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Franz Kafka

Le Procès

(traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer)

Premier chapitre

Arrestation

Il devait s’agir d’une calomnie car un matin, sans avoir rien fait de mal, Joseph K fut arrêté. Il attendit en vain la cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son petit-déjeuner tous les jours vers huit heures. Ce n’était encore jamais arrivé. K. patienta un petit moment, et il aperçut de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui; elle était en train de l’observer avec une curiosité qui ne lui ressemblait pas du tout; à la fois troublé et affamé, il sonna. Aussitôt, on frappa à sa porte, et un homme entra, qu’il n’avait jamais vu dans ce logement. Quoique bien bâti, il était mince et portait un habit noir seyant, pourvu à la façon des costumes de voyage d’une série de plis, de poches, de boucles, de boutons et d’une ceinture; sans que l’on pût en déterminer l’utilité, ces détails le faisaient paraître particulièrement pratique. “Qui êtes-vous?” demanda K. qui s’était immédiatement redressé sur son lit. Mais l’homme ne releva pas la question, comme s’il fallait accepter sa présence, et il remarqua simplement de son côté: “Vous avez sonné?

- Anna doit m’apporter le petit-déjeuner”, dit K. et il tenta de découvrir l’identité de l’homme par la réflexion et l’observation silencieuse. Mais celui-ci ne s’exposa pas très longtemps à son regard, et il se tourna vers la porte, qu’il entrebâilla légèrement pour dire à quelqu’un qui se tenait apparemment tout près de l’autre côté : “Il veut qu’Anna lui apporte son petit-déjeuner.” Dans la chambre mitoyenne, il y eut un petit rire dont la sonorité ne révélait pas si plusieurs personnes y prirent part, ou non. Bien que l’étranger ne pût en avoir tiré une information qu’il ignorait auparavant, il dit tout de même à K. sur le ton du communiqué: “C’est impossible.

- Ce serait nouveau”, dit K. avant de sauter du lit et d’enfiler son pantalon à la hâte. “J’aimerais bien voir qui sont ces gens dans la chambre d’à côté et comment Mme Grubach va justifier ce dérangement à mon égard.” Il lui vint tout de suite à l’idée qu’il aurait pu éviter de dire ces paroles à haute voix, et que d’une certaine manière il reconnaissait ainsi un droit de surveillance à l’homme, mais pour l’heure cela ne lui parut pas important. Toutefois, l’étranger le prit de cette manière car il demanda: “Vous ne préférez pas rester là?

- Je ne veux ni rester là ni que vous m’adressiez la parole si vous ne vous présentez pas.

- Je ne pensais pas à mal”, dit l’étranger, et il ouvrit la porte de son propre chef. À première vue, la chambre mitoyenne, dans laquelle K. pénétra plus lentement que prévu, n’avait pas changé depuis la veille au soir. C’était le salon de Mme Grubach, mais peut-être y avait-il aujourd’hui un peu plus de place que d’habitude dans cette pièce encombrée de meubles, de couvertures, de porcelaine et de photographies, on ne s’en rendait pas bien compte sur le moment, d’autant que le changement principal consistait dans la présence d’un homme assis près de la fenêtre ouverte avec un livre dont, à l’instant, il leva les yeux. “Vous auriez dû rester dans votre chambre! Franz ne vous l’a-t-il donc pas dit?

- Mais qu’est-ce que vous voulez?” demanda K. en faisant alterner son regard entre le nouveau personnage et celui que l’on appelait Franz, qui s’était arrêté dans l’embrasure de la porte. Par la fenêtre ouverte, on apercevait à nouveau la vieille femme qui, avec une curiosité véritablement sénile, s’était maintenant postée à une fenêtre située en face du salon afin de continuer à tout voir. “Mais je veux que Mme Grubach…” dit K. en faisant mine de se libérer des deux hommes qui pourtant se tenaient loin de lui, puis il voulut passer son chemin. “Non, dit l’homme à la fenêtre, vous n’avez pas le droit de partir puisque vous êtes en état d’arrestation.

- Ça m’en a tout l’air”, remarqua K., puis il demanda : “Et pourquoi donc?

