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FRANZ KAFKA

 

Le Procès

(roman)

 

Nouvelle traduction de l’allemand par
Stefan Kaempfer

 

pour la version française

© kaempfer 2016

 

 

 

PREMIER CHAPITRE


 

Arrestation


 

Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K. car il fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. Cette fois, la cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son petit-déjeuner tous les jours vers huit heures, ne se présenta pas. Ce n’était encore jamais arrivé. K. patienta quelques instants, aperçut de son oreiller la vieille femme habitant en face, qui l’observait avec une curiosité tout à fait inhabituelle, puis il sonna, troublé et affamé à la fois. Aussitôt, on frappa à sa porte, et un homme entra, qu’il n’avait encore jamais vu dans cet appartement. Quoique mince, il était bien bâti et portait un habit noir seyant, pourvu à la façon des costumes de voyage d’une série de plis, de poches, de boucles, de boutons et d’une ceinture, qui le firent paraître particulièrement pratique même si leur utilité restait incertaine. « Qui êtes-vous ? », demanda K. qui s’était immédiatement redressé sur son lit. Or, comme s’il fallait accepter sa présence, l’homme ne releva pas la question et remarqua simplement de son côté : « Vous avez sonné ?

- Anna doit m’apporter le petit-déjeuner », dit K. et il tenta de découvrir tout d’abord en silence l’identité de l’homme par l’observation et la réflexion. Mais celui-ci ne s’exposa pas très longtemps à son regard et se tourna vers la porte, qu’il entrebâilla légèrement pour dire à quelqu’un qui se tenait apparemment juste derrière : « Il veut qu’Anna lui apporte son petit-déjeuner. » S’ensuivit un petit rire dans la chambre mitoyenne, dont la sonorité ne permettait pas d’exclure la participation de plusieurs personnes. Bien que l’étranger ne pût en avoir tiré une information qu’il ignorait auparavant, il dit tout de même à K. sur le ton du communiqué : « C’est impossible.

- Ce serait nouveau », dit K. avant de sauter du lit et d’enfiler son pantalon à la hâte. « J’aimerais bien savoir qui sont ces gens dans la chambre d’à côté et comment Mme Grubach va justifier ce dérangement à mon égard. » Il lui vint tout de suite à l’idée qu’il aurait pu éviter de dire ces paroles à haute voix et que d’une certaine façon il reconnaissait ainsi à l’homme un droit de surveillance, mais pour l’heure cela ne lui parut pas important. Or, l’étranger le prit de cette manière car il demanda : « Vous ne préférez pas rester là ?

- Je ne veux ni rester là ni que vous m’adressiez la parole si vous ne vous présentez pas.

- Je ne pensais pas à mal », dit l’étranger, avant d’ouvrir la porte de son propre chef. À première vue, la chambre mitoyenne, dans laquelle K. pénétra plus lentement que prévu, n’avait pas changé depuis la veille au soir. C’était le salon de Mme Grubach, mais peut-être y avait-il aujourd’hui un peu plus de place que d’habitude dans cette pièce encombrée de meubles, de couvertures, de porcelaine et de photographies, on ne s’en rendait pas bien compte sur le moment, d’autant que le changement principal consistait dans la présence d’un homme assis près de la fenêtre ouverte avec un livre dont il se désintéressa à présent : « Vous auriez dû rester dans votre chambre ! Franz ne vous l’a-t-il donc pas dit ?

-Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? », demanda K. en faisant alterner son regard entre le nouveau personnage et celui que l’on appelait Franz, qui s’était arrêté dans l’embrasure de la porte. Par la fenêtre ouverte, on apercevait à nouveau la vieille femme qui, avec une curiosité véritablement sénile, s’était maintenant postée à une fenêtre située en face du salon afin de pouvoir continuer à tout voir. « Mais je veux que Mme Grubach… » dit K. en faisant un geste pour se libérer des deux hommes, qui pourtant se tenaient loin de lui, puis il fit mine de s’en aller. « Non », dit l’homme près de la fenêtre, « vous n’avez pas le droit de partir puisque vous êtes en état d’arrestation.

- Ça m’en a tout l’air », dit K., avant de demander : « Et pourquoi donc ?

- Il n’est pas de notre ressort de vous le dire. Allez dans votre chambre et patientez. Il se trouve que la procédure a été engagée, et le moment venu vous serez mis au courant de tout. J’excède ma mission en vous parlant aussi amicalement. Mais je veux espérer que personne ne nous entend, sinon Franz qui enfreint lui aussi tous les règlements en se montrant aimable avec vous. Si vous continuez d’avoir autant de chance dans l’attribution de vos gardiens, vous pouvez être confiant. » K. voulut s’asseoir mais il constata qu’il n’y avait aucun siège dans toute la pièce, hormis le fauteuil près de la fenêtre. « Vous finirez par comprendre la vérité de tout ça », dit Franz qui se dirigeait vers lui en même temps que l’autre homme. En particulier ce dernier était bien plus grand que K. et lui tapota l’épaule à plusieurs reprises. Tous deux inspectèrent sa chemise de nuit, et ils dirent qu’il allait devoir mettre une chemise bien plus modeste à présent, mais qu’ils conserveraient celle-là tout comme le reste de son linge qui lui serait restitué si son affaire devait se conclure favorablement. « Il est préférable que vous nous remettiez vos affaires, plutôt qu’au dépôt, dirent-ils, car au dépôt, il y a souvent des malversations, et d’ailleurs on y vend toutes les affaires après un certain temps sans se soucier de ce que la procédure correspondante soit terminée ou non. Et ce genre de procès traîne beaucoup en longueur, surtout ces derniers temps  ! Toutefois, le dépôt finirait par vous restituer la recette, mais d’abord cette recette est en soi minime car à la vente, ce n’est pas la hauteur de l’offre mais la hauteur du pot de vin qui compte, et ensuite l’expérience nous enseigne que de telles recettes diminuent quand elles passent de main en main au fil des années. » K. ne prêta guère attention à ces discours, le droit de disposer de ses affaires, qui pour l’heure lui appartenait peut-être encore, ne valait pas grand-chose à ses yeux, il était bien plus important de tirer sa situation au clair ; or la présence de ces gens lui interdisait même de réfléchir, sans cesse le ventre du second gardien - il ne pouvait en effet s’agir que de gardiens - venait le heurter quasi amicalement, mais en levant les yeux, il aperçut, sans rapport avec ce gros corps, un visage sec et osseux au nez proéminent, tordu sur le côté, qui communiquait par-dessus sa tête avec l’autre gardien. Quelle sorte d’hommes étaient-ils donc ? De quoi parlaient-ils ? À quelle administration appartenaient-ils ? K. vivait pourtant dans un État de droit, la paix régnait partout et toutes les lois étaient en vigueur ; dès lors, qui osait venir lui tomber dessus à son domicile ? Il était toujours enclin à prendre les choses à la légère, de ne croire au pire que quand le pire était arrivé, de ne pas se préoccuper de l’avenir, même si tout menaçait. Or, à présent, une telle attitude ne lui semblait plus indiquée ; on pouvait évidemment voir une plaisanterie dans tout cela, une plaisanterie certes grossière qui, pour des raisons inconnues, peut-être parce que c’était le jour de son trentième anniversaire, lui aurait été faite par les collègues de la banque, voilà qui était dans le domaine du possible ; peut-être suffisait-il simplement de leur rire au nez, à ces gardiens, et ils riraient à leur tour, peut-être s’agissait-il de domestiques du coin de la rue, ils n’en étaient pas bien différents ; cependant, il était décidé, pratiquement dès l’instant où il avait aperçu le gardien Franz, de ne pas céder le moindre avantage qu’il pouvait avoir sur ces gens. Il voulait bien courir le risque que l’on dirait plus tard qu’il ne comprenait pas la plaisanterie, mais il se souvenait - même si par ailleurs il n’avait pas l’habitude de tirer la leçon de ses expériences - de certains cas en soi insignifiants où, en toute conscience et contrairement à ses amis, il s’était comporté de manière imprudente, sans la moindre intuition des conséquences possibles, ce qui lui avait valu la sanction des événements. Cela ne devait pas se reproduire, du moins pas cette fois ; si c’était une comédie, il allait y jouer son rôle.

