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SKARLET : “Médialectiques” (10)

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World Wide Web
- Round 1 -
commencé le 24 novembre 2006
(dernière actualisation : 12/03/2010 )

      Cinq communiqués

1) "Dans son observatoire du mois de novembre, le cabinet Netcraft a recensé plus de 101 millions de sites, contre 97 millions en octobre. Depuis le début de l’année, 27,4 millions sites ont été créés, contre 17 millions sur l’ensemble de 2005. « Internet a doublé sa taille depuis mai 2004, lorsque nous avions recensé 50 millions de sites dans le monde », souligne le cabinet, qui a commencé à observer le développement d’Internet en 1995, avec à l’époque un peu moins de 19.000 sites. « Les blogs et les sites de jeunes et/ou petites entreprises ont dopé la croissance explosive de cette année », affirme l’étude, qui souligne « la forte hausse d’activité des hébergeurs de blogs », comme Google et MySpace. Du côté des professionnels, Go Daddy et 1&1 Internet figurent en tête des hébergeurs, relève aussi Netcraft." source: lexpansion.com (2/11/06)

2)"Le rachat de YouTube par Google est décidément bien spécial. Alors que la somme dépensée par le géant de la recherche sur Internet s’est en fin de compte élevée à 1,79 milliard de dollars, contre 1,65 milliard initialement, nous apprenons que Google avait été vigilant en matière de poursuites judiciaires. Véritable nid à vidéos soumises au droit d’auteur, le fameux YouTube attirait et attire toujours aujourd’hui les ennuis. Google a donc décidé dès le départ de ponctionner 224 millions de dollars sur la somme totale du rachat, afin de pallier les problèmes juridiques du site en question." source: pcinpact.com (2/11/06, le rachat ayant été officialisé le 9/10/06)

 3) "Youtube y a échappé de peu, MySpace n’y coupera pas : vendredi, Universal Music a annoncé qu’il poursuivait en justice le site communautaire pour infraction sur les droits d’auteur des milliers d’artistes de son catalogue. Dans sa plainte, déposée en Californie, le premier éditeur de musique du monde accuse MySpace d’autoriser ses usagers à télécharger illégalement des vidéos avant même leur mise en vente. Universal estime que les dommages et intérêts prévus par la loi pour chaque droit d’auteur violé peut atteindre jusqu’à 150.000 dollars." source : lefigaro.fr (18/11/06)

4) "Hier, de nombreux éditeurs de presse se sont réjouis de la victoire de la presse quotidienne belge contre Google. Le moteur de recherche américain a en effet été condamné par la justice belge à purger son site Internet d’actualités, Google News, de ses articles, photos et graphiques. En clair, fini d’aller piquer ­ sans monnaie débourser ­ des infos dénichées par le Soir , la Libre Belgique , la Dernière Heure, sous peine d’avoir à payer une astreinte de 1 million d’euros par jour." source: liberation.fr (20/11/06)

5) "Jean-François LEPETIT (FLACH FILM) producteur du film « le monde selon Bush » réalisé par William KAREL, assigne les sociétés GOOGLE FRANCE et GOOGLE INC pour contrefaçon et parasitisme, devant le Tribunal de Commerce de Paris. - En effet, alors que le Producteur a organisé la diffusion légale de ce film par vidéo et par vod en la confiant à la plate-forme des Éditions Montparnasse, GOOGLE, via son site GOOGLE VIDEO FRANCE, donne accès au film dans son intégralité et gratuitement, se plaçant ainsi en contravention aux dispositions du Code de la Propriété Intellectuelle relatives aux droits d’auteurs et aux droits voisins. - Le film y est accessible par simple clic sous forme de streaming ou par téléchargement et a, selon les sources mêmes de GOOGLE, été vu plus de 43 000 fois en très peu de temps. - FLACH FILM considère que l’indispensable offre légale de film sur internet ne pourra se développer tant que subsistera ce type de contrefaçon et de parasitisme. (...)" source : flachfilm.com (23/11/06, lien du communiqué supprimé)