- Il n’est pas de notre ressort de vous le dire. Allez dans votre chambre et patientez. Il se trouve que la procédure a été engagée, et le moment venu vous serez mis au courant de tout. J’excède ma mission en vous parlant aussi amicalement. Mais je veux espérer que personne ne nous entend, sinon Franz qui enfreint lui aussi tous les règlements en se montrant aimable avec vous. Si vous continuez d’avoir autant de chance dans l’attribution de vos gardiens, vous pouvez être confiant.” K. voulut s’asseoir mais il constata qu’il n’y avait aucun siège dans toute la pièce, hormis le fauteuil près de la fenêtre. “Vous finirez par comprendre la vérité de tout ça”, dit Franz qui se dirigea vers K. en même temps que l’autre homme. En particulier ce dernier était bien plus grand que K., et il lui tapota l’épaule à plusieurs reprises. Tous deux inspectèrent sa chemise de nuit, et ils dirent qu’il allait devoir mettre une chemise bien plus modeste à présent, mais qu’ils conserveraient celle-là tout comme le reste de son linge, qui lui serait restitué si son affaire devait se conclure favorablement. “Il est préférable que vous nous remettiez vos affaires, plutôt qu’au dépôt, dirent-ils, car au dépôt, il y a souvent des malversations, et d’ailleurs on y vend toutes les affaires après un certain temps sans se soucier de ce que la procédure en question soit achevée ou non. Et ce genre de procès traîne beaucoup en longueur, surtout ces derniers temps! Toutefois, le dépôt finirait par vous restituer la recette, mais d’abord cette recette est en soi minime car à la vente, ce n’est pas la hauteur de l’offre mais la hauteur du pot de vin qui compte, et ensuite l’expérience nous enseigne que de telles recettes diminuent quand elles passent de main en main au fil des années.” K. ne prêta guère attention à ces paroles, le droit de disposer de ses affaires, qui pour l’heure lui appartenait peut-être encore, ne valait pas grand chose à ses yeux, il était bien plus important de tirer sa situation au clair; or la présence de ces gens lui interdisait même de réfléchir, sans cesse le ventre du second gardien - il ne pouvait en effet s’agir que de gardiens - venait le heurter quasi amicalement mais, en levant les yeux, il aperçut un visage sec et osseux avec un nez proéminent tordu sur le côté qui, sans aucun rapport avec ce gros corps, communiquait par-dessus sa tête avec l’autre gardien. Quelle sorte d’hommes étaient-ils donc? De quoi parlaient-ils? À quelle administration appartenaient-ils? K. vivait pourtant dans un État de droit, la paix régnait partout et toutes les lois étaient en vigueur; dès lors, qui osait venir lui tomber dessus à son domicile? Il était toujours enclin à prendre les choses à la légère, de ne croire au pire que quand le pire était arrivé, de ne pas se préoccuper de l’avenir, même si tout menaçait. Or, à présent, une telle attitude ne lui semblait plus indiquée; on pouvait évidemment voir une plaisanterie dans tout cela, une plaisanterie certes grossière qui, pour des raisons inconnues, peut-être parce que c’était le jour de son trentième anniversaire, lui aurait été faite par les collègues de la banque, c’était dans le domaine du possible; peut-être suffisait-il simplement de leur rire au nez, à ces gardiens, et ils riraient à leur tour, peut-être s’agissait-il de domestiques du coin de la rue, ils n’en étaient pas bien différents; cependant, il était décidé, pratiquement dès l’instant où il avait aperçu le gardien Franz, de ne pas céder le moindre avantage qu’il pouvait avoir sur ces gens. Il voulait bien courir le risque que l’on dirait plus tard qu’il ne comprenait pas la plaisanterie, mais il se souvenait - même si par ailleurs il n’avait pas l’habitude de tirer la leçon de ses expériences - de certains cas en soi insignifiants où, en toute conscience et contrairement à ses amis, il s’était comporté de manière imprudente, sans la moindre intuition des conséquences possibles, ce qui lui avait valu la sanction des événements. Cela ne devait pas se reproduire, du moins pas cette fois-ci ; s’il s’agissait d’une comédie, il allait y tenir son rôle.

