-vous ? On ne vous voit plus guère, ces temps-ci !

- Bonjour, Boris, j’aurais besoin d’une chambre pour la nuit.

- Une denrée rare en fin de semaine…” Et il consulta un registre pour conclure: “Il nous reste bien une petite mansarde sous les combles, mais elle n’est pas vraiment en état : on ne s’en sert que pour les dépannages…

- Très bien, je la prends…

- Vous êtes seul ?

- Oui, je suis seul.”

Alors l’homme attrapa une clef sur le panneau dans son dos, et il la tendit à son client: “Sixième étage, chambre soixante-six.

- Merci, Boris.

- Vous êtes ici chez vous, Monsieur Orville !”

 

Arrivé dans la mansarde, il s’affala sur le grand lit et ferma les yeux sans avoir pris note des nombreuses traces laissées par l’humidité qui avait décollé par endroits une méchante tapisserie dont le motif floral s’était décoloré. L’énorme poids de ses bagages et les événements récents l’avaient épuisé plus que de mesure : il se demanda s’il ne couvait pas une mauvaise grippe puis, le sommeil menaçant de le gagner, il repensa à l’argent qu’il fallait mettre en sécurité. Alors il se releva, se posta devant le petit lavabo près de la porte et se passa un peu d’eau froide sur la figure. Ensuite, il sortit les quelques vêtements et affaires de toilette de l’une des valises, qu’il avait hissée sur le lit, et la vue des billets l’inquiéta : ces liasses de papier imprimé représentaient donc son foyer où, voici quelques jours encore, régnait une paix qui, brusquement, fut anéantie par l’irruption d’une bande de malfrats ! oui, sans cet événement, il n’eût pas vendu et quitté son domicile de façon aussi soudaine.

Quand il parcourut du regard le taudis où il se trouvait, Orville se prit à regretter cet acte irréfléchi et, si cela avait été possible, il l’eût immédiatement annulé. Alors il referma la valise et redescendit l’escalier étroit jusqu’à l’accueil. Lorsqu’il posa sa clef sur le comptoir, le réceptionniste s’enquit avec une œillade sur le bagage: “Alors, Monsieur Orville, vous nous quittez déjà ?

- Non non! toutefois, si une autre chambre venait à se libérer, pourriez-vous avoir la gentillesse de me la retenir?

- Certainement, Monsieur Orville, mais je vous avais prévenu !”

 

Dehors, il prit immédiatement le chemin d’une banque dans laquelle il n’était pas connu car il n’avait aucune envie de se montrer dans l’établissement où l’on avait exécuté l’ordre paternel de ne plus lui payer ses mensualités. D’ailleurs, il préférait pour l’instant cacher cette transaction à sa famille. Bien sûr, il fallait prévenir sa mère au plus vite puisqu’elle avait la fâcheuse habitude d’effectuer ses visites à l’improviste mais, pour l’heure, son père n’avait pas à être au courant.

Arrivé dans un grand hall qui le fit penser à une gare, il se dirigea vers un guichet et demanda à ouvrir un compte. La vieille fille assise derrière le long comptoir métallique lui adressa un sourire courtois en le priant de patienter un instant. Puis elle se leva pour revenir en compagnie d’un grand homme maigre en costume sombre qui l’enjoignit de le suivre dans un bureau exigu. Lorsqu’ils se furent installés des deux côtés d’une table de travail, l’employé ôta ses lunettes ovales et fixa son interlocuteur: “Ainsi, vous désirez ouvrir un compte chez nous, Monsieur, euh…?

- Orville.

- Monsieur Orville. Bien.

- Je voudrais surtout déposer le plus rapidement possible une importante somme d’argent que j’ai d’ailleurs apportée avec moi.” Et Orville désigna la grosse valise posée près de lui.

“Vous l’avez apportée avec vous ? Bien. Dans ce cas, je vais vous demander vos papiers d’identité et un justificatif de domicile.

- Un justificatif de domicile ? Il se trouve que je viens de vendre mon appartement…

- Et votre carte d’identité ?

- On m’a dérobé mon portefeuille…

- Dérobé ? Bien. Vous avez une déclaration ?

- Une déclaration?

