Stefan Kaempfer : Orville (roman)
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STEFAN KAEMPFER

 

Vipère, par Grégoire Lyon
 

Orville

(roman)

 

 

 

 


 

 

Premier chapitre

 

 

 

Orville, un fils de famille, était trop vieux pour se lancer à la conquête du monde et trop jeune pour aspirer au repos du guerrier. D’ailleurs, quelle bataille eût-il bien pu mener ? Celle, plutôt symbolique, de la poésie métaphysique, qu’il pratiquait assidûment dès les premiers symptômes de l’adolescence ? Et quand bien même : avec qui eût-il partagé ses victoires et ses défaites ? Car il ne pouvait se réjouir ni de la présence rassurante d’une épouse compréhensive qui, les soirs de mélancolie, l’invitât à reposer sa tête sur ses genoux pour l’entendre évoquer dans la chaleur de l’âtre quelque cause perdue en lui caressant doucement les cheveux ni de l’intelligence de beaux enfants chahutant gaîment dans les couloirs de l’appartement spacieux aux grands murs garnis de livres rares, de tableaux étranges et d’objets curieux en provenance des endroits les plus reculés du monde.

Seule, la silhouette émaciée d’Orville flottait à travers ce labyrinthe avant de disparaître avec un album dans le gros fauteuil en cuir disposé au coin de la cheminée du salon, de s’installer avec un carnet derrière son large bureau en séquoia recouvert de feuillets et de manuscrits inachevés ou au bout de la longue table en chêne de la salle à manger pour un repas frugal préparé par sa vieille gouvernante, qu’une mère inquiète lui avait imposée les larmes aux yeux, et de se coucher dans le grand lit à baldaquin de sa chambre sans fenêtres afin de goûter aux rêves très esthétiques qui illuminaient sa toile imaginaire.

Car Orville vénérait les Arts, occupant les premiers rangs des concerts et les loges des théâtres, fréquentant les expositions de peinture et les brasseries, les restaurants ou les salons privés, passant là le plus clair de son temps à commenter, discuter, fêter ou éreinter les œuvres en compagnie des créateurs, mécènes et critiques qui faisaient l’opinion et les scandales dans la capitale.

 

Or, récemment, une lassitude s’était insidieusement emparée de son esprit, laissant de l’espace aux angoisses et aux doutes les plus terribles. D’abord, il crut à nouvelle phase d’inspiration, mais bien vite il se prit à penser que son existence n’était qu’un tissu d’ennui, d’hypocrisie et de vanité; ainsi, du jour au lendemain, sa solitude, qu’il avait mis tant d’énergie à conquérir, lui parut réellement insupportable; le rituel du déjeuner dominical à l’hôtel particulier des parents devint une affreuse corvée, dont il cherchait à s’affranchir autant que possible sous les prétextes les plus audacieux; subitement, la gentillesse bavarde de sa gouvernante eut le don de provoquer en lui un énervement considérable qui s’accompagnait d’une série de sautes d’humeur jusqu’alors inconnues; et, comble de misère, d’horribles cauchemars vinrent hanter ses nuits naguère si paisibles et fécondes.

Oui, Orville se persuada qu’il était possédé par une sorte de démon versatile et intransigeant qui menaçait de régner sur sa vie en maître absolu, et il se rendit à l’évidence qu’il fallait trouver au plus vite une parade pour se soustraire à cette emprise fatale : non pas en exerçant l’une de ces activités lucratives dont son père ne cessait de rabâcher, entre la poire et le fromage, l’impérieuse nécessité avec un cynisme sans nom, ou en contractant l’une de ces alliances promues par une raison maternelle vantant à longueur d’année les qualités des jeunes dindes qui faisaient par intermittence leur apparition au cours des ennuyeux dimanches en famille.

Non, il fallait changer d’horizon, abandonner les mondanités, renoncer aux rentes et à l’héritage : cette résolution surprit Orville au sortir d’une réunion nauséabonde de scribouillards excentriques à laquelle il avait été convié par un rimailleur de ses amis. Et son désarroi fut immense, car une telle décision était incompatible avec sa vie actuelle faite de paresse et de confort qui, à son sens, avaient l’avantage de lui permettre de penser les choses en profondeur et, surtout, de ne pas perdre son temps en futilités matérielles. De telles réflexions continuaient de l’accaparer quand il s’apprêta, machinalement, à regagner ses pénates après avoir longuement secoué la tête devant la stupidité abyssale des intellectuels qui s’étaient encore donnés en spectacle ce soir.