Pour l’heure, il était toujours libre. “Permettez”, dit-il avant de passer à la hâte entre les gardiens pour se rendre dans sa chambre. “Il se montre raisonnable”, entendit-il dire dans son dos. Dans sa chambre, il ouvrit à la hâte les tiroirs du bureau, où tout était soigneusement rangé, mais il était trop irrité pour retrouver immédiatement les papiers d’identité qu’il cherchait. Il finit par mettre la main sur sa licence de cycliste et voulut l’apporter aux gardiens mais, le document lui paraissant trop insignifiant, il continua de fouiller jusqu’à ce qu’il trouvât le certificat de naissance. Au moment où il fut de retour dans la pièce mitoyenne, la porte d’en face s’ouvrit et Mme Grubach s’apprêta à y entrer. On ne l’aperçut qu’un bref instant, car dès qu’elle eut reconnu K., elle afficha de la gêne, s’excusa, disparut et referma la porte avec une extrême précaution. K. n’avait eu que le temps de dire: “Mais entrez donc!” À présent, il se tenait avec ses papiers au milieu de la pièce, le regard toujours rivé sur la porte qui ne s’ouvrait plus, et il ne fut alerté que par une exclamation des gardiens, qui dévoraient son petit-déjeuner à la petite table près de la fenêtre ouverte. “Pourquoi n’est-elle pas entrée? demanda-t-il.

- Elle n’en a pas le droit, dit le grand gardien, puisque vous êtes en état d’arrestation.

- Mais comment puis-je être en état d’arrestation? Et de pareille manière?

- Voilà que vous remettez ça”, dit le gardien en trempant une tartine beurrée dans le petit pot de miel. “Nous ne répondons pas à ce genre de questions.

- Vous serez obligés d’y répondre, dit K., voici mes papiers d’identité, montrez-moi les vôtres et surtout le mandat d’amener.

- Juste ciel! s’exclama le gardien. Vous n’êtes donc pas capable d’accepter votre situation et vous semblez avoir mis un point d’honneur à nous énerver inutilement, nous qui sommes probablement les plus proches parmi vos prochains!

- C’est ainsi, veuillez le croire!” dit Franz sans approcher de la bouche la tasse de café qu’il tenait à la main, tout en lançant à K. une longue œillade, sans doute significative et pourtant incompréhensible. Sans le vouloir, K. accepta un dialogue de regards avec Franz, puis il finit tout de même par taper sur ses documents pour dire: “Voici mes papiers d’identité.

- Que nous importent-ils? s’exclama alors le grand gardien. Votre comportement est pire que celui d’un enfant. Que voulez-vous, à la fin? Voulez-vous conduire votre maudit procès d’envergure à une conclusion rapide en discutant identité et mandat d’amener avec nous autres, les gardiens? Nous sommes de petits employés qui ne s’y connaissent guère en papiers d’identité et qui n’ont d’autre rapport avec votre affaire que d’être payés pour vous surveiller dix heures par jour. Voilà ce que nous sommes, mais nous sommes tout de même capables de comprendre que la haute administration, dont nous faisons le service, s’informe très précisément sur la personne du prévenu et les raisons de son arrestation, avant de l’ordonner. Il n’y a pas d’erreur possible. Pour autant que je connaisse notre administration, et je n’en connais que les départements inférieurs, elle ne va certainement pas se mettre à la recherche du coupable dans la population mais, comme le veut la loi, elle est attirée par le coupable et doit nous mandater, nous autres, les gardiens. C’est la loi. Où serait l’erreur?

- Je ne connais pas cette loi, dit K.

- Tant pis pour vous, fit le gardien.

- Elle n’existe sans doute que dans vos têtes”, dit K. en souhaitant s’immiscer d’une manière ou d’une autre dans les pensées de ses gardiens pour les tourner à son avantage ou s’y installer. Mais le gardien dit avec dédain: “Vous allez la sentir passer.” Franz s’en mêla pour dire: “Tu vois, Willem, il avoue qu’il ne connaît pas la loi et il prétend qu’il n’est pas coupable.

- Tu as tout à fait raison, mais on ne peut rien lui faire entendre,” approuva l’autre. K. cessa de répondre; dois-je, pensa-t-il, me laisser troubler davantage par le bavardage de ces organes inférieurs, qu’ils avouent être? En tout cas, ils parlent de choses qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Seule leur bêtise autorise une telle assurance. Les quelques paroles que j’échangerai avec l’un de mes égaux vont tout rendre incomparablement plus limpide que des conversations interminables avec ceux-là. Il déambula quelque temps dans l’espace libre de la pièce et aperçut la vieille femme d’en face qui, après avoir attiré à la fenêtre un homme bien plus âgé qu’elle, le tenait dans son étreinte. K. devait en finir avec cette exhibition: “Conduisez-moi chez votre supérieur, dit-il.

