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SKARLET : “Médialectiques” (4)

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Télévision
dimanche 6 février 2005

       Même si elle se veut aujourd’hui "interactive" ("téléphonez pour gagner un home-cinéma" / "votez par SMS pour sauver votre candidat préféré"), la télévision reste essentiellement un outil à sens unique : foncièrement passif, le "téléspectateur" demeure immobile pour tenir, avec ou sans son consentement, le rôle d’un "voyeur" sous influence, l’oeil rivé sur le reflet d’un monde qui se donne en spectacle.
      Dans ce procès d’aliénation, l’un des maîtres mots est le "remplissage" : il faut remplir la grille des programmes, "meubler" les silences, "occuper" le terrain et surtout le temps : ce précieux temps de vie limité dont tout être dispose, y compris ce collectif singulier nommé "téléspectateur", que l’on interpelle à longueur de temps sans qu’il puisse répondre (comme l’a déjà remarqué Bertold Brecht).
       L’un des récents scandales, qui occupent les antennes et les "temps de parole", a été déclenché par la direction de la chaîne commerciale TF1 qui déclarait en substance avoir pour mission de préparer les cervelles des téléspectateurs à recevoir les ("être réceptives aux") messages publicitaires des grands annonceurs. Patrick Le Lay, puisqu’il s’agit de lui, cite alors une grande marque de boisson gazeuse, bannière du capitalisme américain (>citation). En effet cette déclaration, vite atténuée devant le tollé général, donne à penser. Elle donne à penser que le téléspectateur "idéal", justement, ne réfléchit pas. Et que les programmes, dans leur juxtaposition harassante, ne laissent aucune place à la pensée, à la distance, à la digestion de ce qui est "proposé" aux cerveaux.
      Une autre question se pose alors: pourquoi la grande majorité des gens suit-elle les programmes les plus stupides et répétitifs? Depuis la naissance de la chaîne culturelle franco-allemande Arte, de France 5 et de certaines chaînes thématiques du câble, il existe pourtant une alternative aux programmes dits à "grand public". Or, en Allemagne, les "parts de marché" d’Arte seraient dérisoires; en France, ils se monteraient à 10% alors que, selon un sondage, cette chaîne serait "la préférée des Français" (un résultat surprenant dans lequel il faut sans doute inclure France 5 qui, pour le moment, partage encore sa fréquence hertzienne avec Arte). Paradoxe ? Peut-être pas, car on peut penser à tous ceux qui fustigent les spectacles à grand public, les dispositifs en huis clos des émissions de real-tv, les variétés sirupeuses, le kitsch relationnel des feuilletons, sans pour autant cesser de les regarder. En retour, il est fort possible que ceux qui portent aux nues l’art contemporain, la littérature expérimentale ou le cinéma d’art et d’essai prennent un malin plaisir à regarder Foucault, Bataille et Fontaine (non, il ne s’agit pas de Michel Foucault, de Georges Bataille et de Brigitte Fontaine) ! - D’ailleurs, on se souvient de l’amour un peu pervers que le cinéaste plutôt "progressiste" Claude Chabrol a naguère voué au Juste Prix, l’une des premières émissions à "mettre en vedette" le "consommateur moyen".
      Si les programmes répétitifs où la télé se met en vedette envahissent les écrans, les émissions d’auto-réflexion médiatique sont extrêmement rares. Arrêt sur images (France 5, les dimanches entre 12:35 et 13:30 et rediffusée ensuite sur Internet) est l’une d’elles : présentée par Daniel Schneidermann (ex-plume du journal Le Monde), elle décortique souvent avec pertinence le flot d’images et de commentaires qui nous sont proposés, créant ainsi un début de distance et d’attitude critique indispensables face à l’influence de la télévision. Signalons toutefois que l’analyse de Pierre Bourdieu (avril 1996 dans le >Monde Diplomatique) et le travail de Pierre Carles jettent une lumière différente sur Daniel Schneidermann et son ambition de "critiquer la télé à la télé" (voir aussi >blog9, section "Sous l’emprise de la télévision"). [Ajout (2/2010): Sans avoir être remplacée, cette émission en perte de vitesse et de moins en moins pertinente n’existe plus depuis un certain temps. Il en va de même pour le très critique Vrai Journal de Karl Zéro, naguère diffusée en clair sur Canal+.]