Au moment de s’installer dans la voiture qu’il venait de héler, une forte pluie vint tambouriner sur le toit, puis lécher les vitres, comme pour souligner le caractère dramatique de la situation. Alors, au lieu d’indiquer la direction des quartiers résidentiels, il demanda au chauffeur de le conduire dans un faubourg populaire afin de se changer les idées.

 

Lorsque la berline noire s’immobilisa à un carrefour proche de sa destination improbable, l’une des portières fut tirée à la hâte, et une femme se précipita sur la banquette arrière à côté du passager.

“Roulez, chauffeur!”

L’homme au volant se retourna avec une méchante grimace: “ Je ne suis pas libre !

- Et moi, je suis en danger de mort…”

Cet aveu prononcé d’une petite voix anxieuse toucha Orville au plus profond de son âme, mais il n’aperçut que très indistinctement les traits du visage féminin dans la lueur blafarde qui éclairait la scène.

“Laissez, mon brave, et conduisez donc cette dame où elle voudra.

- N’importe où, loin d’ici !” lança la petite voix anxieuse.

“Dans ce cas, allons au Florian,” proposa Orville et, lorsque le chauffeur reprit la route, il crut entendre quelqu’un crier dans son dos et jeta un coup d’œil à travers la lunette arrière, mais il ne vit qu’un paysage urbain nocturne aux lumières polychromes délavées par l’humidité où une vague apparition lui évoqua la silhouette d’un homme en imperméable courant sur la chaussée en agitant un panama.

Si l’on exceptait le ronronnement tamisé de la circulation, le trajet se passa dans le silence le plus complet. Pourtant, mille questions brûlèrent les lèvres d’Orville qui se plut à voir dans cette rencontre insolite un signe du destin. Alors, quand la voiture s’arrêta devant la terrasse sous verre du Florian, il réitéra son invitation: “Vous m’accompagnez, Mademoiselle?”

Comme tirée d’une intense méditation, la petite voix s’enquit: “Où ça ?

- Prendre un verre…

- Si vous voulez.”

Après avoir grassement réglé la course, Orville se précipita sur le pavé mouillé pour tenir la portière à la dame. Lorsqu’elle se releva dans la lumière éclatante des réverbères, il fut ravi de constater qu’il se trouvait en compagnie d’une jeune femme extrêmement jolie et apparemment bien faite qui, à l’instant, esquissa un sourire timide.

Un peu plus tard, elle fut assise en face de lui sur l’un des coussins écarlates disposés le long des murs tout en boiseries du grand café métropolitain, qui respirait un luxe discret et une ambiance feutrée, propices à la lecture et aux confidences à voix basse. Cependant, les deux nouveaux arrivants n’avaient encore échangé aucune de ces paroles convenues dont les étrangers usent pour détendre une atmosphère réservée qui, quelquefois, entoure leur premier contact, lorsqu’un serveur au crâne rasé, en tenue blanche et noire, se présenta pour prendre la commande. Avec un verre de vin blanc, elle lui demanda le chemin des lieux d’aisance, puis s’excusa d’un geste gracieux et disparut au fond de la vaste salle par un escalier en colimaçon.

Seul, Orville sut qu’il aimait ce silence qui régnait entre eux. Et il repensa à tous ces remplissages rhétoriques tant prisés par son entourage : les simplismes quotidiennement répétés par sa gouvernante, les incessantes moralisations paternelles et les rationalisations angoissées de sa mère, mais surtout les commentaires faussement précieux des esthètes et les discours désincarnés de ces intellectuels de métier, croyant pouvoir mettre des mots sur tous les événements de la vie, et notamment sur ses mystères, ses énigmes qui résistaient naturellement à toute articulation verbale.

Puis elle reparut, arborant une longue chevelure dont les bouclettes noires flottaient sur les épaulettes d’une robe de soirée en satin olive : des atours qu’elle avait soigneusement dissimulés sous un foulard et un manteau fripé. Lorsqu’elle se fut à nouveau glissée sur la banquette, Orville leva son verre: “À la nuit.” Elle l’imita en acquiesçant doucement. Et ils trinquèrent.

Au même moment, un ignoble personnage tout de noir vêtu fit son entrée, reconnut Orville et se planta devant sa table: “Salut, Orville ! tu as vu le spectacle à la Commedia, l’autre soir ? l’horreur absolue ! j’ai déjà mon papier en tête : Naufrage posthume ! alors, mon vieux, tu ne me présentes pas à cette charmante créature ?

- Non.”

L’autre eut un rictus de dégoût et se débina en marmonnant un “goujat”.