- Quand il le souhaitera, et pas avant”, répliqua le gardien qui avait été appelé Willem, puis il ajouta: “Et maintenant je vous conseille d’aller dans votre chambre, de vous tenir tranquille et d’attendre qu’on ait statué sur votre sort. Nous vous conseillons de ne pas vous laisser divertir par des pensées inutiles mais de vous recueillir; de grands efforts vous seront demandés. Vous ne nous avez pas traités comme nous l’aurions mérité avec nos manières avenantes; vous avez oublié que nous sommes des hommes libres, quoi que nous puissions être par ailleurs, et ce n’est pas là un mince avantage. Mais nous sommes disposés à aller vous chercher un petit-déjeuner au café d’en face, si toutefois vous avez de l’argent.”

Sans réagir à cette offre, K. resta immobile pendant un temps. S’il ouvrait la porte de l’autre chambre, voire celle de l’entrée, ces deux-là n’oseraient peut-être pas l’en empêcher; ce serait peut-être le plus simple de pousser les choses à leur paroxysme. Mais ils pourraient malgré tout s’emparer de lui et, une fois à terre, il aurait perdu toute la supériorité que, d’une certaine façon, il gardait encore sur eux. Dès lors, il préféra la solution sûre que le cours naturel des choses devait apporter, et il se retira dans sa chambre sans qu’une autre parole fût échangée.

Il se jeta sur son lit et prit une belle pomme sur la table de toilette, qu’il avait préparée la veille au soir pour le petit-déjeuner et qui, comme il se rassura en la mordant à pleines dents, valait certainement mieux que le petit-déjeuner du bar de nuit crasseux qu’il aurait pu obtenir par la grâce des gardiens. Il se sentit à son aise et confiant, même s’il manquait le service à la banque ce matin, mais avec la position relativement élevée qu’il y occupait, il excuserait facilement son absence. Devait-il en mentionner le véritable motif? Il pensait le faire. Si l’on n’y croyait pas, ce qui dans ce cas était compréhensible, il ferait appel au témoignage de Mme Grubach ou encore des deux vieux de l’autre côté, qui étaient sans doute en train de crapahuter vers la fenêtre en face de la sienne. Du point de vue des gardiens, K. s’étonna cependant qu’ils l’avaient chassé dans sa chambre pour l’y laisser seul, quand il avait dix fois la possibilité de se suicider. En même temps, il se demanda, de son point de vue cette fois, pour quelle raison il pouvait commettre un tel acte. Parce que ces deux-là étaient assis à côté et qu’ils avaient intercepté son petit-déjeuner?  Il aurait été tellement absurde de se suicider qu’il n’en aurait pas été capable, même s’il avait voulu le faire, à cause de cette absurdité même. Si la pauvreté d’esprit des gardiens n’avait pas été aussi éclatante, on aurait pu se convaincre qu’en vertu du même raisonnement, ils n’eussent pas jugé dangereux de le laisser seul. Si ça leur chantait, ils pouvaient à présent venir constater qu’il se dirigeait vers le placard, où il conservait un bon schnaps, afin de vider un premier verre pour remplacer le petit-déjeuner, puis un second, pour lui donner du courage, en prévision du cas improbable qui l’exigerait.

À cet instant, un appel dans la chambre mitoyenne l’effraya tellement que ses dents claquèrent sur le verre: “L’inspecteur vous réclame!” Ce ne fut que le cri qui l’effraya, ce cri bref, haché, militaire, dont il n’eût pas cru capable le gardien Franz. L’ordre en lui-même était le bienvenu. “Enfin!” lança-t-il en retour, avant de boucler le placard et de se rendre sur-le-champ dans la pièce mitoyenne. “Qu’est-ce qui vous prend? s’écrièrent-ils. Vous voulez donc paraître en bras de chemise devant l’inspecteur? Il va vous faire rouer de coups, et nous avec!

- Lâchez-moi, que diable!” s’écria K. qui avait déjà été repoussé jusqu’au vestiaire, “quand on me tombe dessus au sortir du lit, il ne faut pas s’attendre à me trouver en tenue de soirée.

