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FRANZ KAFKA

 

Le Procès

(roman)

 

Nouvelle traduction de l’allemand par
Stefan Kaempfer

 

pour la version française

© kaempfer 2016

 

 

 

I –


 

Arrestation


 


 

Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car il fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. Cette fois-là, la cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son petit-déjeuner tous les jours vers huit heures, ne se présenta pas. Ce n’était encore jamais arrivé. K. patienta quelques instants, aperçut de son oreiller la vieille femme habitant en face, qui l’observait avec une curiosité tout à fait inhabituelle puis, à la fois troublé et affamé, il sonna. Aussitôt, on frappa à sa porte, et un homme entra, qu’il n’avait encore jamais vu dans cet appartement. Quoique mince, il était bien bâti et portait un habit noir seyant, pourvu à la façon des costumes de voyage d’une série de plis, de poches, de boucles, de boutons et d’une ceinture, qui le firent paraître particulièrement pratique même si leur utilité restait incertaine. « Qui êtes-vous ? » demanda K. qui s’était immédiatement redressé sur son lit. Or, comme s’il fallait accepter sa présence, l’homme ne releva pas la question et remarqua simplement de son côté : « Vous avez sonné ?

– Anna doit m’apporter le petit-déjeuner », dit K. et il tenta de découvrir tout d’abord en silence l’identité de l’homme par l’observation et la réflexion. Mais celui-ci ne s’exposa pas très longtemps à son regard et se tourna vers la porte, qu’il entrebâilla légèrement pour dire à quelqu’un qui se tenait apparemment juste derrière : « Il veut qu’Anna lui apporte son petit-déjeuner. » S’ensuivit un petit rire dans la chambre mitoyenne, dont la sonorité ne permettait pas de déterminer s’il était le fait d’une seule ou de plusieurs personnes. Bien que l’étranger ne pût en avoir tiré une information qu’il ignorait auparavant, il dit tout de même à K. sur le ton du communiqué : « C’est impossible.

– Ce serait nouveau », dit K. avant de sauter du lit et d’enfiler son pantalon à la hâte. « J’aimerais bien savoir qui sont ces gens dans la chambre d’à côté et comment Mme Grubach va justifier ce dérangement à mon égard. » Il lui vint tout de suite à l’idée qu’il aurait pu éviter de dire ces paroles à haute voix et que d’une certaine façon il reconnaissait ainsi à l’homme un droit de surveillance, mais pour l’heure cela ne lui parut pas important. Or, l’étranger le prit de cette manière car il demanda : « Vous ne préférez pas rester là ?

– Je ne veux ni rester là ni que vous m’adressiez la parole si vous ne vous présentez pas.

– Je ne pensais pas à mal », dit l’étranger, avant d’ouvrir la porte de son propre chef. À première vue, la chambre mitoyenne, dans laquelle K. pénétra plus lentement que prévu, n’avait pas changé depuis la veille au soir. C’était le salon de Mme Grubach, mais peut-être y avait-il aujourd’hui un peu plus de place que d’habitude dans cette pièce encombrée de meubles, de couvertures, de porcelaine et de photographies, on ne s’en rendait pas bien compte sur le moment, d’autant que le changement principal consistait dans la présence d’un homme assis près de la fenêtre ouverte avec un livre dont il se désintéressa à présent : « Vous auriez dû rester dans votre chambre ! Franz ne vous l’a-t-il donc pas dit ?

– Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ? » demanda K. en faisant alterner son regard entre le nouveau personnage et celui que l’on appelait Franz, qui s’était arrêté dans l’embrasure de la porte. Par la fenêtre ouverte, on apercevait à nouveau la vieille femme qui, avec une curiosité véritablement sénile, s’était maintenant postée à une fenêtre située en face du salon afin de pouvoir continuer à tout voir. « Mais je veux que Mme Grubach… », lança K. avec un geste pour se libérer des deux hommes, qui pourtant se tenaient loin de lui, puis il fit mine de s’en aller. « Non, dit l’homme près de la fenêtre, vous n’avez pas le droit de partir puisque vous êtes en état d’arrestation.

– Ça m’en a tout l’air », dit K., avant de demander : « Et pourquoi donc ?