Pour l’instant, il était toujours libre. « Permettez », dit-il avant de passer à la hâte entre les gardiens et de se rendre dans sa chambre. « Il se montre raisonnable », entendit-il dire dans son dos. Dans sa chambre, il ouvrit à la hâte les tiroirs du bureau, où tout était soigneusement rangé, mais il était trop irrité pour retrouver immédiatement les papiers d’identité qu’il cherchait. Il finit par mettre la main sur son permis de cycliste et voulut l’apporter aux gardiens mais, le document lui paraissant trop insignifiant, il continua de fouiller jusqu’à ce qu’il trouvât le certificat de naissance. Au moment où il fut de retour dans la pièce mitoyenne, la porte d’en face s’ouvrit et Mme Grubach s’apprêta à y entrer. On ne l’aperçut qu’un instant, car dès qu’elle eut reconnu K., elle afficha de la gêne, s’excusa, disparut et referma la porte avec une extrême précaution. K. n’avait eu que le temps de dire : « Mais entrez donc ! » À présent, il se tenait avec ses papiers au milieu de la pièce, le regard toujours rivé sur la porte qui ne s’ouvrait plus, et il ne fut alerté que par une exclamation des gardiens assis à la petite table près de la fenêtre ouverte en dévorant son petit-déjeuner. « Pourquoi n’est-elle pas entrée ? », demanda-t-il. « Elle n’en a pas le droit », dit le grand gardien, « puisque vous êtes en état d’arrestation.

- Mais comment puis-je être en état d’arrestation ? Et surtout de cette manière-là ?

- Voilà que vous remettez ça », dit le gardien en trempant une tartine beurrée dans le petit pot de miel. « Nous ne répondons pas à ce genre de questions.

- Vous serez obligés d’y répondre, dit K., voici mes papiers d’identité, montrez-moi les vôtres et surtout le mandat d’amener.

- Juste ciel !, dit le gardien. Vous n’êtes donc pas capable d’accepter votre situation, et vous semblez avoir mis un point d’honneur à nous énerver inutilement, nous qui, parmi tous vos semblables, sommes probablement les plus proches de vous, désormais !

- C’est ainsi, veuillez le croire ! », dit Franz sans approcher de la bouche la tasse de café qu’il tenait à la main, tout en adressant à K. une longue œillade sans doute significative et pourtant incompréhensible. Sans le vouloir, K. accepta un dialogue de regards avec Franz, puis il finit tout de même par taper sur ses documents pour dire : « Voici mes papiers d’identité.

- Que nous importent-ils ? », s’exclama alors le grand gardien. « Votre comportement est pire que celui d’un enfant. Que voulez-vous, à la fin ? Voulez-vous mener votre satané grand procès à une conclusion rapide en discutant identité et mandat d’amener avec nous autres, les gardiens ? Nous sommes des petits employés qui ne s’y connaissent guère en papiers d’identité et qui n’ont d’autre rapport avec votre affaire que de monter la garde auprès de vous dix heures par jour en étant payés pour ça. Voilà ce que nous sommes, mais nous sommes malgré tout capables de comprendre que la haute administration, dont nous faisons le service, se renseigne très exactement sur la personne du prévenu et sur les raisons de son arrestation avant de l’ordonner. L’erreur, ici, n’existe pas. Pour autant que je connaisse notre administration, et je n’en connais que les départements inférieurs, elle ne va certainement pas se mettre à la recherche de coupables dans la population mais, comme la loi le prescrit, ce sont les coupables qui l’attirent, et elle doit nous mandater, nous autres les gardiens. C’est la loi. Où serait l’erreur ?

- Je ne connais pas cette loi », dit K. « Tant pis pour vous », dit le gardien. « Elle n’existe sans doute que dans vos têtes », dit K. avec le souhait de s’immiscer d’une manière ou d’une autre dans les pensées de ses gardiens pour les tourner à son avantage ou pour y élire domicile. Mais le gardien dit avec dédain : « Vous allez la sentir passer. » Franz s’en mêla pour dire : « Tu vois, Willem, il avoue qu’il ne connaît pas la loi tout en prétendant qu’il n’est pas coupable.

- Tu as tout à fait raison, mais on ne peut rien lui faire entendre, » dit l’autre. K. cessa de répondre ; dois-je, pensa-t-il, me laisser troubler davantage par le bavardage de ces exécutants au bas de l’échelle, qui ont reconnu eux-mêmes leur position ? En tout cas, ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Seule leur bêtise autorise une telle assurance. Les quelques paroles que j’échangerai avec l’un de mes égaux vont tout rendre incomparablement plus limpide que des conversations interminables avec ceux-là. Il déambula quelque temps à travers l’espace libre de la pièce et aperçut la vieille femme d’en face qui, ayant attiré à la fenêtre un vieillard bien plus âgé qu’elle, le tenait dans son étreinte. K. devait en finir avec ce spectacle : « Conduisez-moi chez votre supérieur », dit-il. « Quand il le souhaitera, pas avant », rétorqua le gardien qui répondait au nom de Willem, avant d’ajouter : « Et maintenant je vous conseille d’aller dans votre chambre, de vous tenir tranquille et d’attendre qu’on ait statué sur votre sort. Nous vous conseillons de ne pas vous laisser divertir par des pensées inutiles mais de vous recueillir ; de grands efforts vous seront demandés. Vous ne nous avez pas traités comme nous l’aurions mérité avec nos manières avenantes ; vous avez oublié que nous sommes des hommes libres, quoi que nous puissions être par ailleurs, et ce n’est pas là un mince avantage. Cependant nous sommes disposés à aller vous chercher un petit-déjeuner au café d’en face, si toutefois vous avez de l’argent. »

Sans réagir à cette offre, K. resta immobile pendant un moment. S’il ouvrait la porte de la chambre suivante, voire celle de l’entrée, ces deux-là n’oseraient peut-être pas l’en empêcher ; la solution la plus simple serait peut-être de pousser les choses jusqu’à leur paroxysme. Mais il se pourrait malgré tout qu’ils le saisissent et, une fois à terre, il aurait perdu toute la supériorité que, d’une certaine façon, il avait encore sur eux. Il préféra donc la solution sûre que le cours naturel des choses devait apporter et se retira dans sa chambre sans qu’une autre parole n’ait été échangée.

Il se jeta sur son lit et prit une belle pomme sur la table de toilette, qu’il avait préparée la veille au soir pour le petit-déjeuner et qui, comme il se rassura en la mordant à pleines dents, valait certainement mieux que le petit-déjeuner du bar de nuit crasseux qu’il aurait pu obtenir par la grâce des gardiens. Il se sentait à son aise et confiant, même s’il manquait le service à la banque ce matin, mais avec la position relativement élevée qu’il y occupait, il excuserait facilement son absence. Devait-il en mentionner le véritable motif ? Il pensait le faire. Si l’on n’y croyait pas, ce qui dans ce cas était compréhensible, il ferait appel au témoignage de Mme Grubach ou encore des deux vieux d’en face, qui étaient sans doute en train de crapahuter vers la fenêtre située en face de la sienne. K. s’étonna, du point de vue des gardiens en tout cas, qu’ils l’avaient chassé dans sa chambre pour l’y laisser seul, quand il avait dix fois la possibilité de se suicider. En même temps il se demanda, de son point de vue cette fois, pour quelle raison il pouvait commettre un tel acte. Parce que ces deux-là étaient assis à côté et qu’ils avaient intercepté son petit-déjeuner ? Il eût été tellement absurde de se suicider que, même s’il avait voulu le faire, il n’en aurait pas été capable à cause de cette absurdité même. Si la pauvreté d’esprit des gardiens n’avait pas été aussi éclatante, on aurait pu se convaincre, en vertu du même raisonnement, qu’ils n’aient pas jugé dangereux de le laisser seul. Si cela leur chantait, ils pouvaient à présent constater qu’il se dirigeait vers un placard, où il conservait un bon schnaps, afin de vider un premier verre en guise de petit-déjeuner, puis un second, destiné à lui donner du courage, en prévision du cas improbable qui l’exigerait.