- Nous n’y sommes pour rien”, dirent les gardiens qui, à chaque fois que K. criait, devenaient très calmes, presque tristes, avec pour effet de le troubler ou de le ramener en quelque sorte à la raison. “Quelle cérémonie ridicule”, grommela-t-il encore en prenant une veste sur la chaise pour la tenir un instant entre ses mains comme s’il la soumettait au jugement des gardiens. Ils refusèrent de la tête. “Il faut que ce soit une veste noire”, dirent-ils. Alors K. jeta la veste par terre pour dire, en ignorant lui-même le sens de ses paroles: “Nous n’en sommes pas encore à l’audience principale, que je sache.” Les gardiens sourirent, mais ils s’en tinrent à leur “il faut que ce soit une veste noire.

- Soit, si ça me permet d’accélérer la procédure”, dit K., puis il ouvrit l’armoire, chercha longtemps parmi les nombreux habits, se décida pour son meilleur habit noir, un habit à veston dont la coupe cintrée avait failli attirer l’attention de ses amis, sortit également une nouvelle chemise et se mit à s’habiller avec soin. En secret, il crut avoir obtenu une accélération des choses, puisque les gardiens avaient oublié de le forcer à prendre un bain. Il les observait pour voir s’ils allaient finir par y penser, mais cela ne leur vint évidemment pas à l’esprit; cependant, Willem n’oublia pas d’envoyer Franz chez l’inspecteur pour l’informer que K. s’habillait.

Lorsqu’il fut prêt, il dut traverser le salon désert talonné par Willem, pour se rendre dans la chambre suivante dont la porte à double battant était déjà ouverte. K. savait parfaitement que cette chambre était occupée depuis peu par une certaine Mlle Bürstner, une dactylographe qui avait coutume de se rendre très tôt à son travail et de rentrer tard, avec qui K. n’avait guère échangé que des salutations. À présent, la petite table de nuit avait été déplacée du lit au centre de la pièce pour servir de bureau, et l’inspecteur s’y était installé. Il avait croisé les jambes et posé un bras sur le dossier de la chaise.

Dans un coin de la chambre, trois jeunes gens se tenaient debout en contemplant les photographies de Mlle Bürstner, qui étaient disposées sur une natte accrochée au mur. Une blouse blanche était suspendue à la poignée de la fenêtre ouverte. Les deux vieux se vautraient à nouveau dans la fenêtre d’en face, mais l’assemblée s’était agrandie car, derrière eux, un homme, qui les dépassait de beaucoup, arborait une chemise ouverte sur la poitrine en triturant son bouc aux reflets roux. “Joseph K.?” s’enquit l’inspecteur, peut-être simplement pour attirer sur lui le regard distrait de K., qui opina du chef. “Vous êtes sans doute très surpris par les événements de cette matinée?” demanda l’inspecteur en déplaçant des deux mains les quelques objets posés sur la petite table de nuit, la bougie et les allumettes, un livre et un coussinet de couture, comme s’il s’agissait d’objets qui serviraient à l’audience. “Certes”, dit K., et il fut saisi par le bonheur de se trouver enfin face à un homme raisonnable avec qui il pouvait débattre de son affaire. “Je suis certes surpris, mais pas tant que ça.

- Pas tant que ça?” fit l’inspecteur, et il plaça la bougie au milieu de la petite table pour regrouper les autres objets autour d’elle. “Comprenez-moi bien, s’empressa de remarquer K., je veux dire…” Puis il s’interrompit et chercha des yeux un siège. “Je peux m’asseoir, n’est-ce pas? demanda-t-il.

- Ce n’est pas l’usage, répondit l’inspecteur.

- Je veux dire”, reprit alors K., sans plus s’interrompre, “je suis en effet très surpris mais, quand on a passé trente ans à se débrouiller tout seul dans ce monde, ce qui est mon cas, on se durcit face aux surprises, et on ne les prend plus trop à cœur. Surtout pas celle-là.

- Et pourquoi surtout pas celle-là?

- Je ne dirais pas que je vois une plaisanterie dans tout ça, les dispositions prises sont bien trop importantes. Il faudrait que l’ensemble des occupants de cette pension y participent et vous aussi, ce qui excèderait le cadre de la simple plaisanterie. Je ne dirais donc pas qu’il s’agit d’une plaisanterie.