À ce mot, ils éclatèrent de rire. Et Orville pensa que le moment fût venu de l’interroger sur le danger de mort qu’elle avait mentionné tout à l’heure. Mais elle y coupa court en remarquant avec une petite moue : “On ne serait pas mieux chez vous?

- Oui, sans doute”, répondit-il sans réfléchir. Et il fit signe au garçon.

 

Devant l’entrée du café, Orville aperçut une berline noire, identique à celle qu’il venait d’emprunter. En s’avançant, il fut étonné de reconnaître l’homme qui l’avait conduit ici.

“Vous êtes libre ?

- Pour vous toujours, Monsieur !

- Vous nous attendiez ?

- Je soufflais un peu. Les nuits d’hiver sont longues.”

Orville n’insista pas, et il ouvrit la portière à l’intention de son accompagnatrice qui, à la vue du chauffeur, eut un petit mouvement d’hésitation avant de se résoudre à pénétrer dans l’habitacle pour échapper à la menace d’un ciel en colère qu’un roulement de tambour au loin annonçait. Lorsque la voiture se mit en route, les premiers éclairs fusèrent, projetant brièvement une lumière violacée et turquoise sur les façades des bâtiments. Quand un coup de tonnerre éclata à proximité, la jeune femme vint se blottir contre l’épaule de son voisin, qui sentit sa chaleur mêlée à la fraîcheur de son parfum. Et ce fut le déluge. Sur le boulevard, la circulation stagna, puis s’arrêta. Bientôt, des trombes d’eau se déversèrent le long des trottoirs. Le chauffeur se retourna vers les deux passagers qui, enlacés, paraissaient dormir. Alors il sortit un méchant brûle-gueule de son pardessus et l’alluma.

 

Quand Orville ouvrit les yeux, il vit que la berline noire stationnait devant l’entrée de son immeuble. La jeune femme lovée dans ses bras respirait profondément, tandis que le chauffeur ronflait à l’avant. Il le fit sursauter en demandant: “Comment saviez-vous que j’habitais ici ?”

L’autre émergea progressivement d’un sommeil lourd: “Pardon…?

- Comment saviez-vous que j’habitais ici ?

- Vous m’aviez donné le nom de la rue, Monsieur.

- Oui, mais pas le numéro de la maison !

- Le hasard fait bien les choses.”

 

La pluie et les bruits de la ville avaient cessé lorsqu’ils descendirent de voiture et quelques étoiles éparses scintillaient dans l’immensité muette et sombre qui les surplombait. Elle leva la tête, et son expression trahit un léger vertige. Alors Orville saisit sa main pour l’entraîner dans l’entrée de l’immeuble, puis en haut des marches avalées en vitesse. Arrivés devant sa porte, elle lui demanda, haletante, de ne pas allumer tout de suite et, dans le couloir sombre de l’appartement, elle riva précipitamment ses lèvres aux siennes. Leur baiser dura jusqu’à ce que leur chute fût amortie par le duvet du grand lit à baldaquin.

Après une longue étreinte, Orville sentit le plaisir monter en lui comme un élixir rare qui, de sa tête, se propagea dans toutes les fibres de son corps. Lorsqu’il s’épancha en elle, un cri leur monta à la gorge et ils lâchèrent prise. Durant de longs moments, ils restèrent étendus l’un près de l’autre, nus, sans dire un mot. Orville crut voir d’étranges figures multicolores danser au-dessus de lui sur le baldaquin. Puis il perçut de petits sanglots étouffés à ses côtés. Alors il se pencha sur elle avec un geste vers la lampe de chevet.

“Non ! n’allume pas, s’il te plaît !” recommanda la petite voix qui suffoquait.

“Mais… j’aimerais te voir !”

Comme elle demeurait silencieuse, Orville posa sa tête sur la poitrine menue pour percevoir les battements rapides de son cœur.

Puis, soudain, elle prit la parole: “J’ai si peur ! Cet homme qui criait dans la rue quand je suis montée dans la voiture, tu te souviens ? cet homme a décidé de me détruire ! Je ne sais plus comment lui échapper. C’est un être pervers et méchant… Je sens qu’il a un pouvoir occulte sur moi… Un instant, j’ai même cru qu’il nous épiait…”

Pour la divertir, Orville remarqua: “Et je ne connais même pas ton nom !

- Marguerite…

- Et pourquoi tu ne resterais pas ici avec moi, Marguerite ?