– Il n’est pas de notre ressort de vous le dire. Allez dans votre chambre et patientez. Il se trouve que la procédure a été engagée, et le moment venu vous serez mis au courant de tout. J’excède ma mission en vous parlant aussi amicalement. Mais je veux espérer que personne ne nous entend, à part Franz qui enfreint lui aussi tous les règlements en se montrant aimable avec vous. Si vous continuez d’avoir autant de chance dans l’attribution de vos gardiens, vous pouvez être confiant. » K. voulut s’asseoir mais il constata qu’il n’y avait aucun siège dans toute la pièce, hormis le fauteuil près de la fenêtre. « Vous finirez par comprendre la vérité de tout ça », dit Franz qui se dirigeait vers lui en même temps que l’autre homme. Surtout ce dernier était bien plus grand que K. et lui tapota l’épaule à plusieurs reprises. Tous deux inspectèrent sa chemise de nuit, et ils dirent qu’il allait devoir mettre une chemise bien plus modeste à présent, mais qu’ils conserveraient celle-là tout comme le reste de son linge qui lui serait restitué si son affaire devait se conclure favorablement. « Il est préférable que vous nous remettiez vos affaires, plutôt qu’au dépôt, dirent-ils, car au dépôt, il y a souvent des malversations, et d’ailleurs on y vend toutes les affaires après un certain temps sans se soucier de ce que la procédure correspondante soit terminée ou non. Et ce genre de procès traîne beaucoup en longueur, surtout ces derniers temps  ! Toutefois, le dépôt finirait par vous restituer la recette, mais d’abord cette recette est en soi minime car à la vente, ce n’est pas la hauteur de l’offre mais la hauteur du pot de vin qui compte, et ensuite l’expérience nous enseigne que de telles recettes diminuent quand elles passent de main en main au fil des années. » K. ne prêta guère attention à ces discours, le droit de disposer de ses affaires, qui pour l’heure lui appartenait peut-être encore, ne valait pas grand-chose à ses yeux, il était bien plus important de tirer sa situation au clair ; or la présence de ces gens lui interdisait même de réfléchir, sans cesse le ventre du second gardien – il ne pouvait en effet s’agir que de gardiens – venait le heurter quasi amicalement, mais en levant les yeux, il aperçut, sans rapport avec ce gros corps, un visage sec et osseux au nez proéminent, tordu sur le côté, qui communiquait par-dessus sa tête avec l’autre gardien. Quelle sorte d’hommes étaient-ils donc ? De quoi parlaient-ils ? À quelle administration appartenaient-ils ? K. vivait pourtant dans un État de droit, la paix régnait partout et toutes les lois étaient en vigueur ; dès lors, qui osait venir lui tomber dessus à son domicile ? Il était toujours enclin à prendre les choses à la légère, de ne croire au pire que quand le pire était arrivé, de ne pas se préoccuper de l’avenir, même si tout menaçait. Or, à présent, une telle attitude ne lui semblait plus indiquée ; on pouvait évidemment voir une plaisanterie dans tout cela, une plaisanterie certes grossière qui, pour des raisons inconnues, peut-être parce que c’était le jour de son trentième anniversaire, lui aurait été faite par les collègues de la banque, voilà qui était dans le domaine du possible ; peut-être suffisait-il simplement de leur rire au nez, à ces gardiens, et ils riraient à leur tour, peut-être s’agissait-il de domestiques du coin de la rue, ils n’en étaient pas bien différents ; cependant, il était décidé, pratiquement dès l’instant où il avait aperçu le gardien Franz, de ne pas céder le moindre avantage qu’il pouvait avoir sur ces gens. Il voulait bien courir le risque que l’on dirait plus tard qu’il ne comprenait pas la plaisanterie, mais il se souvenait – même si par ailleurs il n’avait pas l’habitude de tirer la leçon de ses expériences – de certains cas en soi insignifiants où, en toute conscience et contrairement à ses amis, il s’était comporté de manière imprudente, sans la moindre intuition des conséquences possibles, ce qui lui avait valu la sanction des événements. Cela ne devait pas se reproduire, du moins pas cette fois ; si c’était une comédie, il y jouerait son rôle.