- Vous avez tout à fait raison”, dit l’inspecteur en vérifiant combien d’allumettes se trouvaient dans la boîte. “Mais d’un autre côté”, poursuivit K. en s’adressant à toute l’assemblée avec le souhait d’accaparer également l’attention de ceux qui se tenaient près des photographies, “mais d’un autre côté, l’affaire ne doit pas être d’une bien grande importance. J’en viens à cette conclusion parce que je suis accusé sans avoir le moindre crime à me reprocher, qui pourrait motiver une telle accusation. Mais ce n’est là qu’un détail de plus, la question principale reste celle-ci : Qui m’accuse? Quelle est l’administration qui instruit les poursuites? Êtes-vous des fonctionnaires? Personne ne porte d’uniforme ici, puisque votre habit”, et il s’adressa à Franz, “ne saurait être qualifié d’uniforme, je dirais plutôt qu’il s’agit d’un costume de voyage. J’exige que ces questions soient tirées au clair, et je suis convaincu qu’une fois cette mise au point faite, nous allons pouvoir prendre congé les uns des autres de la façon la plus cordiale qui soit.” La boîte d’allumettes à la main, l’inspecteur tapa sur la table. “Vous êtes dans l’erreur la plus totale, dit-il. Ces messieurs et moi-même n’avons qu’une importance mineure dans votre affaire, dont nous n’en savons pratiquement rien. Nous aurions pu revêtir des uniformes tout à fait réglementaires, et votre affaire ne s’en porterait pas plus mal. De plus, je suis incapable de vous dire que vous êtes inculpé, ou plutôt j’ignore si vous l’êtes. Vous vous trouvez en état d’arrestation, c’est vrai, mais je n’en sais pas plus. Peut-être les gardiens vous ont-ils raconté autre chose, mais alors il ne s’agissait que de racontars. Or si je ne réponds pas à vos questions, je peux cependant vous conseiller de moins penser à nous ou à ce qui va vous arriver, et davantage à vous-même. Ne faites donc pas tant de bruit avec le sentiment de votre innocence, qui trouble l’impression plutôt bonne que vous faites par ailleurs. Aussi devriez-vous être plus réservé dans vos paroles; nous aurions pu lire dans votre comportement pratiquement tout ce que vous venez de nous dire, même si vous n’aviez prononcé que quelques mots; d’ailleurs, vos propos ne vous arrangent pas tellement.”

K. fixa l’inspecteur. Voilà qu’il recevait un sermon d’instituteur de la part d’un homme peut-être plus jeune que lui? et qu’il se voyait sanctionné par un blâme pour sa franchise? sans rien apprendre sur la raison de son arrestation et sur ceux qui l’avaient ordonnée? Il fut pris par une certaine nervosité, déambula dans la pièce sans que l’on s’y opposât, retroussa ses manchettes, se tâta la poitrine, se lissa les cheveux et dit: “c’est absurde”, en passant devant les trois messieurs, qui se retournèrent alors sur lui pour le dévisager avec compassion, mais non sans sévérité, et il finit par s’arrêter à nouveau devant la table de l’inspecteur. “Le procureur Hasterer est l’un de mes bons amis, dit-il, puis-je lui téléphoner?

- Certainement, fit l’inspecteur, mais j’ignore le sens d’une telle démarche, à moins que vous n’ayez à l’entretenir d’une affaire privée.

- Le sens?” s’écria K., plus consterné qu’énervé. “Mais qui êtes-vous donc? Vous voulez du sens, et vous mettez en scène l’absurdité la plus totale? C’est à faire pleurer les pierres! Ces messieurs ont commencé par me tomber dessus, et maintenant les voici assis, ou debout, qui se tournent les pouces en me laissant faire de la haute voltige devant vous. Quel serait donc le sens de téléphoner à un procureur, quand il paraît que je suis en état d’arrestation? C’est bon, je ne téléphonerai pas.

- Mais si”, dit l’inspecteur en dirigeant la main vers l’entrée où se trouvait le combiné, “je vous en prie, téléphonez donc.