Tout à coup, un appel dans la chambre mitoyenne l’effraya tellement que ses dents claquèrent sur le verre : « Le superviseur vous réclame ! » Ce ne fut que le cri qui l’effraya, ce bref cri, haché, militaire, dont il n’eût pas cru capable le gardien Franz. L’ordre en lui-même était bienvenu. « Enfin ! », lança-t-il en retour, avant de boucler le placard et de se rendre sur-le-champ dans la pièce mitoyenne. « Qu’est-ce qui vous prend ? », s’écrièrent-ils. « Vous voulez donc paraître en bras de chemise devant le superviseur ? Il va vous faire rouer de coups et nous avec !

- Lâchez-moi, que diable ! », s’écria K. qui avait déjà été repoussé jusqu’à son vestiaire, « quand on me tombe dessus au pied du lit, il ne faut pas s’attendre à me trouver en tenue de soirée.

- On n’y peut rien », dirent les gardiens qui, à chaque fois que K. criait, devenaient très calmes, presque tristes, avec pour effet de le troubler ou de le ramener en quelque sorte à la raison. « Quelle cérémonie ridicule », grommela-t-il encore en prenant une veste sur la chaise, qu’il tint quelques instants entre ses mains comme pour la soumettre au jugement des gardiens. Ils refusèrent de la tête. « Il faut que ce soit une veste noire », dirent-ils. Alors K. jeta la veste par terre pour dire, en ignorant lui-même le sens de ses paroles : « Nous n’en sommes pas encore à l’audience principale, que je sache. » Les gardiens sourirent, mais s’en tinrent à leur : « il faut que ce soit une veste noire.

- Soit, si cela me permet d’accélérer la procédure », dit K., puis il ouvrit l’armoire, chercha longtemps parmi les nombreux habits, se décida pour son meilleur habit noir, un habit à veston dont la coupe cintrée avait failli faire jaser ses connaissances, sortit également une nouvelle chemise et se mit à s’habiller avec soin. En secret, il crut avoir obtenu une accélération des choses puisque les gardiens avaient oublié de le contraindre à prendre un bain. Il les observait pour voir s’ils allaient finir par y penser, mais cela ne leur vint évidemment pas à l’esprit ; cependant, Willem n’oublia pas d’envoyer Franz chez le superviseur pour l’informer que K. s’habillait.

Lorsqu’il fut prêt, il dut - talonné par Willem - traverser la pièce attenante, qui était déserte, pour se rendre dans la chambre suivante dont la porte à double battant était déjà ouverte. K. savait parfaitement que cette chambre était occupée depuis peu par une certaine Mlle Bürstner, une dactylographe qui avait coutume de se rendre très tôt à son travail et de rentrer tard, avec laquelle K. n’avait guère échangé que des salutations. À présent, la petite table de nuit avait été déplacée du lit au centre de la pièce pour servir de bureau, et le superviseur s’y était installé. Il avait croisé les jambes et posé un bras sur le dossier de la chaise.

Dans un coin de la chambre, trois jeunes gens se tenaient debout en contemplant les photographies de Mlle Bürstner, qui étaient placées sur une natte accrochée au mur. Une blouse blanche était suspendue à la poignée de la fenêtre ouverte. Les deux vieux se vautraient à nouveau dans la fenêtre d’en face, mais l’assemblée s’était agrandie car, derrière eux, un homme qui les dépassait de beaucoup arborait une chemise ouverte sur la poitrine en triturant son bouc aux reflets roux. « Joseph K. ? », s’enquit le superviseur, peut-être simplement pour attirer sur sa personne le regard distrait de K.. qui opina du chef. « Vous êtes sans doute très surpris par les événements de cette matinée ? », demanda le superviseur en déplaçant des deux mains les quelques objets posés sur la petite table de nuit, la bougie avec les allumettes, un livre et un pelote d’épingles, comme s’il s’agissait d’objets qui serviraient à l’audience. « Certes », dit K., et il fut saisi par le bonheur de se trouver enfin face à un homme raisonnable avec qui il pouvait débattre de son affaire. « Certes, je suis surpris, mais pas tant que ça.

- Pas tant que ça ? », dit le superviseur avant de placer la bougie au milieu de la petite table pour regrouper les autres objets autour d’elle. « Comprenez-moi bien, s’empressa de remarquer K., je veux dire… » Puis il s’interrompit et chercha des yeux un siège. « Je peux m’asseoir, n’est-ce pas ? », demanda-t-il. « Ce n’est pas la coutume », répondit le superviseur. « Je veux dire, reprit alors K. sans plus s’interrompre, que je suis en effet très surpris mais quand on a passé trente ans à se débrouiller tout seul dans ce monde, ce qui est mon cas, on se durcit face aux surprises et on ne les prend plus trop à cœur. Celle-ci en particulier.

- Et pourquoi celle-ci en particulier ?

- Je ne dirais pas que je vois une plaisanterie dans tout cela, les dispositions prises sont bien trop importantes. Il faudrait que l’ensemble des occupants de cette pension y participent et vous tous aussi, ce qui excéderait le cadre de la simple plaisanterie. Je ne dirais donc pas qu’il s’agit d’une plaisanterie.

- Vous avez tout à fait raison », dit le superviseur en vérifiant combien d’allumettes se trouvaient dans la boîte. « Mais d’un autre côté », poursuivit K. en s’adressant à toute l’assemblée avec le souhait d’accaparer également l’attention de ceux qui se tenaient près des photographies, « mais d’un autre côté, l’affaire ne doit pas être d’une bien grande importance. J’en viens à cette conclusion parce que je suis accusé sans avoir la moindre faute à me reprocher, qui pourrait motiver une telle accusation. Mais ce n’est là qu’un détail de plus, la question principale reste celle-ci : Qui m’accuse ? Quelle est l’administration qui instruit les poursuites ? Êtes-vous des fonctionnaires ? Personne ne porte d’uniforme ici, puisque votre habit - il s’adressa à Franz - ne saurait être qualifié d’uniforme, je dirais plutôt qu’il s’agit d’un habit de voyage. J’exige que ces questions soient tirées au clair, et je suis convaincu qu’après cette clarification, nous allons pouvoir prendre congé les uns des autres de la façon la plus cordiale. » La boîte d’allumettes à la main, le superviseur tapa sur la table. « Vous êtes dans l’erreur la plus totale, dit-il. Ces messieurs et moi-même n’avons qu’une importance mineure dans votre affaire, dont nous ne savons pratiquement rien. Nous aurions pu revêtir des uniformes tout à fait réglementaires, et votre affaire ne s’en porterait pas plus mal. De plus, je suis incapable de vous dire que vous êtes inculpé, ou plutôt j’ignore si vous l’êtes. Vous vous trouvez en état d’arrestation, c’est vrai, mais je n’en sais pas plus. Peut-être les gardiens ont-ils raconté autre chose, mais il ne s’agit alors que de racontars. Or, si je ne réponds pas à vos questions, je peux cependant vous conseiller de moins penser à nous et à ce qui va vous arriver ; pensez donc davantage à vous-même. Et ne faites pas tant de bruit avec le sentiment de votre innocence, cela trouble l’impression plutôt bonne que vous faites par ailleurs. Aussi devriez-vous être plus réservé dans vos paroles ; nous aurions pu lire dans votre comportement pratiquement tout ce que vous venez de dire, même si vous n’aviez prononcé que quelques mots ; d’ailleurs, ces propos ne vous avantagent pas tellement. »

K. fixa le superviseur. Voilà qu’il recevait un sermon d’instituteur de la part d’un homme peut-être plus jeune que lui ? et qu’il se voyait sanctionné par un blâme pour sa franchise ? sans rien apprendre sur la raison de son arrestation et sur ceux qui l’avaient ordonnée ? Il fut pris par une certaine nervosité, déambula dans la pièce sans que l’on s’y opposât, retroussa ses manchettes, se tâta la poitrine, se lissa les cheveux et dit : « c’est absurde », en passant devant les trois messieurs, qui se retournèrent alors pour lui jeter des regards avenants quoique sévères, et il finit par s’arrêter à nouveau devant la table du superviseur. « Le procureur Hasterer est l’un de mes bons amis, dit-il, puis-je lui téléphoner ?