- Il faut que je me retrouve seule pendant un temps pour résister à la tentation de retourner là-bas avec lui… Et puis je ne voudrais pas apporter tous mes problèmes, toutes mes peurs dans ta maison…

- Je comprends, Marguerite…”

Puis ce fut à nouveau le silence, qu’il se décida d’interrompre après un longue respiration: “Mes parents possèdent un petit logement réservé aux amis de passage, à deux pas du Florian. Je dois les voir tout à l’heure pour déjeuner. Si tu m’y autorises, je leur demande les clefs…”

La jeune femme ne réagit pas immédiatement, mais elle chuchota après un temps : “Oui, mon cœur, je t’y autorise.”

 

Quand, ce dimanche vers midi, ils sortirent de l’immeuble, Orville s’attendit un court instant à voir la berline noire, mais la rue était déserte. Alors, bras dessus bras dessous, ils se dirigèrent vers l’avenue, et Marguerite lança: “Il faut que je règle quelques affaires dans la journée, mais si tu veux, on se retrouve ce soir…

- Au Florian…?

- On dit sept heures…?

- Sept heures, d’accord.”

Très vite, elle prit congé avec une petit geste tendre et sa fine silhouette disparut dans un passage souterrain. Orville fut décontenancé, puis il se reprit et monta dans une voiture disponible. Peu après, il passa le portail d’un hôtel particulier où il fut accueilli par un vieux domestique en livrée qui balayait le parvis.

“Bonjour, Monsieur Orville.

- Marcello ! Vous allez bien ?

- Je me maintiens, Monsieur.

- Parfait ! Ma mère est-elle visible ?

- Elle devrait se trouver au salon vert.

- Au salon vert ? Merci, Marcello !

- Bon appétit, Monsieur.”

 

Puis Orville monta les marches, apparemment construites pour qu’un Hannibal pût les gravir à dos d’éléphant, vers les battants vitrés de la grande entrée, en évitant de lever les yeux sur les vestiges d’une égyptomanie qu’il avait en horreur depuis sa plus tendre enfance, puis il pénétra dans l’obscurité du hall d’accueil aux murs immenses, dont les odeurs et les bibelots rappelaient la remise d’un antiquaire, avant de frapper à la porte du salon vert et de la pousser tout en jetant un regard inquiet sur les imposants escaliers ovales en marbre rose qui conduisaient aux appartements de son père.

”Bonjour, mon chéri, mais nous ne t’attendions pas, aujourd’hui !?”

Il s’installa sur le divan auprès de sa mère qui, après avoir déposé son ouvrage sur la table basse, tira le ruban émeraude d’une sonnette à portée de sa main. C’était une femme au visage mélancolique et doux, qui cachait sa figure sous d’amples vêtements aux couleurs sombres. Elle avait fait teindre en ébène une abondante chevelure trop tôt blanchie, qu’elle maintenait par un chignon.

“Comment vous portez-vous, Maman?

- Et toi?”

À cet instant, le maître d’hôtel se présenta à la porte: ”Madame a sonné?

- Oui, Franz, il faut rajouter un couvert pour mon fils.

- Je me suis déjà permis de donner des ordres dans ce sens…

- Très bien, Franz !

- À votre service, Madame.”

Après s’être assuré que l’homme fut reparti, Orville se tourna à nouveau vers sa mère avec une expression qu’il voulut décidée: “Permettez-moi d’aller droit au but ; j’ai absolument besoin des clefs du 15 pour quelque temps car je dois y loger une personne de mes amis qui se trouve actuellement entre deux situations…

- Tu sais bien qu’il faut demander ces choses-là à ton père… Ah ! si j’avais su que tu viendrais, j’aurais demandé aux d’Esseintes d’emmener leur fille Blanche dont j’ai entendu dire beaucoup de bien, ces temps-ci ; il paraît qu’elle est très gentille, extrêmement cultivée, et figure-toi que ses parents…

- Enfin, Maman, vous ne comprenez donc pas que toutes ces demoiselles de bonne famille m’ennuient ? Et d’ailleurs…”

Il s’interrompit car une pudeur subite l’empêcha de mentionner sa rencontre avec Marguerite, même s’il ressentit un désir impérieux de se confier à sa mère.

“Et  d’ailleurs…?

- Non rien, Maman…

- Je n’aime pas quand tu dis ça ! Je suis sûre que tu voulais me parler de quelque chose d’important ! Tu ne fais donc plus confiance à ta maman, chéri ?

- Mais si, bien sûr !… Alors, comment va père ?

- Tu sais, on ne rajeunit pas à notre âge et, puisque nous en sommes aux confidences, il faut que je t’avoue… ton père s’inquiète beaucoup ; tu sais qu’il aimerait tant que tu prennes sa succession à l’usine…

- Maman ! on en a parlé cent fois…

- Oui, mon chéri.”