- Non, je n’en ai plus envie”, dit K. avant d’aller à la fenêtre. L’assemblée était toujours postée de l’autre côté, même si la tranquillité des spectateurs semblait quelque peu troublée, puisque K. s’était lui aussi mis à la fenêtre. Les vieux voulaient se lever, mais l’homme dans leur dos les rassura. “Tenez, voilà d’autres spectateurs”, interpella-t-il avec véhémence l’inspecteur en pointant l’index au dehors. “Disparaissez”, cria-t-il ensuite à ceux d’en face. Le trio recula immédiatement de quelques pas, et les deux vieux allaient jusqu’à s’abriter derrière le large corps de l’homme qui, à en juger par les mouvements de ses lèvres, dit quelque chose que la distance rendait incompréhensible. Mais ils ne disparurent pas entièrement et paraissaient au contraire guetter le moment où ils pourraient à nouveau se rapprocher de la fenêtre sans se faire remarquer. “Des gens importuns, sans égards!” dit K. en se retournant vers la chambre. L’inspecteur l’approuvait peut-être, comme K. crut le remarquer avec un regard oblique, mais il était également possible qu’il n’avait pas écouté du tout, car il tenait l’une de ses mains fermement appuyée sur la table et semblait comparer la longueur de ses doigts. Les deux gardiens étaient assis sur une malle ornée d’une couverture en se frottant les genoux. Les trois jeunes gens avaient posé les mains sur les hanches, et ils laissaient planer leurs regards sans but. Le silence régnait comme dans quelque bureau oublié. “Alors, Messieurs”, s’exclama K. qui eut l’impression fugace de les porter tous sur ses épaules, “à en juger par votre attitude, mon affaire devrait s’arrêter là. Je suis d’avis que le mieux serait de ne plus réfléchir à la légalité ou à l’illégalité de vos procédés mais de conclure cette affaire à l’amiable en nous serrant la main. Si vous partagez mon point de vue, alors je vous en prie…”, et il s’avança vers la table de l’inspecteur, puis il lui tendit la main. L’inspecteur leva les yeux, et il se rongea les lèvres en regardant la main tendue de K., qui restait convaincu que l’autre allait la prendre. Mais l’inspecteur se leva, et il prit un chapeau melon rigide sur le lit de Mlle Bürstner, qu’il coiffa prudemment, des deux mains, comme s’il s’agissait d’essayer un chapeau neuf. “Comme tout vous paraît facile! dit-il en même temps à K., nous devrions conclure cette affaire à l’amiable, disiez-vous? Non non, ce n’est vraiment pas possible. Par contre, ça ne veut absolument pas dire que vous devez désespérer. Non, pas du tout. Vous êtes simplement en état d’arrestation, rien d’autre. C’est ce que j’avais à vous notifier, je m’en suis acquitté et j’ai également constaté la manière dont vous l’avez pris. Nous pouvons en rester là pour aujourd’hui et prendre congé, provisoirement s’entend. Vous désirez sans doute vous rendre à la banque, maintenant?

- À la banque? demanda K., je croyais que j’étais en état d’arrestation.” K. mit une certaine obstination dans cette question car, bien que sa poignée de main n’eût pas été acceptée, il se sentit de plus en plus indépendant de tous ces gens, surtout depuis que l’inspecteur s’était levé. Il jouait avec eux. S’ils devaient s’en aller, il avait l’intention de les suivre jusqu’à l’entrée de la maison pour leur offrir son arrestation. Voilà pourquoi il répéta: “Comment puis-je me rendre à la banque si je suis en état d’arrestation?

- Ah bon”, répliqua l’inspecteur, qui avait déjà atteint la porte, “vous m’avez donc mal compris. Vous êtes certes en état d’arrestation, mais ça ne doit pas vous empêcher d’exercer votre métier. Et il ne faut pas que vous soyez gêné dans votre mode de vie habituel.

- Alors cet état d’arrestation n’est pas bien grave, dit K. en s’approchant de l’inspecteur.

- Je n’ai jamais prétendu le contraire.

- Mais alors la notification de mon arrestation ne semble pas non plus avoir été très nécessaire”, dit K. en s’approchant davantage. Les autres s’étaient également rapprochés. À présent, tout le monde s’était regroupé dans un espace étroit près de la porte. “C’était mon devoir, dit l’inspecteur.

- Un devoir stupide, fit K., intransigeant.

- Possible, rétorqua l’inspecteur, mais ne perdons pas notre temps en vaines paroles. J’avais supposé que vous vouliez vous rendre à la banque. Puisque vous faites attention à tous les mots, j’ajoute que je ne vous force pas à vous rendre à la banque, j’avais simplement supposé que vous vouliez le faire. Pour vous faciliter la tâche et entourer votre arrivée à la banque de la plus grande discrétion, j’ai mis à votre disposition ces trois messieurs-là, des collègues à vous.