- Certainement, dit le superviseur, mais j’ignore le sens d’une telle démarche, à moins que vous n’ayez à l’entretenir d’une affaire privée.

- Le sens ? », s’écria K., plus consterné qu’énervé. « Mais qui êtes-vous donc ? Vous voulez du sens et vous mettez en scène l’absurdité la plus totale ? C’est à faire pleurer les pierres ! Ces messieurs ont commencé par me tomber dessus, et les voilà assis, ou debout, qui se tournent les pouces en me laissant faire de la haute voltige devant vous. Quel serait donc le sens de téléphoner à un procureur, quand il paraît que je suis en état d’arrestation ? C’est bon, je ne téléphonerai pas.

- Mais si », dit le superviseur en désignant de la main l’entrée où se trouvait le combiné, « je vous en prie, téléphonez donc.

- Non, je n’en ai plus envie », dit K. avant de se rendre à la fenêtre. L’assemblée était toujours postée de l’autre côté, même si la tranquillité des spectateurs paraissait quelque peu troublée puisque K. s’était lui aussi mis à la fenêtre. Les vieux voulaient se lever, mais l’homme dans leur dos les rassura. En pointant l’index vers l’extérieur, K. interpella le superviseur avec fougue : « Tenez, voilà d’autres spectateurs ». Puis il cria à ceux d’en face : « Disparaissez ! » Le trio recula immédiatement de quelques pas, et les deux vieux allaient jusqu’à s’abriter derrière le large corps de l’homme qui, à en juger par les mouvements de ses lèvres, dit quelque chose que la distance rendait incompréhensible. Mais ils ne disparurent pas entièrement et semblaient au contraire guetter le moment où ils pourraient à nouveau se rapprocher de la fenêtre sans se faire remarquer. « Des gens importuns, sans aucun respect ! », dit K. en se détournant d’eux. Le superviseur l’approuvait peut-être, comme K. crut le remarquer avec un regard sur le côté, mais il était également possible qu’il n’ait pas écouté du tout, car il tenait l’une de ses mains fermement appuyée sur la table et semblait comparer la longueur de ses doigts. Les deux gardiens étaient assis sur une malle enveloppée d’une couverture d’ornement en se frottant les genoux. Les trois jeunes gens avaient posé les mains sur les hanches et laissaient planer leurs regards dans le vague. Le silence régnait comme dans quelque bureau oublié. « Voyons, Messieurs », s’exclama K. qui eut l’impression fugace de les porter tous sur ses épaules, « à en juger par votre attitude, mon affaire devrait s’arrêter là. Je suis d’avis que le mieux serait de ne plus réfléchir à la légalité ou à l’illégalité de vos procédés mais de conclure cette affaire à l’amiable en nous serrant la main. Si vous partagez mon point de vue, alors je vous en prie… », et il s’avança vers la table du superviseur pour lui tendre la main. Le superviseur leva les yeux, se mordilla les lèvres et regarda la main tendue de K. qui restait convaincu que l’autre allait la prendre. Mais le superviseur se leva, saisit un chapeau rond, rigide sur le lit de Mlle Bürstner, qu’il posa prudemment des deux mains sur sa tête, comme s’il s’agissait d’essayer un chapeau neuf. « Comme tout vous paraît facile !, dit-il en même temps à K., nous devrions conclure cette affaire à l’amiable, disiez-vous ? Non non, ce n’est vraiment pas possible. Par contre, cela ne veut absolument pas dire que vous devez désespérer. Il n’y a aucune raison à cela. Vous êtes simplement en état d’arrestation, rien de plus. C’est ce que j’avais à vous notifier, je m’en suis acquitté et j’ai également constaté la manière dont vous l’avez pris. Nous pouvons en rester là pour aujourd’hui et prendre congé, provisoirement s’entend. Vous désirez sans doute vous rendre à la banque, à présent ?

- À la banque ?, demanda K., je croyais que j’étais en état d’arrestation. » Il mit une certaine obstination dans cette question car, bien que sa poignée de main n’ait pas été acceptée, il se sentit de plus en plus détaché de tous ces gens, surtout depuis que le superviseur s’était levé. Il jouait avec eux. S’ils devaient s’en aller, il avait l’intention de les suivre jusqu’à l’entrée de l’immeuble pour leur offrir son arrestation. Voilà pourquoi il répéta : « Comment puis-je me rendre à la banque si je suis en état d’arrestation ?

- Ah bon », fit le superviseur, qui avait déjà atteint la porte, « vous m’avez donc mal compris. Vous êtes certes en état d’arrestation, mais cela ne doit pas vous empêcher d’exercer votre métier. Et il ne faut pas que vous soyez gêné dans votre mode de vie habituel.

- Alors cet état d’arrestation n’est pas bien grave », dit K. en s’approchant du superviseur. « Je n’ai jamais prétendu le contraire », répondit celui-ci. « Mais alors la notification de mon arrestation ne semble pas non plus avoir été très nécessaire », dit K. en s’approchant davantage. Les autres s’étaient également rapprochés. À présent, tout le monde s’était regroupé dans un espace étroit près de la porte. « C’était mon devoir », dit le superviseur. « Un devoir stupide », dit K., intransigeant. « Possible, rétorqua le superviseur, mais ne perdons pas notre temps avec de tels discours. J’avais supposé que vous vouliez vous rendre à la banque. Puisque vous faites attention à tous les mots, j’ajoute que je ne vous force pas à vous rendre à la banque, j’avais simplement supposé que vous vouliez le faire. Pour vous faciliter la tâche et entourer votre arrivée à la banque de la plus grande discrétion, j’ai mis à votre disposition ces trois messieurs ici, des collègues à vous.