- Oui, Monsieur, une déclaration de vol !

- Pas sur moi, malheureusement ! je compte aller au commissariat, tout à l’heure, mais pour l’instant, ne pourrait-on pas…

- Si vous ne produisez pas une attestation d’identité en bonne et due forme, aucune banque n’accèdera à votre demande.”

Devant le ton froid de son interlocuteur, Orville se leva, prit sa valise et quitta les lieux sans autre explication.

 

Sur le boulevard, une fine pluie s’était mise à tomber. Désespéré, il ne sut vers où se tourner. De l’autre côté du boulevard, il aperçut la terrasse du Florian. Alors il traversa la chaussée afin de réfléchir à la suite des événements dans un lieu sec. Une fois la porte tournante franchie, il opta pour la salle intérieure et s’installa dans un coin à l’abri des regards.

Il ne pouvait tout de même pas se présenter devant les autorités avec une valise remplie d’argent et sans papiers d’identité : si, pour une raison ou une autre, il était contraint de l’ouvrir, on le soupçonnerait sans nul doute de malversation. Il aurait au moins pu demander un reçu à ce M. Duval ! Pour tout arranger, les banques fermeraient leurs portes pour plusieurs jours d’ici quelques heures, et il ne pouvait pas raisonnablement laisser une telle somme dans cette chambre d’hôtel minable où n’importe qui pouvait pénétrer en son absence. Mais pourquoi diable sacrifiait-il tellement à ses anciennes habitudes ? Le Paradis : un endroit discret où il avait amené ses conquêtes d’un soir ! Et le Florian, alors? Il ne cessait d’atterrir dans ce café comme s’il n’y en avait pas d’autre…

 

“Bonjour, Monsieur Orville.

- Bonjour, Jules.

- Je ne m’appelle pas Jules, Monsieur !

- Vous ne m’avez pas dit que tout le monde ici s’appelait Jules ?

- C’était une blague, Monsieur, je m’appelle Maurice !

- Ah oui ? je vous avoue que je manque un peu d’humour, ces temps-ci !

- Comme d’habitude, Monsieur Orville ?

- Vous connaissez donc également mes habitudes ? non, apportez-moi un grand noir et un calva, Jules !

- Un grand noir et un calva ? c’est parti, Monsieur Orville.”

 

Mais ne revenait-il pas au Florian dans l’espoir secret d’y voir apparaître sa bien-aimée, comme si rien ne s’était passé ? Et que s’était-il passé au juste ? Il avait rencontré une femme sans comparaison avec toutes celles qu’il avait connues avant elle, et cette rencontre avait précipité un destin qui se fût accompli de toute façon, car il avait depuis toujours rêvé de cette “vraie vie” de poète, en effet cruellement absente des salons mondains et de ces salles de spectacle qu’il fréquentait pour fuir l’ennui rampant qui laminait la bonne société. Or, il y avait là un cercle vicieux qu’il n’avait jamais envisagé avec lucidité : plus on tentait de se soustraire au spleen, plus il vous prenait au ventre et à la gorge pour ronger peu à peu toute votre existence. La seule façon de s’en échapper était la rupture : le fameux départ vers l’affection et le bruit neufs !

 

“Salut, Orville ! je te pardonne si tu m’invites: je n’ai plus un radis !

- Manfred ! écoute, je… bon ! assieds-toi un instant.

- Merci, mon vieux !” Et le journaliste en noir prit une chaise avant de commander un grog au serveur, qu’il interpella bruyamment. Puis il s’enquit: “Tu pars en voyage ?

- Pourquoi ?

- Ta valise, là !

- Ah, ma valise ! oui oui, mettons que je parte en voyage…

- Tu pars ou tu ne pars pas ?

- Je ne sais pas encore.

- Tu as pris ta valise et tu ne sais pas encore ?!

- Parlons d’autre chose, veux-tu !?

- Oui, parlons de cette ravissante créature de l’autre soir : une nouvelle conquête que tu caches aux amis ? D’ailleurs, tout le monde le dit : on ne le voit plus guère, ce bon vieil Orville ! serait-il décédé, à la fin ?