Un constat

      Cela se remarque. Les entrées intéressantes, souvent "anticonformistes", disparaissent assez vite des serveurs, ces temps-ci, à l’image du concert mémorable de Frank Zappa à Stockholm (1973), récemment retiré de YouTube. Aujourd’hui, l’excellent film de William Karel, "Le monde selon Bush" (2004) - affiche et lien rompu ci-dessus (1) - , disparaît de Google Video, qui l’avait référencé sous le titre "The World According to Bush", s’agissant d’une version anglaise, sous-titrée en italien. - Alors on peut se demander quand les remarquables documentaires de Pierre Carles - comme "La sociologie est un sport de combat", "Danger travail", ou "Pas vu, pas pris" - prendront la même porte pour retourner à une "confidentialité" qu’ils doivent en grande partie à l’attitude des médias officiels à leur égard. Bien sûr, l’argument des producteurs,  - plus encore que des auteurs concernés qui, lorsqu’ils sont "à l’index" des directeurs d’antenne, devraient en principe se réjouir de cette nouvelle visibilité, - est ailleurs. Toutefois, du point de vue commercial qui est le leur, ils n’ont pas forcément raison d’agir comme ils le font, même s’il y a une différence entre la démarche d’une "major" comme Universal, qui discute "d’ogre à ogre" avec les plus gros hébergeurs de vidéos, et celle, par exemple, de Flach Film, qui relève le défi sans doute intéressant médiatiquement de livrer combat à un Goliath moderne. Sans remarquer que, dans ce cas précis, la procédure revient, de fait, à pratiquer une forme de censure, car un travail comme celui de William Karel, Pierre Carles, Raymond Depardon et d’autres, qui constitue une alternative à la sauce dans laquelle les médias établis nous font mariner le reste du temps, mérite d’avoir une visibilité plus grande que la "confidentialité" à laquelle il était jusqu’à présent condamné, même si, aux heures de plus faible écoute, il arrive que la télévision diffuse William Karel ("Le monde selon Bush" était passé le 18 juin 2004 à 22h35 sur France 2) ou  Raymond Depardon ("Instants d’audience" programmé le 28 septembre 2006 à 23h00 sur France 2). - Ceci dit, et "par-dessus le marché", les producteurs devraient savoir que la visibilité engendre de la visibilité et donc sans doute un "retour commercial", car pour un francophone il est tout de même intéressant de voir la version française du "Monde selon Bush" avec une meilleure qualité d’image que le streaming proposé par Google. Même chose pour la musique de Frank Zappa que, dans le temps, les radios américaines avaient systématiquement boycottée pour des raisons ouvertement idéologiques et qui mérite certainement d’être redécouverte aujourd’hui, quand on considère le sirop pop que nous imposent les "majors". Là aussi, la qualité médiocre du son et de l’image proposée par YouTube aurait conduit plus d’un "usager" à se procurer le DVD du concert de Stockholm chez "Zappa Family Trust".

Sous l’emprise de la télévision

      Pierre Carles, à l’image des concepteurs de l’excellente émission belge "Striptease" (RTBF), propose une authentique recherche de sociologue. Sa démarche est proche de celle de Jean Rouch et d’Edgar Morin dans leur remarquable "Chronique d’un été" (Paris 1960) (1), qui consiste à faire parler les gens sans les brusquer ou les désorienter, en écoutant ce qu’ils ont à dire, en leur faisant oublier l’artifice de la caméra, en prenant le temps qu’il faut pour "recueillir leur parole". C’est notamment le cas pour le surprenant "Danger travail" (2002). Une démarche radicalement différente des procédures médiatiques habituelles, où l’on s’exprime sous la pression constante des "animateurs", où la parole est sans arrêt coupée par des questions inquisitrices et la présence de polémiqueurs chroniques sur les plateaux des fameux "débats contradictoires", par des remplissages hors sujet ou des vulgarisations sans intérêt à l’usage d’un "téléspectateur moyen" fictif, que l’on tient pour "inculte", incapable de comprendre une réflexion complexe qui, si son développement prend plus de trois minutes, est déjà taxée de "tunnel" par les "médiatiques", comme le remarque Pierre Bourdieu. Et ce n’est pas un hasard si Pierre Carles a consacré un film à ce sociologue d’exception ("La sociologie est un sport de combat", 2001), dont il retrace par ailleurs (dans "Enfin Pris?", 2001) les désenchantements prévisibles auxquels ont donné lieu ses "passages" à la télévision, où il s’est fait rare. Car le message de Bourdieu sur la télévision, qu’elle ne lui aura pas permis d’exprimer - et notamment le fait qu’elle représente avant tout un instrument de pouvoir et de domination -, était de toute évidence trop dérangeant, même pour Daniel Schneidermann, analyste critique des médias à ses heures, d’abord dans les colonnes du Monde, puis dans son émission Arrêt sur images (France 5). Le passage de Pierre Bourdieu dans cette émission, le 23 janvier 1996, où mis en présence de Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand il s’était constamment fait interrompre et n’avait pas pu développer ses idées, avait ensuite donné lieu à une polémique entre les deux hommes par articles interposés dans le Monde Diplomatique (Pierre Bourdieu: "Analyse d’un passage à l’antenne", avril 1996; Daniel Schneidermann: "La télévision peut-elle critiquer la télévision?", mai 1996) (2). 