Pour l’instant, il était toujours libre. « Permettez », dit-il avant de passer à la hâte entre les gardiens et de se rendre dans sa chambre. « Il se montre raisonnable », entendit-il dire dans son dos. Dans sa chambre, il ouvrit à la hâte les tiroirs du bureau, où tout était soigneusement rangé, mais il était trop irrité pour retrouver immédiatement les papiers d’identité qu’il cherchait. Il finit par mettre la main sur son permis de cycliste et voulut l’apporter aux gardiens mais, le document lui paraissant trop insignifiant, il continua de fouiller jusqu’à ce qu’il trouvât le certificat de naissance. Au moment où il fut de retour dans la pièce mitoyenne, la porte d’en face s’ouvrit et Mme Grubach s’apprêta à y entrer. On ne l’aperçut qu’un instant, car dès qu’elle reconnut K., elle afficha de la gêne, s’excusa, disparut et referma la porte avec une extrême précaution. K. n’avait eu que le temps de dire : « Mais entrez donc ! » À présent, il se tenait avec ses papiers au milieu de la pièce, le regard toujours rivé sur la porte qui ne s’ouvrait plus, et il ne fut alerté que par une interjection des gardiens qui dévoraient son petit-déjeuner à la petite table près de la fenêtre ouverte. « Pourquoi n’est-elle pas entrée ? demanda-t-il.

– Elle n’en a pas le droit, dit le grand gardien, puisque vous êtes en état d’arrestation.

– Mais comment puis-je être en état d’arrestation ? Et surtout de cette manière-là ?

– Voilà que vous remettez ça », dit le gardien en trempant une tartine beurrée dans le petit pot de miel. « Nous ne répondons pas à ce genre de questions.

– Vous serez obligés d’y répondre, dit K., voici mes papiers d’identité, montrez-moi les vôtres et surtout le mandat d’amener.

– Juste ciel ! dit le gardien. Vous n’êtes donc pas capable d’accepter votre situation, et vous semblez avoir mis un point d’honneur à nous énerver inutilement, nous qui, parmi tous vos semblables, sommes probablement les plus proches de vous, désormais !

– C’est ainsi, croyez-le ! » ajouta Franz sans approcher de la bouche la tasse de café qu’il tenait à la main tout en adressant à K. une longue œillade sans doute significative et pourtant incompréhensible. Involontairement, K. accepta un dialogue de regards avec Franz, puis il finit tout de même par taper sur ses documents pour dire : « Voici mes papiers d’identité.

– Que nous importent-ils ? s’exclama alors le grand gardien. Votre comportement est pire que celui d’un enfant. Que voulez-vous, à la fin ? Voulez-vous mener votre satané grand procès à une conclusion rapide en discutant identité et mandat d’amener avec nous autres, les gardiens ? Nous sommes des petits employés qui ne s’y connaissent guère en papiers d’identité et qui n’ont d’autre rapport avec votre affaire que de monter la garde auprès de vous dix heures par jour en étant payés pour ça. Voilà ce que nous sommes, mais nous sommes malgré tout capables de comprendre que la haute administration, dont nous faisons le service, se renseigne très exactement sur le détenu et les raisons de son arrestation avant de l’ordonner. L’erreur, ici, n’existe pas. Pour autant que je connaisse notre administration, et je n’en connais que les départements inférieurs, elle ne va certainement pas se mettre à la recherche de coupables dans la population mais, comme la loi le prescrit, ce sont les coupables qui l’attirent, et elle doit nous mandater, nous autres les gardiens. C’est la loi. Où serait l’erreur ?

– Je ne connais pas cette loi, dit K.

– Tant pis pour vous, fit le gardien.

– Elle n’existe sans doute que dans vos têtes », dit K. avec le souhait de s’immiscer d’une manière ou d’une autre dans les pensées de ses gardiens pour les tourner à son avantage ou pour y élire domicile. Mais le gardien dit avec dédain : « Vous allez la sentir passer. » Franz s’en mêla pour ajouter : « Tu vois, Willem, il avoue qu’il ne connaît pas la loi tout en prétendant qu’il n’est pas coupable.

– Tu as tout à fait raison, mais on ne peut rien lui faire entendre », dit l’autre. K. cessa de répondre ; dois-je, pensa-t-il, me laisser troubler davantage par le bavardage de ces exécutants au bas de l’échelle, qui ont eux-mêmes reconnu leur position subalterne ? En tout cas, ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas. Seule leur bêtise autorise une telle assurance. Les quelques paroles que j’échangerai avec l’un de mes égaux vont tout rendre incomparablement plus limpide que des conversations interminables avec ceux-là. Il déambula quelque temps à travers l’espace libre de la pièce et aperçut la vieille femme d’en face qui, ayant attiré à la fenêtre un vieillard bien plus âgé qu’elle, le tenait dans son étreinte. K. devait mettre fin à cette exhibition : « Conduisez-moi chez votre supérieur, dit-il.