Au même moment, le maître d’hôtel reparut pour lancer avec une solennité contenue: “Madame est servie.

- Une minute, Franz, j’arrive…

- Bien, Madame.”

 

La table était dressée dans la salle à manger du rez-de-chaussée où trois grandes portes vitrées donnaient sur le jardin. Sa mère ayant tenu à effectuer une rapide tournée d’inspection en cuisine avant l’arrivée des invités, Orville entra seul dans la longue pièce claire en déplorant l’absence de couleurs à l’extérieur qui, durant la belle saison, apportaient à l’endroit une touche de gaîté et d’extravagance. À présent, il trouva que la végétation monochrome et la brume très dense lui imprimaient une tristesse lancinante, aussitôt compensée par l’image sensuelle de Marguerite, qui ne l’avait plus quitté depuis leur séparation sur l’avenue.

Dès qu’il se fut installé à la table face au jardin, Orville vit apparaître le chef de famille, un homme à la mise impeccable, assez petit mais solidement bâti, dont le crâne dégarni se mariait mal avec la sévérité d’un visage anguleux sur lequel des rides profondes avaient creusé une expression de hargne où l’on pouvait lire le précipité d’une existence placée sous le signe de la concurrence et de la réussite à tout prix.

“Bonjour, mon fils, on m’a prévenu que tu serais là”, lança-t-il avec un regard inquisiteur en prenant sa place au bout de la table.

“Bonjour, père, comment vont les affaires ?”

L’arrivée du maître d’hôtel permit d’économiser une réponse qui eût été aussi triviale que la question: “Monsieur et madame d’Esseintes sont arrivés.

- Faites entrer !

- Tout de suite, Monsieur.”

Quelques secondes plus tard, un couple élégant franchit le seuil. Le père d’Orville se leva immédiatement pour présenter ses hommages à une dame élancée entre deux âges, dont la mise ne trahissait plus guère la reine de beauté d’origine modeste qui avait défrayé la chronique à l’époque de son mariage dans la bonne société. Puis il tapa sur l’épaule de l’heureux élu qui continuait de mener un combat désespéré contre la vieillesse: “Laissez-moi vous présenter mon fils, cher ami, ce garnement s’était décommandé en invoquant un emploi du temps trop chargé, mais un hasard extraordinaire lui aura tout de même permis de se libérer pour venir saluer ses pauvres parents.”

À ces mots, Orville se leva maladroitement et contourna la table afin de serrer la droite que l’homme chétif lui présenta avec un sourire distingué, non sans avoir adressé un geste courtois à l’épouse qui, espérait-il, le dispenserait du ridicule baise main que son père venait d’exécuter.

“Nous aurions dû emmener notre petite Blanche, mais je redoute là aussi un emploi du temps fort compliqué.”

Sur ces paroles, la mère d’Orville fit son entrée, suivie du chef chargé de bouteilles, puis du commis qui croulait sous les plateaux de hors-d’œuvre. À la vue des invités, elle se précipita vers Mme d’Esseintes pour l’embrasser: “Comment allez-vous, ma chère Gloria ? Bonjour, Monsieur le Marquis !

- De grâce, Madame, appelez-moi Joris !”

Et d’Esseintes mit les formes pour saluer la maîtresse de maison, alors que son épouse, qui n’avait cessé de dévisager Orville du coin de l’œil avec une discrétion très approximative, s’extasia sur la disposition des mets: “Une symphonie, ma chère !”

Lorsque tout le monde eut pris place, le chef présenta le vin blanc au patriarche, qui l’expédia avec un rude “servez !” assorti d’un balayage de la main, puis il se tourna vers le marquis à sa droite après une œillade oblique du côté gauche de la table, où son fils contemplait le bout de saumon que le commis venait de faire glisser sur son assiette avec une maladresse étudiée.

 “Oui, Joris, nous en étions aux emplois du temps de nos enfants…

- J’ai les dictons en horreur, mon cher Lucas, mais il faut sans doute que jeunesse se passe…

- Le problème est qu’il lui arrive parfois de passer si lentement que la vieillesse pointe son nez avant même que l’on ait pu constater un quelconque comportement adulte !”

La mère d’Orville, assise à côté du marquis, chercha à détourner une conversation qui risquait de prendre une tournure désagréable: “Alors, Gloria, que fait votre Blanche en ce moment ?

- En ce moment même ?