- Quoi?” s’exclama K., et il dévisagea les trois personnages avec étonnement. Ces jeunes gens anémiques, sans caractère, qui n’existaient dans son souvenir que comme ce groupe posté près des photographies, étaient en effet des fonctionnaires de sa banque, non pas des collègues, voilà qui était exagéré et témoignait d’une faille dans l’omniscience de l’inspecteur, mais il s’agissait sans conteste de fonctionnaires subalternes de la banque. Comment cela avait-il pu échapper à K.? Comme il avait dû être accaparé par l’inspecteur et les gardiens pour ne pas reconnaître ces trois-là! La silhouette raide de Rabensteiner, qui balançait les mains, le blond Kullych aux yeux enfoncés, et Kaminer avec son sourire insupportable, dû à un tic musculaire chronique. “Bonjour”, fit K. après un petit moment, et il tendit la main à ces messieurs, qui s’inclinèrent respectueusement. “Je ne vous avais absolument pas reconnus. Nous allons donc nous mettre au travail, n’est-ce pas?” Les messieurs acquiescèrent avec un rire et plein d’entrain, comme s’ils avaient attendu ce moment depuis le début et, comme K. constata l’absence de son chapeau, qui était resté dans sa chambre, ils partirent l’un après l’autre pour le prendre, ce qui dénotait tout de même un certain embarras. K. resta immobile, et il les suivit des yeux à travers les deux portes ouvertes, le dernier de la file étant évidemment Rabensteiner à la mine indifférente, qui ne faisait que trotter avec élégance. Lorsque Kaminer lui tendit le chapeau, K. devait se répéter, comme il avait d’ailleurs souvent dû le faire à la banque, que son sourire était involontaire et que Kaminer était de toute façon incapable de sourire volontairement. Dans l’antichambre, Mme Grubach, qui n’avait pas l’air de se sentir très coupable, ouvrit la porte d’entrée à toute l’assemblée, et K. abaissa les yeux pour remarquer, comme si souvent, le ruban de son tablier qui dessinait une entaille inutilement profonde dans sa chair imposante. En bas, K. se décida, montre en main, de prendre une automobile pour ne pas accroître inutilement son retard, qui atteignait déjà une demi-heure. Kaminer courut jusqu’au coin de la rue pour héler une voiture, tandis que les deux autres tentaient apparemment de divertir K. quand, soudain, Kullych désigna le portail de la maison d’en face où apparut à l’instant le grand homme au bouc qui, tout d’abord, eut l’air quelque peu gêné de se montrer dans toute sa longueur, et qui recula vers le mur auquel il s’adossa. Sans doute les vieux se trouvaient-ils encore dans l’escalier. K. se sentit agacé par Kullych, qui avait porté son attention sur cet homme qu’il avait déjà aperçu et qu’il s’attendait même à revoir. “Ne regardez pas!” cracha-t-il, sans se rendre compte qu’il était bien étrange de parler de cette façon à des hommes adultes. Mais toute explication était devenue inutile car, l’automobile venant d’arriver, on s’installa et partit. Alors K. remarqua que le départ de l’inspecteur et des gardiens lui avait échappé, l’inspecteur ayant masqué les trois fonctionnaires de la banque comme ceux-ci venaient de masquer celui-là. Cela n’attestait pas d’une grande présence d’esprit, et K. prit la résolution de se surveiller avec plus de rigueur. Toutefois, il se retourna machinalement et se pencha vers l’arrière de l’automobile pour tenter d’apercevoir une dernière fois l’inspecteur et les gardiens. Mais il reprit immédiatement sa position précédente et se blottit confortablement dans un recoin de la voiture sans avoir tenté de repérer quiconque. En dépit des apparences, il aurait eu besoin de bonnes paroles à ce moment précis, mais les messieurs paraissaient éreintés, Rabensteiner regarda l’extérieur à droite de la voiture, Kullych à gauche, et seul Kaminer était disponible avec son sourire en coin qui, pour des raisons humanitaires, interdisait malheureusement toute plaisanterie.

 

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Entièrement retraduit, le roman n'attend plus qu'un éditeur français (contact)

Lien sur le texte original : Der Prozess