– Quand il le souhaitera, pas avant », rétorqua le gardien qui répondait au nom de Willem, avant d’ajouter : « Et maintenant je vous conseille d’aller dans votre chambre, de vous tenir tranquille et d’attendre qu’on ait statué sur votre sort. Nous vous conseillons de ne pas vous laisser divertir par des pensées inutiles mais de vous recueillir ; de grands efforts vous seront demandés. Vous ne nous avez pas traités comme nous l’aurions mérité avec nos manières avenantes ; vous avez oublié que nous sommes des hommes libres, quoi que nous puissions être par ailleurs, et ce n’est pas là un mince avantage. Cependant nous sommes disposés à aller vous chercher un petit-déjeuner au café d’en face, si toutefois vous avez de l’argent. »

Sans réagir à cette offre, K. resta immobile pendant un moment. S’il ouvrait la porte de la chambre suivante, voire celle de l’antichambre, ces deux-là n’oseraient peut-être pas l’en empêcher ; la solution la plus simple serait peut-être de pousser les choses jusqu’à leur paroxysme. Mais il se pourrait malgré tout qu’ils le saisissent et, une fois à terre, il aurait perdu toute la supériorité que, d’une certaine façon, il possédait encore sur eux. Il préféra donc la solution sûre que le cours naturel des choses devait apporter et se retira dans sa chambre sans qu’une autre parole n’eût été échangée.

Il se jeta sur son lit et prit une belle pomme sur la table de toilette, qu’il avait préparée la veille au soir pour le petit-déjeuner et qui, comme il se rassura en la mordant à pleines dents, valait certainement mieux que le petit-déjeuner du bar de nuit crasseux qu’il aurait pu obtenir par la grâce des gardiens. Il se sentait à son aise et confiant, même s’il manquait le service à la banque ce matin, mais avec la position relativement élevée qu’il y occupait, il excuserait facilement son absence. Devait-il en mentionner le véritable motif ? Il pensait le faire. Si l’on n’y croyait pas, ce qui dans ce cas était compréhensible, il ferait appel au témoignage de Mme Grubach ou encore des deux vieux d’en face, qui étaient sans doute en train de crapahuter vers la fenêtre située en face de la sienne. En considérant le point de vue des gardiens, K. s’étonna qu’ils l’avaient chassé dans sa chambre pour l’y laisser seul, quand il avait dix fois la possibilité de se suicider. En même temps il se demanda, de son point de vue cette fois, pour quelle raison il pouvait commettre un tel acte. Parce que ces deux-là étaient assis à côté et qu’ils avaient intercepté son petit-déjeuner ? Il aurait été tellement absurde de se suicider que même s’il avait voulu le faire, il n’en aurait pas été capable à cause de cette absurdité même. Si la pauvreté d’esprit des gardiens n’avait pas été aussi éclatante, on aurait pu se convaincre, en vertu du même raisonnement, qu’ils n’avaient pas jugé dangereux de le laisser seul. Si cela leur chantait, ils pouvaient à présent constater qu’il se dirigeait vers un placard, où il conservait un bon schnaps, afin de vider un premier verre en guise de petit-déjeuner, puis un second, destiné à lui donner du courage, en prévision du cas improbable qui l’exigerait.

Tout à coup, un appel dans la chambre mitoyenne l’effraya tellement que ses dents claquèrent sur le verre : « Le superviseur vous réclame ! » Ce ne fut que le cri qui l’effraya, ce cri bref, haché, militaire, dont il n’aurait pas cru capable le gardien Franz. L’ordre en lui-même était le bienvenu. « Enfin ! » lança-t-il en retour, avant de boucler le placard et de se rendre sur-le-champ dans la pièce mitoyenne. « Qu’est-ce qui vous prend ? s’écrièrent-ils. Vous voulez donc paraître en bras de chemise devant le superviseur ? Il va vous faire rouer de coups et nous avec !

– Lâchez-moi, que diable ! » s’écria K. qui avait déjà été repoussé jusqu’à son vestiaire, « quand on me tombe dessus au pied du lit, il ne faut pas s’attendre à me trouver en tenue de soirée.