- Pas tout à fait, mais très occupé…

- Très occupé à quoi, mon vieux ? à mourir ? ou à nous pondre un nouveau chef d’œuvre ? Qu’est-ce que ce sera, cette fois ? L’âme des fleurs ?

Et le journaliste explosa en un éclat de rire rauque. Comme son vis-à-vis resta de marbre, il dit: “Ne prends donc pas la mouche à tous les coups…

- Je ris intérieurement…

- Alors, qu’est-ce qui t’arrive, mon vieux ? tu disparais en compagnie d’une belle de nuit…

- Ce n’était pas une belle de nuit, Manfred !

- Si tu le dis ! et ensuite tu boudes tous les plaisirs de la ville…

- Quels plaisirs ?!

- Vous n’aviez plus de silex pour chauffer l’eau ?” fit Manfred à l’adresse du serveur qui, sans réagir, déposa les boissons sur le guéridon. Puis il enchaîna: “Tu as lu mon dernier papier ? Ramonage cérébral !

- Je ne lis pas la presse en ce moment…

- Tu as tort, mon vieux, tu as tort ! Le monde est dans un sale état : la bourse au plus bas, et l’armement qui revient à la mode ! Ton paternel doit se frotter les mains, non ?

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Son usine ne produit pas des confettis, que je sache…

- Non, mais…

- Bon, glissons ! alors, cette mystérieuse apparition ?

- Quelle mystérieuse apparition ?

- La créature de l’autre soir : Marguerite, c’est ça ?

- Tu connais son nom ?

- J’ai extorqué la précieuse information à ce vieux cosaque de Jules ! Tu n’ignores pas que tout est fait pour m’intriguer: c’est ce qu’on appelle de la « déformation professionnelle », non ? En plus, le loufiat m’a raconté que tu vendais ton appartement…

- Les nouvelles vont vite…

- Chez moi, oui ! mais j’applique une méthode spéciale…

- Laquelle ?

- Motus, mon vieux ! Allez, donne-moi un petit tuyau ! qu’est-ce qu’il y a dans cette malle : le cadavre de Marguerite découpé dans les règles du lard ?

- Tu sais, Manfred, j’adorerais passer l’après-midi à plaisanter avec toi, mais il faut malheureusement que je file…

- Et ton café calva ?

- Bois-le donc à ma disparition !”

 

Et Orville se leva, empoigna sa charge, glissa en passant un billet au serveur, puis il sortit dans la pluie glaciale qu’un vent violent faisait tourbillonner sur les trottoirs vides. Où aller ? Il pouvait déposer la valise à la résidence familiale, mais y serait-elle en sécurité ? Il n’avait aucune confiance dans le maître d’hôtel, et s’il initiait sa mère, qui ne manquerait pas d’inspecter la valise, la chose finirait peut-être par filtrer jusqu’à son père, face auquel il aurait alors à justifier une vente improvisée dont cet homme d’affaires rompu à la négociation lui reprocherait certainement la stupidité monumentale. Restait Marcello : le vieux serviteur, qui lui avait témoigné une profonde sympathie depuis son plus jeune âge, lui garderait peut-être son bagage jusqu’à lundi sans en parler à personne. Dans l’intervalle, il aurait le temps de passer au commissariat, les mains dans les poches, pour faire sa déclaration et obtenir un récépissé attestant de son identité, qu’il pourrait ensuite présenter au banquier de son choix dans l’attente d’un nouveau passeport. Et pour le justificatif de domicile, il trouverait bien une solution familiale…

Perdu dans ses conjectures, il héla l’une après l’autre les nombreuses voitures qui défilaient sur le boulevard, mais aucune d’elles ne s’arrêta. Alors la berline noire lui vint à l’esprit, et il se prit à souhaiter qu’elle apparût.

L’instant suivant, il n’en crut pas ses yeux : il vit en effet émerger d’une petite rue une voiture d’apparence semblable, qui se dirigeait vers le Florian pour s’immobiliser face à la porte tournante. Sidéré et trempé, il s’avança et fut presque soulagé de ne pas reconnaître Fabien. Un coup d’œil inquiet sur la plaque minéralogique lui confirma qu’il s’agissait bien du même véhicule.