- Non, en général, bien sûr…

- En général ? je ne sais pas… ce que font toutes les jeunes filles de son âge, les sorties, les emplettes, les copines, les soirées…”

Excédé, le marquis l’interrompit: “Voyons, Gloria, vous semblez oublier que Blanche étudie l’histoire de l’art…

- Comme c’est passionnant !” s’empressa d’approuver la mère d’Orville en cherchant à capter le regard de son fils qui, assis en face d’elle, se cantonnait dans le mutisme.

Mais il était prévisible que le maître de maison en profitât pour mettre son grain de sel: “Désolé, mes amis, mais le côté passionnant de cette affaire m’échappe ; si on fait l’histoire de quelque chose, n’est-ce pas que cette chose a cessé d’exister ?”

Orville ne put s’empêcher de relever la remarque paternelle: “Voyons, père, vous avez tout de même entendu parler d’histoire contemporaine ! et puis, l’art est un éternel renouveau, semblable à un phénix ! il reste impassible devant les vautours qui s’acharnent sur les cadavres des styles perdus…

- Excuse-moi, mon garçon, mais personne ne peut comprendre ce que tu dis !”

Un silence gênant s’installa, durant lequel tout le monde s’observait à la dérobée en faisant mine de se concentrer sur le repas. Mais, très vite, la mère d’Orville reprit la parole: “Vous savez, notre chef nous a préparé sa spécialité, mes amis, mais je ne peux pas vous en dire davantage pour l’instant, c’est une surprise !

- J’adore les surprises!” explosa la marquise. Au même instant, elle se rendit compte que le morceau de poisson dans son palais s’opposait à une articulation distincte de son propos. Mais ce fut déjà trop tard. En cherchant à se rattraper avec un “pardonnez-moi” trop intempestif, elle projeta des particules de nourriture sur la nappe blanche, au grand regret de son mari, qui chercha immédiatement à détourner l’attention des convives: “Alors, comment vont les affaires, mon cher Lucas ?”

Ravi, le maître de maison prit la perche que son interlocuteur lui tendit: “Il faut que je pense à ma succession, Joris, et mon unique héritier, ici présent, décline systématiquement toutes nos propositions : ni travail ni famille ! c’est la devise de notre cher, hem, Phœnix !” La mère d’Orville voulut intervenir, mais elle se résolut à garder le silence devant l’expression farouche de son mari qui cracha: “Un artiste ! voilà ce qu’il prétend être ! un artiste sans aucune œuvre publiée, qui vit aux crochets d’un… comment dit-on déjà chez ces fainéants et crève-la-faim… d’un »capitaliste«, n’est-ce pas ?”

Choqué, Orville réagit à ses paroles par une méchante grimace et un geste d’exaspération en lançant sa serviette sur la table, puis il se leva et quitta la pièce sans mot dire.

“Quel affront ! sous mon propre toit !” entendit-il crier dans son dos en passant la porte.

 

Il se réfugia quelques instants dans le salon vert pour réfléchir à la situation. Puis, se rendant à l’évidence qu’elle était momentanément insoluble, il attrapa son pardessus et se résigna à quitter les lieux. Lorsqu’il se dirigea vers les battants vitrés de la grande entrée, il fut intercepté par le maître d’hôtel.

 “Monsieur?”

Il se retourna sur le grand homme maigre sans âge qui lui tendait un trousseau: “Les clefs du 15. De la part de Madame votre mère. J’ai prévenu la femme de chambre. L’appartement sera prêt ce soir.

- Merci, Franz.”

Et Orville se saisit du trousseau, sur lequel sa mère avait fixé une petite bandelette avec le nom et le numéro de la rue, puis il le glissa dans la poche intérieure de son pardessus.

Sur le parvis, un soleil intense l’accueillit. Et, quand il sortit dans la rue par le petit portail près de la loge, l’envie le prit de flâner sur les quais avant ses retrouvailles avec Marguerite. En mettant machinalement un pied devant l’autre, ses sentiments oscillèrent entre la désolation et le soulagement : il tenait une clef qui, à cet instant précis, représentait la chose la plus importante qu’il pût imaginer; et il avait, sans véritable préméditation, coupé le cordon ombilical qui le liait depuis toujours à son père ; or celui-ci ne manquerait sûrement pas de prendre des mesures draconiennes contre son fils, qui pouvaient aller jusqu’à lui couper les vivres ou, pire, le rayer de son testament…

Mais, par un certain côté, Orville y vit comme l’accomplissement d’un souhait qui, depuis longtemps, grandissait en lui sans qu’il eût réussi à l’exprimer clairement : la rupture avec cette existence mondaine, indolente, éternellement adolescente, qui, à la manière d’un effet pervers, lui fut octroyée par la fortune paternelle et n’eût sans doute jamais été consommée sans cet éclat d’apparence anodine. D’ailleurs, l’appartement était à son nom : au besoin, il pouvait s’en séparer pour un bon prix ; et si sa mère lui avait fait remettre les clefs du 15, elle veillerait probablement à ce qu’il pût en disposer le temps qu’il faudrait à l’émancipation de Marguerite.