Écoutons Bourdieu : » "Arrêt sur images", La Cinquième, 23 janvier 1996. L’émission illustrera parfaitement ce que j’avais l’intention de démontrer : l’impossibilité de tenir à la télévision un discours cohérent et critique sur la télévision. Prévoyant que je ne pourrais pas déployer mon argumentation, je m’étais donné pour projet, comme pis-aller, de laisser les journalistes jouer leur jeu habituel (coupures, interruptions, détournements, etc.) et de dire, après un moment, qu’ils illustraient parfaitement mon propos. Il aurait fallu que j’aie la force et la présence d’esprit de le dire en conclusion (au lieu de faire des concessions polies au " dialogue ", imposées par le sentiment d’avoir été trop violent et d’avoir inutilement blessé mes interlocuteurs). (...) - La télévision, instrument de communication, est un instrument de censure (elle cache en montrant) soumis à une très forte censure. On aimerait s’en servir pour dire le monopole de la télévision, des instruments de diffusion (la télévision est l’instrument qui permet de parler au plus grand nombre, au-delà des limites du champ des professionnels). Mais, dans cette tentative, on peut apparaître comme se servant de la télévision, comme les "médiatiques", pour agir dans ce champ, pour y conquérir du pouvoir symbolique à la faveur de la célébrité (mal) acquise auprès des profanes, c’est-à-dire hors du champ. Il faudrait toujours vérifier qu’on va à la télévision pour (et seulement pour) tirer parti de la caractéristique spécifique de cet instrument le fait qu’il permet de s’adresser au plus grand nombre, donc pour dire des choses qui méritent d’être dites au plus grand nombre (par exemple qu’on ne peut rien dire à la télévision). - Faire la critique de la télévision à la télévision, c’est tenter de retourner le pouvoir symbolique de la télévision contre lui-même cela en payant de sa personne, c’est le cas de le dire : en acceptant de paraître sacrifier au narcissisme, d’être suspect de tirer des profits symboliques de cette dénonciation et de tomber dans les compromissions de ceux qui en tirent des profits symboliques, c’est-à-dire les "médiatiques". (...) - Le rôle du présentateur : Il impose la problématique, au nom du respect de règles formelles à géométrie variable et au nom du public, par des sommations ("C’est quoi...", "Soyons précis...", "Répondez à ma question", "Expliquez-vous...", "Vous n’avez toujours pas répondu...", "Vous ne dites toujours pas quelle réforme vous souhaitez...") qui sont de véritables sommations à comparaître mettant l’interlocuteur sur la sellette. Pour donner de l’autorité à sa parole, il se fait porte-parole des auditeurs: "La question que tout le monde se pose", "C’est important pour les Français..." Il peut même invoquer le "service public" pour se placer du point de vue des "usagers" dans la description de la grève. - Il distribue la parole et les signes d’importance (ton respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient, titres, ordre de parole, en premier ou en dernier, etc.). - Il crée l’urgence (et s’en sert pour imposer la censure), coupe la parole, ne laisse pas parler (cela au nom des attentes supposées du public c’est-à-dire de l’idée que les auditeurs ne comprendront pas, ou, plus simplement, de son inconscient politique ou social). - Ces interventions sont toujours différenciées: par exemple, les injonctions s’adressent toujours aux syndicalistes ("Qu’est-ce que vous proposez, vous ?") sur un ton péremptoire, et en martelant les syllabes; même attitude pour les coupures: "On va en parler... Merci, madame, merci..." remerciement qui congédie, par rapport au remerciement empressé adressé à un personnage important. C’est tout le comportement global qui diffère, selon qu’il s’adresse à un "important" (M. Alain Peyrefitte) ou à un invité quelconque: posture du corps, regard, ton de la voix, mots inducteurs ("oui... oui... oui..." impatient, "ouais" sceptique, qui presse et décourage), termes dans lesquels on s’adresse à l’interlocuteur, titres, ordre de parole, temps de parole (le délégué CGT parlera en tout cinq minutes sur une heure et demie à l’émission "La Marche du siècle").« (source: Le Monde Diplomatique)