- Quoi ? », s’exclama K., et il dévisagea les trois personnages avec étonnement. Ces jeunes gens anémiques, sans caractère, qui n’existaient dans son souvenir que comme ce groupe posté près des photographies, étaient en effet des fonctionnaires de sa banque, non pas des collègues, voilà qui était exagéré et témoignait d’une faille dans l’omniscience du superviseur, mais il s’agissait sans conteste de fonctionnaires subalternes de la banque. Comment cela avait-il pu échapper à K. ? Comme il avait dû être accaparé par le superviseur et les gardiens pour ne pas reconnaître ces trois-là ! Rabensteiner, à la silhouette raide, qui agitait ses mains, Kullych, le blond aux yeux enfoncés, et Kaminer au sourire insupportable dû à un tic musculaire chronique. « Bonjour », dit K. après quelques instants, et il tendit la main à ces messieurs qui s’inclinèrent poliment. « Je ne vous avais absolument pas reconnus. Nous allons donc nous mettre au travail, n’est-ce pas ? » Empressés, ces messieurs acquiescèrent en riant, comme s’ils avaient attendu ce moment depuis le début ; or, comme K. fit remarquer l’absence de son chapeau qui était resté dans sa chambre, ils allèrent le chercher, l’un après l’autre, ce qui révélait tout de même un certain embarras. K. resta immobile et les suivit des yeux à travers les deux portes ouvertes, le dernier de la file étant évidemment Rabensteiner, plein d’indifférence, qui ne faisait que trotter avec élégance. Lorsque Kaminer lui tendit le chapeau, K. dut se rappeler avec insistance, comme il l’avait d’ailleurs souvent fait à la banque, que le sourire de Kaminer était involontaire et qu’il était de toute façon incapable de sourire volontairement. Dans l’antichambre, Mme Grubach, qui n’avait pas l’air de se sentir bien coupable, ouvrit la porte de l’appartement à toute l’assemblée, et K. abaissa le regard pour remarquer, comme si souvent, le ruban de son tablier qui dessinait une entaille inutilement profonde dans sa chair imposante. En bas, K. se décida, montre en main, de prendre une automobile pour ne pas accroître inutilement son retard qui atteignait déjà une demi-heure. Kaminer courut jusqu’au coin de la rue pour héler une voiture, tandis que les deux autres tentaient apparemment de divertir K. quand, soudain, Kullych désigna le portail de l’immeuble d’en face où apparut à l’instant le grand homme au bouc blond qui, d’abord un peu gêné de se montrer dans toute sa longueur, recula vers le mur auquel il s’adossa. Sans doute les vieux se trouvaient-ils encore dans l’escalier. K. se sentit agacé par Kullych qui avait porté son attention sur cet homme qu’il avait aperçu précédemment et qu’il s’attendait même à revoir. « Ne regardez pas ! », s’écria-t-il, sans remarquer combien une telle façon de parler était déplacée en s’adressant à des hommes adultes. Mais toute explication fut inutile, car l’automobile venant d’arriver, on s’y installa et partit. Alors K. se souvint qu’il n’avait pas remarqué le départ du superviseur et des gardiens, le superviseur ayant masqué les trois fonctionnaires comme ceux-ci venaient de masquer celui-là. Cela n’attestait pas d’une grande présence d’esprit, et K. prit la résolution de s’observer avec plus de rigueur à cet égard. Pourtant il se retourna machinalement et se pencha sur le pont arrière de l’automobile dans le but d’apercevoir le superviseur et les gardiens. Mais il reprit immédiatement sa position antérieure et se blottit confortablement dans un recoin de la voiture sans même avoir tenté de repérer quiconque. En dépit des apparences, il aurait eu besoin de bonnes paroles à ce moment précis, mais ces messieurs paraissaient éreintés, Rabensteiner regardant l’extérieur du côté droit de la voiture et Kullych du côté gauche ; seul Kaminer était disponible avec son sourire en coin qui, pour des raisons d’humanité, interdisait malheureusement toute plaisanterie.


 


 

Conversation avec Mme Grubach. Puis Mlle Bürstner


 

En ce printemps, K. avait l’habitude de passer ses soirées après le travail - quand cela était possible car, la plupart du temps, il restait au bureau jusqu’à neuf heures - avec de petites promenades seul ou en compagnie de collègues, pour ensuite se rendre dans une taverne à bières, où il se réunissait avec quelques messieurs plus âgés autour d’une table réservée, habituellement jusqu’à onze heures. Mais il y avait des exceptions à ce programme, par exemple lorsque K. était invité par le directeur de la banque, qui tenait ses capacités et sa loyauté en haute estime, pour une excursion en automobile ou un dîner dans sa villa. En outre, K. se rendait une fois par semaine chez une jeune fille du nom d’Elsa qui officiait comme serveuse pendant la nuit et la matinée dans un bar à vins et qui, durant la journée, ne recevait ses visites qu’au lit.

Mais ce soir-là - la journée s’étant écoulée très vite avec un travail harassant et beaucoup de vœux d’anniversaire tant respectueux qu’amicaux - K. voulut rentrer directement chez lui. Il y avait pensé à chaque petite pause dans sa journée de travail ; sans exactement connaître le sens de sa pensée, il lui semblait que les événements de la matinée avaient provoqué un grand désordre dans l’appartement de Mme Grubach et que c’était à lui de rétablir l’ordre. Or, une fois l’ordre rétabli, toute trace des événements en question serait effacée et les choses reprendraient leur cours habituel. Quant aux trois fonctionnaires, ils ne lui inspiraient aucune crainte, ils étaient à nouveau happés par la grande administration de la banque, ils ne montraient aucun changement d’attitude. À plusieurs reprises, K. les avait convoqués dans son bureau, seuls ou ensemble, simplement pour les observer ; à chaque fois, satisfait, il avait pu les renvoyer.

Lorsqu’il arriva à neuf heures et demie devant son immeuble, il rencontra dans l’entrée un jeune gaillard qui se tenait là les jambes écartées en fumant la pipe. « Qui êtes-vous ? », demanda immédiatement K. en approchant sa tête du gaillard car on ne voyait pas grand-chose dans la pénombre du couloir. « Je suis le fils du concierge, Monsieur », répondit le gaillard qui ôta la pipe de la bouche et s’écarta. « Le fils du concierge ? », demanda K. en tapotant nerveusement le sol avec sa canne. « Monsieur désire-t-il quelque chose ? Dois-je aller chercher mon père ?

- Non non », dit K. sur le ton de l’excuse, comme si le gaillard avait commis un larcin mais qu’il lui pardonnait. « C’est bon », dit-il ensuite, avant de poursuivre son chemin, mais au pied de l’escalier, il se retourna encore une fois.

Il aurait pu se rendre directement dans sa chambre, mais comme il comptait s’entretenir avec Mme Grubach, il frappa aussitôt à sa porte. Un bas tricoté à la main, elle était assise à sa table, garnie d’un tas d’autres bas usés. K. s’excusa distraitement pour sa venue tardive, mais Mme Grubach fut très aimable et ne toléra aucune excuse ; elle dit qu’elle était toujours à sa disposition, qu’il était son meilleur locataire, celui qu’elle préférait. K. inspecta la pièce, elle avait retrouvé son aspect antérieur, et la vaisselle du petit-déjeuner, qui se trouvait ce matin sur la petite table près de la fenêtre, avait également été débarrassée. « Les mains des femmes accomplissent tout de même beaucoup de choses en silence », pensa-t-il ; peut-être aurait-il cassé la vaisselle sur-le-champ, mais il n’aurait certainement pas pu la débarrasser. Il regarda Mme Grubach avec une certaine gratitude. « Pourquoi travaillez-vous si tard ? », s’enquit-il. À présent, ils étaient tous deux assis à la table, et K. plongea de temps à autre ses mains dans les bas. « Il y a beaucoup à faire, dit-elle, pendant la journée j’appartiens aux locataires et si je veux prendre soin de mes affaires, il ne me reste que les soirées.

- Aujourd’hui, vous avez eu un travail hors du commun à cause de moi, n’est-ce pas ?

- Pourquoi donc ? », demanda-t-elle avec un peu plus d’entrain, posant son ouvrage sur ses genoux. « Je parle des hommes qui étaient là ce matin.

- Ah bon, fit-elle en retrouvant son calme, ça ne m’a pas donné plus de travail. » K. la regarda en silence reprendre le bas tricoté. Elle a l’air de s’étonner que j’en parle, pensa-t-il, elle ne semble pas approuver le fait que j’en parle. Il est d’autant plus important que je le fasse. Je ne peux en parler qu’avec une vieille dame. « Si, cela aura sûrement causé du dérangement, dit-il alors, mais cela ne se reproduira pas.

- Non, cela ne peut pas se reproduire », renchérit-elle en adressant un sourire presque mélancolique à K. « Est-ce que vous êtes sérieuse ?, demanda K.

- Oui, dit-elle en baissant la voix, mais surtout, il ne faut pas que ça vous pèse trop. Avec tout ce qui se passe dans le monde ! Comme vous me parlez en confiance, Monsieur K., je peux bien vous avouer que j’ai un peu écouté à la porte et que les deux gardiens m’ont raconté certaines choses. C’est de votre bonheur qu’il s’agit, et il me tient vraiment à cœur, plus qu’il ne devrait, car je ne suis que votre logeuse. Eh bien, j’ai entendu certaines choses, mais je ne peux pas dire qu’elles étaient bien méchantes. Non. Il se trouve qu’on vous a arrêté, mais pas comme on arrête un voleur. Quand on est arrêté comme un voleur, c’est grave, mais cette arrestation-là… J’ai l’impression qu’il s’agit d’une chose savante, veuillez m’excuser si je dis des bêtises, j’ai l’impression que c’est une chose savante que je ne comprends pas mais qu’il n’est pas nécessaire de comprendre.