Une chaleur presque estivale enveloppait le boulevard qu’il venait d’emprunter. Alors il ôta son pardessus pour se diriger vers le fleuve. Et, aussitôt, ses ruminements cessèrent : il fut envahi par des sensations douces, composées de parfums et de lumières, de saveurs et de sons, qui se conjuguèrent en une impression sublime et poétique, même si, ou justement parce qu’elle fut empreinte d’une aura d’indicibilité.

Arrivé au bord de l’eau, qui s’écoulait grandement vers l’horizon, le doux visage de Marguerite reparut, flottant sur l’azur clair, et il lui tardait de la retrouver. Mais si ce désir l’enchantait, il suscitait également une vive inquiétude en lui : ne s’était-il pas depuis toujours dérobé aux affaires sentimentales, préférant les aventures sans lendemain aux projets en commun, aux difficiles familiarités et habitudes conjugales ? Ainsi, le désir de cette jeune femme était tombé à point nommé : pour l’heure, ils ne vivraient pas ensemble; ils se verraient au gré de leurs envies et non par la force des choses !

Oui, en somme, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes quand, épuisé par le manque de sommeil, Orville étendit son manteau sur la berge pavée avant de s’y allonger et de fermer les yeux.

 

Il faisait noir lorsqu’il revint à lui avec, en tête, les images obsédantes d’une poursuite à cheval qui n’en finissait pas. Il se précipita sous la lumière d’une lanterne pour consulter l’oignon en or massif, que son père lui avait offert pour célébrer sa majorité : il marquait sept heures ! Anxieux, il remonta en toute hâte vers la chaussée où il ne trouva aucune voiture disponible. Alors il se mit à courir comme il n’avait jamais couru de sa vie, se hasarda dans de petites ruelles qui promettaient un raccourci improbable, mais rien n’y fit : le clocher de la vieille église romane sonna les huit coups lorsqu’il arriva à bout de souffle devant la porte tournante du Florian.

“Mais je n’ai plus la clef !” Cette terrible évidence traversa Orville comme un éclair tandis qu’il s’installait à une table libre après avoir en vain cherché Marguerite dans tous les recoins de la salle compartimentée : le trousseau était resté dans la poche intérieure du pardessus que sa précipitation lui avait fait oublier au bord de l’eau. Il aura sans doute fait le bonheur d’un pauvre passant frileux, estima-t-il, jugeant par conséquent qu’il était vain de retourner là-bas. Et il était hors de question de faire une nouvelle apparition à la résidence de ses parents. Lorsque le serveur au crâne rasé se présenta à sa table, la femme de ménage lui vint à l’esprit : peut-être n’avait-elle pas encore fini son travail ? et elle aurait également pu déposer son double chez la concierge…

“Vous prenez quelque chose, Monsieur Orville ?

- Je crois que je ne vais pas pouvoir rester, Jules! Dites, vous n’auriez pas aperçu la dame qui était avec moi, hier soir ?

- Je viens de reprendre le service…

- Elle s’appelle Marguerite ; auriez-vous la bonté de lui remettre un mot de ma part, si jamais elle repassait ?

- C’est une affaire entendue, Monsieur.”

Alors Orville sortit un calepin et un crayon de son veston pour y noter l’adresse du 15 et celle de son appartement, afin que Marguerite pût le retrouver si jamais elle le cherchait. Il termina sa missive par une excuse maladroite, évoquant un retard impardonnable, puis il la plia soigneusement avant de la tendre avec un billet de banque à l’homme qui patientait de l’autre côté de la table.

Lorsqu’il se leva pour sortir, le journaliste en noir, surgi de nulle part, lui barra la route: “Alors, on s’encanaille et on expédie ses camarades ?

- Je ne sais pas de quoi tu parles, Manfred !

- D’hier soir ! tu t’es moqué de moi, Orville, mais tu ne vas pas t’en tirer comme ça !

- Laisse-moi passer ! on règlera ça une autre fois!

- Non ! tu vas t’expliquer sur-le-champ !”