– On n’y peut rien », dirent les gardiens qui, à chaque fois que K. criait, devenaient très calmes, presque tristes, avec pour effet de le troubler ou de le ramener en quelque sorte à la raison. « Quelle cérémonie ridicule », grommela-t-il encore en prenant une veste sur la chaise, qu’il tint quelques instants entre ses mains comme pour la soumettre au jugement des gardiens. Ils refusèrent de la tête. « Il faut que ce soit une veste noire », dirent-ils. Alors K. jeta la veste par terre pour dire, en ignorant lui-même le sens de ses paroles : « Nous n’en sommes pas encore à l’audience principale, que je sache. » Les gardiens sourirent, mais s’en tinrent à leur « il faut que ce soit une veste noire.

– Soit, si cela me permet d’accélérer la procédure », dit K., puis il ouvrit l’armoire, chercha longtemps parmi les nombreux habits, se décida pour son meilleur habit noir, un habit à veston dont la coupe cintrée avait failli faire jaser ses amis, sortit également une nouvelle chemise et se mit à s’habiller avec soin. En secret, il crut avoir obtenu une accélération des choses puisque les gardiens avaient oublié de le contraindre à prendre un bain. Il les observait pour voir s’ils allaient finir par y penser, mais cela ne leur vint évidemment pas à l’esprit ; cependant, Willem n’oublia pas d’envoyer Franz chez le superviseur pour l’informer que K. s’habillait.

Lorsqu’il fut prêt, il dut traverser avec Willem sur ses talons la pièce attenante, qui était déserte, pour se rendre dans la chambre suivante dont la porte à double battant était déjà ouverte. K. savait parfaitement que cette chambre était occupée depuis peu par une certaine Mlle Bürstner, une dactylographe qui avait coutume de se rendre très tôt à son travail et de rentrer tard, avec laquelle K. n’avait guère échangé que des salutations. À présent, la petite table de nuit avait été déplacée du lit au centre de la pièce pour servir de bureau, et le superviseur s’y était installé. Il avait croisé les jambes et posé un bras sur le dossier de la chaise.

Dans un coin de la chambre, trois jeunes gens se tenaient debout en contemplant les photographies de Mlle Bürstner, qui étaient placées sur une natte accrochée au mur. Une blouse blanche était suspendue à la poignée de la fenêtre ouverte. À la fenêtre d’en face, les deux vieux avaient repris position, mais l’assemblée s’était agrandie car, derrière eux, un homme qui les dépassait de beaucoup arborait une chemise ouverte sur la poitrine en triturant son bouc aux reflets roux. « Joseph K. ? » s’enquit le superviseur, peut-être simplement pour attirer sur sa personne le regard distrait de K., qui opina du chef. « Vous êtes sans doute très surpris par les événements de cette matinée ? » demanda le superviseur en déplaçant des deux mains les quelques objets posés sur la petite table de nuit, une bougie et des allumettes, un livre et un pelote d’épingles, comme s’il s’agissait d’objets qui serviraient aux débats. « Certes », dit K., et il fut saisi par le bonheur de se trouver enfin face à un homme raisonnable avec qui il pouvait discuter de son affaire. « Certes, je suis surpris, mais pas tant que ça.

– Pas tant que ça ? » dit le superviseur avant de placer la bougie au milieu de la petite table pour regrouper les autres objets autour d’elle. « Comprenez-moi bien, s’empressa de remarquer K., je veux dire… » Puis il s’interrompit et chercha des yeux un siège. « Je peux m’asseoir, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

– Ce n’est pas la coutume, répondit le superviseur.

– Je veux dire, reprit alors K. sans plus s’interrompre, que je suis en effet très surpris mais quand on a passé trente ans à se débrouiller tout seul dans ce monde, ce qui est mon cas, on se durcit face aux surprises et on ne les prend plus trop à cœur. Celle-ci en particulier.

– Et pourquoi celle-ci en particulier ?

– Je ne dirais pas que je vois une plaisanterie dans tout cela, les dispositions prises sont bien trop importantes. Il faudrait que l’ensemble des occupants de cette pension y participent et vous tous aussi, ce qui excéderait le cadre de la simple plaisanterie. Je ne dirais donc pas qu’il s’agit d’une plaisanterie.