- Vous n’avez pas dit de bêtises, Madame Grubach, je partage votre avis, du moins en partie, mais j’ai un jugement plus pointu que le vôtre sur tout cela, et pour moi ce n’est même pas une chose savante, ce n’est rien du tout. J’ai été surpris, voilà ce qui s’est passé. Si je m’étais levé au réveil, sans me laisser perturber par l’absence d’Anna, et si j’étais venu vous voir, sans faire attention à quiconque se trouvant sur mon chemin, si j’avais exceptionnellement pris mon petit-déjeuner dans la cuisine, si je vous avais prié de me rapporter mes habits de la chambre, bref, si j’avais agi raisonnablement, rien ne se serait passé, tout ce qui se tramait aurait été asphyxié. Mais on est si peu préparé. Dans la banque, par exemple, je suis préparé, il serait impossible qu’une telle chose puisse m’y arriver, j’y dispose de mon serviteur personnel, le téléphone extérieur et la ligne interne sont disposés sur ma table, je reçois sans cesse des gens, diverses parties et fonctionnaires, en outre je suis constamment plongé dans l’ambiance du travail, ce qui accroît ma lucidité, et cela me plairait presque de m’y trouver confronté à une telle affaire. Bon, la voici close et, en vérité, je ne tenais plus du tout à en parler, mais votre jugement, le sentiment d’une femme raisonnable, je tenais à l’entendre et je suis ravi que nous soyons d’accord. À présent, il faut que vous me donniez la main, un tel accord doit être confirmé par une poignée de mains. »

Me donnera-t-elle la main ? Le superviseur ne m’a pas donné la main, pensa-t-il tout en portant un regard différent, examinateur, sur la femme. Elle se leva, car il s’était lui aussi levé, elle était un peu embarrassée parce qu’elle n’avait pas compris toutes les paroles de K. En raison de cet embarras, elle dit quelque chose qu’elle ne voulait pas dire et qui n’était pas du tout à propos : « Ne le prenez donc pas trop à cœur, Monsieur K. », dit-elle avec des larmes dans la voix en oubliant évidemment la poignée de mains. « Je ne vois pas pourquoi je le prendrais à cœur », répondit K., soudain lassé, se rendant à l’évidence que tout assentiment de la part de cette femme était sans valeur.

Arrivé à la porte, il s’enquit encore : « Mademoiselle Bürstner est-elle rentrée ?

- Non », répondit Mme Grubach, et elle eut un sourire qui entoura cette information brute d’une compassion tardive et raisonnable. « Elle est au théâtre. Avez-vous quelque chose à lui demander ? Désirez-vous que je lui fasse une commission ?

- Oh, je voulais simplement échanger quelques mots avec elle.

- Malheureusement, j’ignore l’heure de son retour ; quand elle va au théâtre, elle a l’habitude de rentrer tard.

- C’est tout à fait sans importance », dit K. en s’orientant déjà tête baissée vers la porte pour s’en aller, « je voulais simplement m’excuser auprès d’elle pour avoir accaparé sa chambre, aujourd’hui.

- Ce n’est pas nécessaire, Monsieur K., vous êtes trop attentionné, cette demoiselle n’est même pas au courant, elle n’est pas rentrée depuis ce matin, et tout a été remis en ordre, voyez par vous-même. » Et elle ouvrit la porte de la chambre de Mlle Bürstner. « Merci, je vous fais confiance », dit K., mais il avança malgré tout jusqu’à la porte ouverte. La lune éclairait discrètement la pièce sombre. D’après ce que l’on put voir, tout avait effectivement été remis en place, et la blouse n’était plus accrochée à la poignée de la fenêtre. Sur le lit, les coussins paraissaient étrangement hauts, exposés partiellement aux reflets de la lune. « Cette demoiselle rentre souvent tard », dit K. en regardant Mme Grubach comme si elle en portait la responsabilité. « Voilà comment sont les jeunes gens ! », dit Mme Grubach sur le ton de l’excuse. « Certes, certes, dit K., mais parfois cela dépasse les bornes.

- C’est juste, répondit Mme Grubach, vous avez tellement raison, Monsieur K. Peut-être aussi dans ce cas. Je ne veux surtout pas médire de Mlle Bürstner, c’est une gentille jeune fille, pleine de bonté, prévenante, soigneuse, ponctuelle, travailleuse, je tiens tout ça en grande estime, mais c’est vrai qu’elle devrait avoir plus de fierté, plus de retenue. Ce mois-ci, je l’ai aperçue par deux fois dans certaines rues peu fréquentées, à chaque fois en compagnie d’un monsieur différent. J’en suis très gênée, et je ne le raconte, Dieu m’en soit témoin, qu’à vous seul, Monsieur K., mais je ne pourrai éviter d’en parler également à cette demoiselle. Ce n’est d’ailleurs pas la seule chose qui me la rende suspecte.

- Vous faites vraiment fausse route », dit K., plein de colère et presque incapable de le dissimuler, « d’ailleurs vous avez de toute évidence mal compris ma remarque sur cette demoiselle, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Et je vous mets sincèrement en garde contre le fait de lui dire quoi que ce soit, vous êtes complètement dans l’erreur, je connais très bien cette demoiselle, rien de ce que vous avez dit n’est vrai. D’ailleurs, je me suis trop avancé, je n’ai pas l’intention de vous empêcher de lui dire quoi que ce soit. Bonne nuit.

- Monsieur K. », fit Mme Grubach sur un ton suppliant, et elle se dépêcha de rattraper K. devant sa porte, qu’il avait déjà ouverte, « mais je ne veux pas encore lui parler, à cette demoiselle, je vais d’abord continuer à l’observer, bien sûr, c’est à vous seul que j’ai confié ce que je savais. Finalement, il est dans l’intérêt de tous les locataires que cette maison demeure propre, et c’est ma seule ambition dans cette affaire.

- La propreté !, s’exclama K. par la porte entrouverte, si vous entendez préserver la propreté de cette maison, il faut commencer par me donner mon congé. » Puis il claqua la porte sans tenir compte du léger tapotement qui s’ensuivit.

Comme il n’avait aucune envie de dormir, il décida de rester éveillé et de profiter de l’occasion pour être fixé sur l’heure d’arrivée de Mlle Bürstner. Peut-être serait-il alors possible, même si le moment paraissait mal choisi, d’échanger quelques paroles avec elle. Se prélassant à la fenêtre en se pinçant les yeux fatigués, il pensa un instant à punir Mme Grubach en persuadant Mlle Bürstner de lui donner ensemble leur congé. Mais cela lui parut horriblement exagéré, et il se suspecta même d’avoir l’intention de changer de logement en raison des incidents de la matinée. Rien n’aurait pu être plus absurde et surtout plus inutile et méprisable.

Las de contempler la rue vide, il s’étendit sur le canapé, après avoir entrouvert la porte de l’antichambre afin d’apercevoir immédiatement et sans se déplacer toute personne qui entrerait dans l’appartement. Jusqu’à onze heures environ, il resta calmement allongé en fumant un cigare. Ensuite, n’y tenant plus, il fit un tour dans l’antichambre comme s’il pouvait ainsi précipiter l’arrivée de Mlle Bürstner. Il n’éprouvait pas de désir particulier pour elle, il ne se souvenait même pas des détails de son apparence physique, mais il voulait lui parler et cela l’excitait qu’avec son arrivée tardive, elle suscitait de l’impatience et du désordre jusque dans la conclusion de cette journée. Aussi était-ce de sa faute s’il n’avait pas dîné ce soir et rendu à Elsa la visite prévue pour aujourd’hui. Cependant, il pouvait encore se rattraper sur les deux plans en passant au bar à vins où Elsa était employée. Et il comptait le faire un peu plus tard, après l’entretien avec Mlle Bürstner.