“Vous êtes libre ?

- Où allez-vous ?” demanda le chauffeur inconnu, dont le visage présentait cependant une lointaine ressemblance avec celui de Fabien. D’ailleurs, il portait une casquette identique.

Orville lui indiqua l’adresse de l’hôtel particulier des parents, et le conducteur l’invita à monter d’un bref mouvement de tête. Une fois installé sur la banquette arrière, il interrogea l’homme qui mit en route: “Vous ne connaîtriez pas un certain Fabien, par hasard ?”

Le conducteur resta muet. Alors Orville prit le parti d’en faire autant, et le trajet se passa en silence. Arrivé devant la résidence familiale, il présenta un billet de banque au chauffeur et descendit de voiture avec sa valise: “Voudriez-vous m’attendre quelques instants ?” L'autre acquiesça de la tête. Et la pluie reprit de plus belle lorsqu’il frappa à l’entrée du personnel. Peu après, un jeune costaud, qu’il n’avait jamais vu auparavant, apparut à la fenêtre et l’entrouvrit pour déclarer: “Nous avons déjà donné !” Et, avec une œillade sur la valise, l’homme ajouta : “Cette maison ne reçoit pas de démonstrateurs, alors je vous prie de passer votre chemin !

- Mais qui êtes-vous ?

- N’insistez pas, sinon je lâche le chien !”

Et le costaud referma ostensiblement la fenêtre. Lorsqu’il disparut de son champ de vision, Orville fut désemparé. Mais il se ressaisit rapidement et reprit sa place sur la banquette arrière.

Le chauffeur se retourna pour lui demander: “À la gare, Monsieur ?” Orville eut du mal à cacher un nouvel étonnement: “Pourquoi voulez-vous que j’aille à la gare ?

- Votre valise, Monsieur.” Et, après une brève hésitation, Orville céda à la tentation: “Après tout, pourquoi pas… Oui, conduisez-moi donc à la gare…

- Laquelle ?

- Celle que vous voudrez !”

 

Arrivé à la destination qu’il avait choisie, le chauffeur prit un ton confidentiel: “Puisque vous m’avez laissé vous conduire jusqu’ici, permettez-moi encore de vous conseiller pour la suite du voyage : prenez le train de sept heures, et montez à l’avant !” Machinalement, Orville paya la course et sortit de l’habitacle. Mais lorsqu’il voulut en savoir davantage, la voiture noire rejoignait déjà la file des véhicules qui quittaient le parvis des Chemins de Fer.

 

Un peu plus tard, il s’installa au buffet de la gare après avoir consulté le tableau des départs : à l’heure indiquée, il y avait en effet un train, qui allait dans le Sud. Lorsque la serveuse lui apporta un chocolat chaud, il repensa à ce qui venait de se passer : il s’était fait chasser comme un malpropre du domicile familial par un inconnu, et il avait accepté ce renvoi sans réagir ; puis un chauffeur l’avait amené dans cette gare pour lui conseiller un voyage au bord de la mer, et cet homme conduisait la même berline que celui qui l’avait entraîné, peut-être sans intention malveillante, dans une histoire sordide ; or ce chauffeur et son conseil représentaient peut-être la seule chance de retrouver Marguerite. Et puis, à côté des événements récents qui avaient fini par avoir raison de son flegme, il devait sans doute à cette satanée canaille de Manfred l’idée de ce départ improvisé, qui mettrait enfin de la distance entre cette ville et lui-même.

Sur cette idée, il s’amusa du jeu de mots que l’on pouvait faire sur son nom, auquel il n’avait jamais pensé auparavant: “Hors ville!” Oui, il fallait s’en aller car il n’avait plus sa place dans les murs de cette métropole si familière et anonyme à la fois. Heureux, Orville consulta le cadran de la grande horloge centrale qui marquait cinq heures. Ainsi, il lui en restait deux avant le grand départ, cent vingt minutes qu’il passerait à observer la foule des voyageurs à l’arrivée et au départ, à noter ses impressions, à composer un hymne à leur gloire, un chant qui ne pouvait désormais porter qu’un seul titre:  Ailleurs !

 

© kaempfer 2003/2009

 

 

 

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