– Vous avez tout à fait raison, dit le superviseur en vérifiant combien d’allumettes se trouvaient dans la boîte.

– Mais d’un autre côté », poursuivit K. en s’adressant à toute l’assemblée avec le souhait d’accaparer également l’attention de ceux qui se tenaient près des photographies, « mais d’un autre côté, l’affaire ne doit pas être d’une bien grande importance. J’en viens à cette conclusion parce que je suis accusé sans avoir la moindre faute à me reprocher, qui pourrait motiver une telle accusation. Mais ce n’est là qu’un détail de plus, la question principale reste celle-ci : Qui m’accuse ? Quelle est l’administration qui instruit les poursuites ? Êtes-vous des fonctionnaires ? Personne ne porte d’uniforme ici, puisque votre habit – il s’adressa à Franz – ne saurait être qualifié d’uniforme, je dirais plutôt qu’il s’agit d’un habit de voyage. J’exige que ces questions soient tirées au clair, et je suis convaincu qu’après cette clarification, nous allons pouvoir prendre congé les uns des autres de la façon la plus cordiale. »

La boîte d’allumettes à la main, le superviseur tapa sur la table. « Vous êtes dans l’erreur la plus totale, dit-il. Ces messieurs et moi-même n’avons qu’une importance mineure dans votre affaire, dont nous ne savons pratiquement rien. Nous aurions pu revêtir des uniformes tout à fait réglementaires, et votre affaire ne s’en porterait pas plus mal. De plus, je suis incapable de vous dire que vous êtes accusé, ou plutôt j’ignore si vous l’êtes. Vous vous trouvez en état d’arrestation, c’est vrai, mais je n’en sais pas plus. Peut-être les gardiens ont-ils raconté autre chose, mais il ne s’agit alors que de racontars. Or, si je ne réponds pas à vos questions, je peux cependant vous conseiller de moins penser à nous et à ce qui va vous arriver, pensez donc davantage à vous-même. Et ne faites pas tant de bruit avec le sentiment de votre innocence, cela trouble l’impression plutôt bonne que vous faites par ailleurs. Aussi devriez-vous être plus réservé dans vos paroles, nous aurions pu lire dans votre comportement pratiquement tout ce que vous venez de dire, même si vous n’aviez prononcé que quelques mots ; d’ailleurs, ces propos ne vous avantagent pas tellement. »

K. fixa le superviseur. Voilà qu’il recevait un sermon d’instituteur de la part d’un homme peut-être plus jeune que lui ? et qu’il se voyait sanctionné par un blâme pour sa franchise ? sans rien apprendre sur la raison de son arrestation et sur ceux qui l’avaient ordonnée ? Il fut pris d’une certaine nervosité, déambula dans la pièce sans que l’on s’y opposât, retroussa ses manchettes, se tâta la poitrine, se lissa les cheveux et dit : « c’est absurde », en passant devant les trois messieurs, qui se retournèrent alors pour lui jeter des regards avenants quoique sévères, et il finit par s’arrêter à nouveau devant la table du superviseur. « Le procureur Hasterer est l’un de mes bons amis, dit-il, puis-je lui téléphoner ?

– Certainement, dit le superviseur, mais j’ignore le sens d’une telle démarche, à moins que vous n’ayez à l’entretenir d’une affaire privée.

– Le sens ? s’écria K., plus consterné qu’énervé. Mais qui êtes-vous donc ? Vous voulez du sens et vous mettez en scène l’absurdité la plus totale ? C’est à faire pleurer les pierres ! Ces messieurs ont commencé par me tomber dessus, et les voilà assis, ou debout, qui se tournent les pouces en me laissant faire de la haute voltige devant vous. Quel serait donc le sens de téléphoner à un procureur, quand il paraît que je suis en état d’arrestation ? C’est bon, je ne téléphonerai pas.

– Mais si », dit le superviseur en désignant de la main l’antichambre où se trouvait le combiné, « je vous en prie, téléphonez donc.