Alors Orville bouscula le grand homme maigre, qui le dépassait d’une tête et dont le visage adolescent, d’une laideur avérée, exprimait tout le cynisme et l’ironie qu’il déversait hebdomadairement dans ses critiques et chroniques mondaines fort prisées par un public friand de polémiques et d’indiscrétions de toute sorte.

 

Dehors, il se remit à courir dans la nuit. Peu après, il se présenta à l’entrée d’un petit immeuble et la trouva close. Alors il frappa à de nombreuses reprises sur la porte cochère, mais il n’y eut pas de réaction. Puis, quand il ne s’y attendait plus, une fenêtre s’alluma au rez-de-chaussée et s’ouvrit peu après pour laisser apparaître une tête de vieille femme qui ronchonna: “Qu’est-ce que c’est ?

- Bonsoir, Madame Germaine, c’est moi, Orville…

- Orville !?

- Vous ne vous souvenez donc pas de moi ? mes parents possèdent un logement au second…

- Au second ?

- Mais oui, Madame Germaine, une dame est passée aujourd’hui pour faire le ménage ; elle, euh, n’aurait pas laissé une clef chez vous… pour moi ?”

Et Orville, qui se tenait dans l’obscurité, s’approcha de la fenêtre.

“Oui, on m’en a données, des clefs, mais je dois les remettre à un certain monsieur Franz.”

Devant la mine déterminée de la concierge, Orville se vit contraint de ruser: “C’est lui qui m’envoie, Madame Germaine, c’est notre maître d’hôtel ; il n’a pas pu se libérer à cause d’une soirée que ma mère a voulu donner à l’improviste ; voyez-vous, il faut absolument remettre ces clefs à une amie de la famille, qui arrive ce soir par le train ; elle compte passer quelque temps ici…”

Le visage de la vieille femme s’éclaircit quelque peu lorsqu’elle dit: “Oui, je vous reconnais, Monsieur Orville ; vous savez, je n’y vois plus très clair, mais votre voix, oui, votre voix, je m’en souviens très bien, maintenant ; attendez, je vais aller vous les chercher, vos clefs…”

Et elle disparut de la petite fenêtre pour reparaître quelques instants plus tard, un trousseau à la main. Après l’avoir pris, puis empoché, Orville tendit un billet de banque à la concierge: “Pour vos faux frais, Madame Germaine.”

Devant ce geste, l’expression de la vieille femme se durcit à nouveau: “Vous n’y pensez pas, Monsieur !” Et elle referma sa fenêtre sans autre explication.

 

Songeur, Orville reprit le chemin du Florian. Comme il ne courait plus, l’absence de manteau se fit cruellement sentir. Grelottant de froid, il pressa le pas et, très vite, il retrouva sa place habituelle dans la tiédeur du grand café métropolitain, après en avoir inspecté une nouvelle fois tous les recoins. À son grand soulagement, son retour avait échappé au journaliste en noir, qui se trouvait en pleine discussion avec des inconnus au fond de la salle.

Puis le serveur au crâne rasé vint vers lui, un petit sourire aux lèvres: “C’est fait, Monsieur Orville !

- Vous l’avez vue ?

- Non, son domestique : il a demandé s’il n’y avait pas de message pour sa maîtresse, une certaine Marguerite Marlowe, alors je lui ai remis votre note et l’argent…

- Enfin, Jules, l’argent était pour vous et, à ma connaissance, cette dame n’a pas de gens à son service !

- Désolé, Monsieur, j’ai cru bien faire !

- Ce n’est pas bien grave, mais dites-moi : il était comment, ce domestique ?

- Un homme en imperméable, avec un chapeau ! vous savez, ces feutres à bords larges…

- Quel âge lui donneriez-vous ?

- Aucune idée…

- Et sa taille ?

- Il était plutôt petit mais assez costaud…

- Merci beaucoup, Jules !

- Je vous apporte quelque chose, Monsieur Orville ?

- Oui, un grog, s’il vous plaît.”

 

Seul, Orville se demanda ce qu’il pouvait bien entreprendre pour retrouver Marguerite. L’entrée en scène d’un soi-disant domestique l’intriguait au plus haut point, et il se rappela la silhouette qu’il avait cru apercevoir sous la pluie après qu’elle se fut réfugiée dans sa voiture : s’agissait-il de l’homme qu’elle fuyait ? d’un simple passant ? d’un mirage…?

Puis, les yeux fermés, il s’accusa de s’être endormi et d’avoir oublié son pardessus au bord de l’eau, quand une petite voix chuchota: “Bonsoir, mon cœur!”

 
 

Fin du premier chapitre

 

© kaempfer 2018

 

 

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