Il était onze heures et demie passées lorsque quelqu’un se fit entendre dans la cage d’escalier. Perdu dans ses pensées, K., qui faisait bruyamment les cent pas dans l’antichambre comme s’il était dans sa propre chambre, s’abrita derrière sa porte. C’était Mlle Bürstner. Grelottante, elle resserra un foulard de soie autour de ses frêles épaules en verrouillant l’entrée. Dans un instant, elle rejoindrait sa chambre où, vers minuit, K. n’aurait certainement plus le droit de pénétrer ; il fallait donc qu’il l’abordât sur-le-champ, mais il avait malencontreusement omis d’allumer la lumière électrique dans sa chambre, de sorte que son surgissement de la pièce obscure allait ressembler à un assaut et provoquer en tout cas une frayeur considérable. Dans son désarroi, et comme il n’y avait pas de temps à perdre, il chuchota par la fente de la porte : « Mademoiselle Bürstner. » Ces mots sonnèrent comme un supplique, non comme un appel. « Il y a quelqu’un ? », demanda Mlle Bürstner qui fit de grands yeux en regardant à la ronde. « C’est moi », dit K., et il s’avança. « Ah ! Monsieur K. », dit Mlle Bürstner en souriant. « Bonsoir », et elle lui tendit la main. « Je voulais vous dire quelques mots, me le permettrez-vous à cette heure-ci ?

- À cette heure-ci ?, demanda Mlle Bürstner, faut-il que ce soit à cette heure-ci ? C’est un peu étrange, non ?

- Je vous attends depuis neuf heures.

- Eh bien, j’étais au théâtre, et j’ignorais tout de vos projets.

- La chose dont j’ai à vous entretenir ne s’est présentée qu’aujourd’hui.

- Ah bon ! en principe, je n’ai pas d’objection, si ce n’est que je tombe de sommeil. Vous n’avez qu’à venir dans ma chambre pour quelques minutes. Nous ne pouvons en aucun cas discuter ici, nous réveillerions tout le monde, et cela me gênerait bien davantage pour nous-mêmes que pour les autres gens. Attendez que j’allume dans ma chambre, puis éteignez la lumière ici. » K. s’exécuta, mais il patienta jusqu’à ce que, dans sa chambre, Mlle Bürstner répétât à voix basse son invitation à venir la rejoindre. « Asseyez-vous », dit-elle en désignant l’ottomane ; malgré la fatigue qu’elle avait évoquée, elle resta debout près du montant du lit ; elle n’ôta même pas son chapeau menu, quoique orné d’une multitude de fleurs. « Alors, que voulez-vous ? Je suis vraiment curieuse de le savoir. » Elle croisa légèrement ses jambes. « Vous allez peut-être me dire, commença K., que l’affaire n’est pas assez urgente pour être débattue maintenant, mais…

- J’ai l’habitude de ne pas écouter les préambules, dit Mlle Bürstner.

- Cela m’arrange, dit K. Votre chambre a été mise un peu en désordre ce matin, pour ainsi dire par ma faute ; des étrangers ont agi contre ma volonté et néanmoins par ma faute, comme je l’ai dit ; voilà pourquoi je voulais vous demander pardon.

- Ma chambre ? », s’enquit Mlle Bürstner, en examinant non pas la chambre, mais K. « C’est ça », dit K., et à présent leurs regards se croisèrent pour la première fois ; « en principe, la manière dont les choses se sont passées ne mérite pas une seule parole.

- Pourtant c’est ça, le plus intéressant, dit Mlle Bürstner.

- Non, fit K.

- Bien, reprit Mlle Bürstner, je ne veux pas m’immiscer dans vos secrets, et si vous persistez à dire que ce n’est pas intéressant, je ne vais pas le contester. Le pardon que vous me demandez, je veux bien vous l’accorder, d’autant que je ne constate pas la moindre trace de désordre. » Les paumes des mains sur le bas des hanches, elle fit un tour dans la chambre. Près de la natte aux photographies, elle s’immobilisa. « Mais regardez ! s’exclama-t-elle. En effet, mes photographies sont sens dessus sens dessous. Voilà qui est moche. Quelqu’un aura donc séjourné dans ma chambre sans autorisation. » K. approuva de la tête, et il maudit en silence le fonctionnaire Kaminer, incapable de dominer ses ardeurs absurdes et fatigantes. « C’est curieux, dit Mlle Bürstner, que je sois obligée de vous interdire quelque chose que vous devriez vous interdire vous-même, en l’occurrence de ne pas pénétrer dans ma chambre en mon absence.

- Comme je vous l’ai expliqué, Mademoiselle », dit K. en la rejoignant près des photographies, « ce n’est pas moi qui m’en suis pris à vos photographies ; mais puisque vous ne me croyez pas, je dois vous avouer que la commission d’enquête se trouvait accompagnée de trois fonctionnaires de la banque, dont l’un, que je compte mettre dehors à la prochaine occasion, aura probablement touché aux photographies. » Devant le regard interrogateur de la demoiselle, K. ajouta : « Oui, une commission d’enquête est venue ici.

- À cause de vous ? demanda-t-elle

- Oui, répondit K.

- Non, s’exclama la demoiselle en riant.

- Si, dit K., pensez-vous que je ne sois pas coupable ?

- Pas coupable, eh bien…, répliqua la demoiselle, je ne voudrais pas émettre de jugement hâtif, il serait peut-être lourd de conséquences, et puis je ne vous connais pas, mais il faut tout de même être un grand criminel pour se retrouver avec une commission d’enquête sur le dos. Et si vous êtes libre - du moins votre calme me suggère-t-il que vous ne vous êtes pas échappé de prison - alors vous ne pouvez pas avoir commis un si grand crime.

- Oui, dit K., mais la commission d’enquête peut avoir fini par conclure à mon innocence ou en tout cas à une culpabilité moins importante qu’on ne l’avait supposé.

- Certes, cela se peut, dit Mlle Bürstner avec une grande concentration.

- Vous voyez, dit K., vous n’avez pas beaucoup d’expérience en matière de justice.

- Non, c’est vrai, confirma Mlle Bürstner, et je l’ai souvent regretté, car je voudrais tout connaître, et en particulier les affaires de justice, qui m’intéressent énormément. La justice possède un étrange pouvoir d’attraction, n’est-ce pas ? D’ailleurs, je vais certainement parfaire mes connaissances dans ce domaine car le mois prochain j’entre comme assistante dans un cabinet d’avocats.

- C’est très bien, dit K., vous pourrez alors m’aider un peu dans mon procès.

- Cela se pourrait, dit Mlle Bürstner, oui, pourquoi pas ? J’aime bien utiliser mes compétences.

- Je suis sérieux, dit K., ou du moins à moitié sérieux, comme vous l’êtes vous-même. L’affaire est trop insignifiante pour mandater un avocat, mais une conseillère serait la bienvenue.

- Oui, mais si je dois être votre conseillère, il faudrait que je sache de quoi il s’agit, dit Mlle Bürstner.

- C’est le nœud du problème, dit K., je n’en sais rien moi-même.

- Alors vous vous êtes moqué de moi, dit Mlle Bürstner excessivement déçue, ce n’était certainement pas nécessaire de choisir une heure aussi tardive de la nuit pour le faire. » Et elle s’éloigna des photographies, près desquelles ils s’étaient longtemps tenus ensemble. « Mais non, Mademoiselle, dit K., je ne plaisante pas. Vous ne voulez donc pas me croire ! Je viens de vous dire tout ce que je sais. Et même davantage, car ce n’était pas une commission d’enquête, je l’appelle comme ça parce que je ne vois pas d’autre nom pour la désigner. Il n’y a pas eu d’enquête, j’ai simplement été arrêté, fût-ce par une commission. » Mlle Bürstner était assise sur l’ottomane et se remit à rire. « Alors c’était comment ? demanda-t-elle.

- Affreux », répondit K., sans y penser à ce moment précis, car il fut complètement saisi par l’attitude de Mlle Bürstner qui soutenait son visage d’une main - le coude reposait sur le coussin de l’ottomane - tandis que l’autre main passait lentement sur sa hanche. « C’est trop général, dit-elle.