– Non, je n’ai plus envie », dit K. avant de se rendre à la fenêtre. L’assemblée était toujours postée de l’autre côté, même si la tranquillité des spectateurs paraissait quelque peu troublée puisque K. s’était lui aussi mis à la fenêtre. Les vieux voulaient se lever, mais l’homme dans leur dos les rassura. En pointant l’index vers l’extérieur, K. interpella le superviseur avec fougue : « Tenez, voilà d’autres spectateurs ». Puis il cria à ceux d’en face : « Disparaissez ! » Le trio recula immédiatement de quelques pas, et les deux vieux allèrent jusqu’à s’abriter derrière le large corps de l’homme qui, à en juger par les mouvements de ses lèvres, dit quelque chose que la distance rendait incompréhensible. Mais ils ne disparurent pas entièrement et semblaient au contraire guetter le moment où ils pourraient à nouveau se rapprocher de la fenêtre sans se faire remarquer. « Des gens inconvenants, sans aucun respect ! » dit K. en se détournant d’eux. Le superviseur l’approuvait peut-être, comme K. crut le remarquer avec un regard sur le côté, mais il était également possible qu’il n’eût pas écouté du tout, car il tenait l’une de ses mains fermement appuyée sur la table et semblait comparer la longueur de ses doigts. Les deux gardiens étaient assis sur une malle revêtue d’une couverture d’ornement en se frottant les genoux. Les trois jeunes gens avaient posé les mains sur les hanches et laissaient planer leurs regards dans le vague. Le silence régnait comme dans quelque bureau oublié. « Voyons, Messieurs », s’exclama K. qui eut l’impression fugace de les porter tous sur ses épaules, « à en juger par votre attitude, mon affaire devrait s’arrêter là. Je suis d’avis que le mieux serait de ne plus réfléchir à la légalité ou à l’illégalité de vos procédés mais de conclure cette affaire à l’amiable en nous serrant la main. Si vous partagez mon point de vue, alors je vous en prie… », et il s’avança vers la table du superviseur pour lui tendre la main. Le superviseur leva les yeux, se mordilla les lèvres et regarda la main tendue de K. qui restait convaincu que l’autre allait la prendre. Mais le superviseur se leva, saisit un chapeau melon sur le lit de Mlle Bürstner, qu’il posa prudemment des deux mains sur sa tête, comme s’il fallait essayer un nouveau couvre-chef. « Comme tout vous paraît facile ! dit-il en même temps à K., nous devrions conclure cette affaire à l’amiable, disiez-vous ? Non, non, ce n’est vraiment pas possible. Par contre, cela ne veut absolument pas dire que vous devez désespérer. Il n’y a aucune raison à cela. Vous êtes simplement en état d’arrestation, rien de plus. C’est ce que j’avais à vous notifier, je m’en suis acquitté et j’ai également constaté la manière dont vous l’avez pris. Nous pouvons en rester là pour aujourd’hui et prendre congé, provisoirement s’entend. Vous désirez sans doute vous rendre à la banque, à présent ?

– À la banque ? demanda K., je croyais que j’étais en état d’arrestation. » Il mit une certaine obstination dans cette question car, bien que sa poignée de main ne fût pas acceptée, il se sentit de plus en plus détaché de tous ces gens, surtout depuis que le superviseur s’était levé. Il jouait avec eux. S’ils devaient s’en aller, il avait l’intention de les suivre jusqu’à l’entrée de l’immeuble pour leur offrir son arrestation. Voilà pourquoi il répéta : « Comment puis-je me rendre à la banque si je suis en état d’arrestation ?

– Ah bon », fit le superviseur, qui avait déjà atteint la porte, « vous m’avez donc mal compris. Vous êtes certes en état d’arrestation, mais cela ne doit pas vous empêcher d’exercer votre métier. Et il ne faut pas que vous soyez gêné dans votre mode de vie habituel.

– Alors cet état d’arrestation n’est pas bien grave, dit K. en s’approchant du superviseur.

– Je n’ai jamais prétendu le contraire, répondit celui-ci.

– Mais alors la notification de mon arrestation ne semble pas non plus avoir été très nécessaire », dit K. en s’approchant davantage. Les autres s’étaient également rapprochés. À présent, tout le monde s’était regroupé dans un espace étroit près de la porte. « C’était mon devoir, dit le superviseur.

– Un devoir stupide », dit K. d’un air intransigeant.

– Possible, rétorqua le superviseur, mais ne perdons pas notre temps avec de tels discours. J’avais supposé que vous vouliez vous rendre à la banque. Puisque vous faites attention à tous les mots, j’ajoute que je ne vous force pas à vous rendre à la banque, j’avais simplement supposé que vous comptiez le faire. Pour vous faciliter la tâche et entourer votre arrivée à la banque de la plus grande discrétion, j’ai mis à votre disposition ces trois messieurs ici, des collègues à vous.