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     La manipulation, qui nous préoccupe ici, se joue en grande partie dans la "fausse immédiateté" du "médium" télévision : on suggère aux téléspectateurs qu’ils se trouvent en "prise directe" avec le monde; or, ce monde proposé (et souvent imposé) par la télévision relève de l’imposture quant à une prétendue "valeur objective", une soi-disant "réalité" : les informations, par exemple, sont soigneusement sélectionnées, triées, montées, standardisées, hierarchisées, interprétées, en prétextant une "neutralité", une impartialité, ou encore un "devoir d’informer" peu crédibles en considérant les résultats à l’écran; d’autre part, l’accès à la parole, lors de "débats télévisés" par exemple, est strictement réglementé: personne ne peut s’exprimer sans appartenir à une catégorie prédéfinie d’intervenant, et ce que l’on dit ne doit pas sortir du cadre qui a été fixé pour telle ou telle intervention: tout spécialiste parlera de sa spécialité, tout chansonnier de chansons (avec l’exception remarquable, naguère, d’Yves Montand), tout artisan d’artisanat, tout politicien de ("sa") politique etc. etc.; de même, tout "anonyme" restera toujours un anonyme ("Jean-Louis de Paris veut poser une question à notre invité: ..."), qui appartient fréquemment à un "panel" trié sur le volet s’il n’a pas fait l’objet d’une sélection impitoyable au "standard"; de plus, la parole est constamment sous pression, si l’on excepte quelques rares émissions tardives comme Des mots de minuit (France 2, diffusée souvent vers 1:30 du matin): d’une part, le temps de parole des intervenants est extrêmement bref, et de l’autre la peur des "blancs" est tellement présente que, si les débatteurs ne s’interrompent pas entre eux, les "modérateurs" ("animateurs") préfèrent couper la parole à leurs interlocuteurs pour ne pas risquer un silence, la plupart du temps en faisant du remplissage ("nous y reviendrons") ou en posant des questions qui cassent la continuité des idées exprimées. D’ailleurs, on sait bien qu’il ne faut pas trop forcer sur la faculté de concentration du "téléspectateur moyen".

      Tel un horizon d’habituation, voire d’addiction pure et simple, la télévision nous plonge dans une immanence radicale où aucune critique fondamentale n’est plus admise: critiquer le "média" télévision pour un artiste par exemple, qui y fait sa "promotion" ou y cultive son vedettariat (sa "visibilité"), équivaut à "cracher dans la soupe", et il se verra ensuite catalogué comme "mauvais client"; de même, les attaques contre "le monde marchand", dans lequel nous sommes contraints d’exister, perdent de leur sens quand on s’exprime entre deux spots de pub ou que l’on vient "vendre son dernier livre"; par ailleurs, la télévision fait croire (à raison peut-être) aux artistes ou aux politiciens, et à toutes les autres "catégories socio-professionnelles", que l’on n’existe pas si l’on n’est pas "visible" à la télévision; ainsi, pour y "passer", il faut faire des concessions à son "univers".
       Par identification, l’autre, le sujet passif devant son écran se projette dans cette immanence radicale, à l’origine peut-être de la sensation d’immédiateté et de l’illusion, aussi, que ceux qui "parlent à la caméra" s’adressent au spectateur dans son "intimité"; par l’effet d’optique bien connu, il a d’ailleurs l’impression d’être suivi du regard quelque soit sa place dans la pièce. Cela rappelle le fonctionnement de nos rêves nocturnes: la dramaturgie du désir, de sa satisfaction et de ses obstacles avec, au centre ou comme pivot, le "personnage" du rêveur; or, comme on ne rêve pas en regardant la télévision, puisqu’il faut garder les yeux ouverts sur l’écran, quand les fonctions tant imaginaires que réflexives semblent entièrement accaparées par les concepteurs, on ne peut pas non plus "revenir à la vraie vie" (se réveiller), - on peut tout juste céder à la "fascination" hypnotique et s’endormir pour de bon! Par ailleurs, le réel indéniable des intervenants (auxquels on connaît "une vie en dehors de la télé") et le flot des images diffusées - qui, tout comme les sempiternels commentaires, font sans cesse référence au monde réel de chaque sujet "interpellé" par l’écran (qu’il regarde et qui le regarde) - sont là pour parfaire l’impression d’une immanence absolue dont, par définition, il est impossible de s’évader.
      Mais alors, s’il ne peut ni s’évader ("éteindre le récepteur") ni avoir une réelle influence sur le cours des programmes, malgré les sollicitations constantes ou les abus de la télécommande, autrement dit :  s’il ne peut ni fuir ni attaquer, que reste-t-il au téléspectateur? 
      - Probablement la même solution qu’adoptent les animaux en pareille situation : "faire le mort" (ou une "dépression", dans le jargon clinique).
      Ceci dit, on sait depuis longtemps que la "petite lucarne" attire et fixe les regards parce que l’"animation" ininterrompue qu’elle présente est vécue comme une forme de menace: un réflexe ancestral nous pousserait à surveiller les événements pour ne pas être surpris par un prédateur qui pourrait surgir de l’écran et nous dévorer sur notre canapé ! - Ce qui me fait penser à l’histoire plutôt tragique d’une amie dont le grand-père est mort en regardant Derrick. 

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Citation : En juillet 2004, Patrick Le Lay avait déclaré (source AFP) : "Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible." >retour au texte

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