- Qu’est-ce qui est trop général ? » demanda K. Puis il se souvint et s’enquit : « Aimeriez-vous que je vous montre comment cela s’est passé ? » Il avait besoin de mouvement mais ne voulait pas s’en aller. « Je suis bien fatiguée, dit Mlle Bürstner.

- Vous êtes arrivée si tard, dit K.

- Et voilà que ça se termine en reproches, mais ils sont justifiés car je n’aurais pas dû vous laisser entrer. Et de toute évidence, ce n’était pas nécessaire.

- C’était nécessaire, vous allez le voir tout de suite, dit K. Vous permettez que j’écarte la table de nuit de votre lit ?

- Qu’est-ce qui vous prend ?, dit Mlle Bürstner, non je ne vous le permets absolument pas !

- Alors je ne peux rien vous montrer », dit K., plein d'excitation, comme si on lui causait un tort immense. « Soit, si vous en avez besoin pour votre démonstration, vous n’avez qu’à déplacer la table de nuit », dit-elle, en ajoutant après un silence d’une voix plus faible : « Je suis si fatiguée que je vous en accorde plus que je ne devrais. » K. disposa la petite table au milieu de la pièce et s’y installa. « Il faut que vous ayez une idée correcte de la disposition des personnages, c’est très intéressant. Je suis le superviseur, deux gardiens sont assis sur la malle là-bas, trois jeunes gens se tiennent près des photographies. Un chemisier blanc, je ne le mentionne qu’en passant, est suspendu à la poignée de la fenêtre. Et maintenant on commence. Ah oui, je m’oubliais. Le personnage le plus important, c’est-à-dire moi-même, se tient ici, devant la petite table. Le superviseur est assis très confortablement, les jambes croisées, le bras pendouillant par-dessus le dossier de la chaise, un goujat de la pire espèce. Et maintenant on commence réellement. Le superviseur hausse la voix comme s’il devait me réveiller ; en fait, il crie ; pour vous donner une idée, il faut malheureusement que je crie, moi aussi ; d’ailleurs, il ne crie que mon nom. » Mlle Bürstner, qui écoutait en riant, posa l’index sur les lèvres pour empêcher K. de crier, mais il fut trop tard. K. était trop accaparé par le rôle et scanda lentement : « Joseph K. ! », sans d’ailleurs atteindre une amplitude vocale aussi forte qu’on pouvait le craindre et de telle sorte que le cri, après avoir été proféré brusquement, ne semblait se répandre que peu à peu dans la pièce.

Alors on tapa à plusieurs reprises sur la porte de la chambre mitoyenne, des coups puissants, brefs et réguliers. Mlle Bürstner pâlit et porta la main à son cœur. K. s’effraya d’autant plus qu’il était tout à fait incapable, pendant un temps, de penser à autre chose qu’aux événements de la matinée et à la jeune fille pour qui il les mettait en scène. Dès qu’il se fut ressaisi, il bondit près de Mlle Bürstner et lui prit la main. « Ne craignez rien, chuchota-t-il, je vais tout arranger. Mais qui cela peut-il bien être ? Il n’y a que le salon de l’autre côté, et personne n’y dort.

- Si, murmura-t-elle à l’oreille de K., depuis hier, un neveu de Mme Grubach y dort, un capitaine. En ce moment, aucune autre chambre n’est libre. Cela m’était également sorti de l’esprit. Mais quelle idée de crier ainsi ! Ça me rend malheureuse.

- Il n’y a aucune raison à cela », dit K. et, lorsqu’elle se laissa retomber sur le coussin, il lui donna un baiser sur le front. « Assez, assez, dit-elle en se redressant rapidement, partez, mais partez, que voulez-vous donc, il est en train d’écouter à la porte, il entend tout. Comme vous m’accablez !

- Je ne partirai pas avant que vous ne vous soyez un peu calmée, dit K. Venez, allons à l’autre bout de la pièce, il ne pourra pas nous entendre. » Elle s’y laissa conduire. « Vous ne prenez pas en considération, dit-il, qu’il s’agit certes d’une situation embarrassante pour vous, mais en aucun cas d’un danger. Vous savez que Mme Grubach, qui a le pouvoir de décision dans cette affaire, en particulier parce que le capitaine est son neveu, conçoit une sorte de vénération à mon égard, et elle croit sans réserve tout ce que je dis. Du reste, elle est mon obligée car elle m’a emprunté une somme assez élevée. J’accepte toutes vos propositions pour expliquer notre réunion, si tant est qu’elles soient quelque peu raisonnables, et je mets un point d’honneur à persuader Mme Grubach d’accepter cette explication non seulement en public, mais aussi avec une foi sincère et authentique. Vous n’avez absolument pas à me ménager. Si vous voulez que l’on pense que je vous ai assailli, Mme Grubach sera informée dans ce sens, et elle en prendra connaissance sans perdre sa confiance en moi, tellement elle tient à ma personne. » Silencieuse et un peu recroquevillée, Mlle Bürstner contempla le sol devant elle. « Pourquoi Mme Grubach ne croirait-elle pas que je vous ai assaillie ? », ajouta K. Face à lui, il aperçut la chevelure aux reflets roux, séparée par une raie, légèrement bombée, fermement maintenue. Il crut qu’elle allait lui adresser un regard, mais elle dit sans changer d’attitude : « Veuillez m’excuser, ces coups m’ont vraiment effrayée, bien plus que les éventuelles conséquences liées à la présence du capitaine. Tout était si silencieux après votre cri, et puis il y a eu ces coups, voilà pourquoi j’ai été effrayée, et j’étais assise non loin de la porte, les coups ont résonné tout près de moi. Merci pour vos propositions, mais je ne les accepte pas. Je suis capable d’assumer la responsabilité de tout ce qui se passe dans ma chambre, et face à quiconque. Je suis surprise que vous ne voyiez pas le caractère blessant que vos propositions ont pour moi, en exceptant les bonnes intentions que je reconnais bien sûr. Mais partez maintenant, laissez-moi seule, j’en éprouve un plus grand besoin encore que tout à l’heure. Les quelques minutes que vous m’avez demandées se sont transformées en une demi-heure ou plus. » K. lui prit la main, puis le poignet : « Mais vous n’êtes pas fâchée contre moi ? », demanda-t-il. Elle écarta sa main et répondit : « Non non, je ne me fâche jamais et contre personne. » Il saisit à nouveau son poignet, elle le toléra et le mena ainsi à la porte. Il était fermement décidé à partir. Mais devant la porte il hésita, comme s’il était surpris de trouver une porte à cet endroit ; Mlle Bürstner profita de cet instant pour l’ouvrir, s’échapper dans l’antichambre et dire doucement à K. : « Mais venez donc, je vous en prie. Vous voyez » - elle désigna la porte du capitaine, sous laquelle une raie de lumière se profilait - « il a allumé, et il parle de nous.

- J’arrive », dit K., et il s’avança, la saisit, l’embrassa sur la bouche puis sur tout le visage, tel un animal assoiffé, précipitant sa langue sur l’eau de source tant désirée. Enfin, il l’embrassa sur le cou, près de la gorge, où il laissa longtemps reposer ses lèvres. Un bruit dans la chambre du capitaine lui fit lever les yeux. « Je vais y aller maintenant », dit-il avec l’envie d’appeler Mlle Bürstner par son prénom que pourtant il ignorait. Elle acquiesça d’un mouvement de tête épuisé et, après s’être à moitié détournée, lui laissa sa main pour un baiser, comme si elle n’en avait plus conscience, puis elle rentra dans sa chambre, le dos voûté. Peu après, K. était allongé dans son lit. Il s’endormit bien vite, après avoir réfléchi quelques instants à sa conduite, dont il était satisfait en s’étonnant toutefois de ne pas ressentir une plus grande satisfaction ; et il s’inquiéta sérieusement pour Mlle Bürstner à cause du capitaine.

 

 

 

N.B. : Entièrement retraduit, le roman n'attend plus qu'un éditeur français (contact)

Lien sur le texte original : Der Prozess

 

 
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