– Quoi ? » s’exclama K., et il dévisagea les trois personnages avec stupéfaction. Ces jeunes gens anémiques, sans personnalité, qui n’existaient dans son souvenir que comme ce groupe posté près des photographies, étaient en effet des fonctionnaires de sa banque, non pas des collègues, voilà qui était exagéré et témoignait d’une faille dans l’omniscience du superviseur, mais il s’agissait sans conteste de fonctionnaires subalternes de la banque. Comment cela avait-il pu échapper à K. ? Comme il avait dû être accaparé par le superviseur et les gardiens pour ne pas reconnaître ces trois-là ! Rabensteiner, à la silhouette raide, qui agitait ses mains, Kullych, le blond aux yeux enfoncés, et Kaminer au sourire insupportable dû à un tic musculaire chronique. « Bonjour », dit K. après quelques instants, et il tendit la main à ces messieurs qui s’inclinèrent poliment. « Je ne vous avais absolument pas reconnus. Nous allons donc nous mettre au travail, n’est-ce pas ? » Empressés, ces messieurs acquiescèrent en riant, comme s’ils avaient attendu ce moment depuis le début ; or, comme K. leur fit remarquer l’absence de son chapeau qui était resté dans sa chambre, ils allèrent le chercher, l’un après l’autre, ce qui révélait tout de même un certain embarras. K. resta immobile et les suivit des yeux à travers les deux portes ouvertes, le dernier de la file étant évidemment Rabensteiner qui, plein d’indifférence, ne faisait que trotter avec élégance. Lorsque Kaminer lui tendit le chapeau, K. dut se rappeler avec insistance, comme il l’avait d’ailleurs souvent fait à la banque, que le sourire de Kaminer était involontaire et qu’il était de toute façon incapable de sourire volontairement. Dans l’antichambre, Mme Grubach, qui n’avait pas l’air de se sentir bien coupable, ouvrit l’entrée de l’appartement à toute l’assemblée, et K. abaissa le regard pour remarquer, comme si souvent, le ruban de son tablier qui dessinait une entaille inutilement profonde dans sa chair imposante. En bas, K. se décida, montre en main, de prendre une automobile pour ne pas accroître inutilement son retard qui atteignait déjà une demi-heure. Kaminer courut jusqu’au coin de la rue pour héler une voiture, tandis que les deux autres tentaient apparemment de divertir K., quand Kullych désigna soudain le portail de l’immeuble d’en face où apparut à l’instant le grand homme au bouc blond qui, d’abord un peu gêné de se montrer dans toute sa longueur, recula vers le mur auquel il s’adossa. Sans doute les vieux se trouvaient-ils encore dans l’escalier. K. se sentit agacé par Kullych qui avait porté son attention sur cet homme qu’il avait aperçu précédemment et qu’il s’attendait même à revoir. « Ne regardez pas ! » s’écria-t-il, sans remarquer combien une telle façon de parler était déplacée en présence d’hommes adultes. Mais toute explication fut inutile, car l’automobile venant d’arriver, on s’y installa et partit. Alors K. se souvint qu’il n’avait pas remarqué le départ du superviseur et des gardiens, le superviseur ayant masqué les trois fonctionnaires comme ceux-ci venaient de masquer celui-là. Cela n’attestait pas d’une grande présence d’esprit, et K. prit la résolution de s’observer avec plus de rigueur à cet égard. Pourtant il se retourna machinalement et se pencha sur le pont arrière de l’automobile dans le but d’apercevoir le superviseur et les gardiens. Mais il reprit immédiatement sa position antérieure et se blottit confortablement dans un recoin de la voiture sans même avoir tenté de repérer quiconque. En dépit des apparences, il aurait eu besoin d’encouragements à ce moment précis, mais ces messieurs paraissaient éreintés, Rabensteiner regardait l’extérieur du côté droit et Kullych du côté gauche de la voiture ; seul Kaminer était disponible avec son sourire en coin qui, pour des raisons humanitaires, interdisait malheureusement toute plaisanterie.

 

 

 

N.B. : Entièrement retraduit, le roman paraîtra en octobre 2017 aux éditions L'Archipel / Écriture (Jean-Daniel Belfond)
Lien sur le texte original : Der Prozess

 

 
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