On pourra également lire la réponse de Daniel Schneidermann (lien ci-dessus). Malheureusement, elle n’apporte pas grand chose au débat car, au-delà de moultes allusions par trop personnelles et de propos peu réfléchis (distanciés) puisque chargées émotionnellement, elle tente de justifier son projet sans doute utopique de "critiquer la télé à la télé".

Dans les filets d’Internet

       Or, aujourd’hui, un nouveau média a fait son apparition, qui permet de prendre ses distances, de relativiser la télévision, d’en apercevoir une autre histoire que celle qui est rapportée à longueur de temps sur les différentes chaînes, dans ces shows toujours identiques où l’on sacrifie aux "exercices d’admiration" et d’autosatisfaction comme à un rituel quasi préhistorique (ou, si l’on veut, "posthistorique"). On peut alors déplorer que l’INA ne propose que quelques rares documents en accès libre. En attendant, ce sont les internautes qui se chargent de faire l’histoire de la télévision à leur manière, comme ils font d’ailleurs le travail des cinémathèques en donnant à voir certains chefs d’oeuvre du domaine public. On se prend à regretter ici que les cinémathèques n’en fassent pas autant. Il s’agit pourtant d’institutions publiques, financées par l’argent public, dont la vocation est en principe de donner aux grands (et petits) films de l’histoire du cinéma la plus large audience possible. - Qu’aurait donc pensé Jean Langlois de la démarche toute commerciale touchant à la diffusion en ligne de ses trésors, qui caractérise aujourd’hui les cinémathèques françaises?

Le problème soulevé ici s’était déjà posé avec le débat sur le "piratage" de la musique sur Internet (voir le blog6). Il s’agit en vérité d’un combat où s’affrontent, à armes apparemment inégales, deux conceptions radicalement différentes du world wide web et, par là même, du monde dans lequel nous sommes appelés à exister. D’un côté, les commerciaux qui, dans la France des "radios libres" après 1981, avaient fini par occuper ("remplir") quasiment toutes les fréquences et qui visent aujourd’hui le contrôle d’Internet en remplissant toutes les "cases", toutes les "niches économiques" possibles, en accaparant tous les "mots-clé", "noms de domaine", moteurs de recherche, en monopolisant au possible la "gestion" des "contenus", des outils de création et de lecture, des "systèmes d’exploitation". De l’autre, ceux qui mettent gratuitement des informations, des archives, des documents importants ou des logiciels ("open source") à la disposition des internautes, en principe sans arrière-pensées commerciales, si ce n’est la fameuse "visibilité" dont il a été question (3). De ce point de vue, une partie certes restreinte d’Internet prend aujourd’hui l’allure d’un média alternatif, en ce sens qu’il permet par instants de couper court au "black-out global" qui, dans les médias commerciaux (et donc la majeure partie d’Internet), frappe la contestation ou la critique, mais aussi l’effort scientifique et rigoureux de comprendre la complexité du monde contemporain, où l’on aboutit par la force des choses à la remise en question des approches "vulgarisatrices" ou "simplistes" dispensées par les médias officiels. Comme si l’usager moyen n’était pas à même, pour autant qu’il ait l’envie ou le temps, de comprendre les choses et d’approfondir sa réflexion quand les "réductions de complexité" officielles travaillent, dans les faits, à "cultiver" une stupidité ambiante sans nom sous la bannière du divertissement ou de l’infotainment, comme disent les Américains. Or le "divertissement", - selon le tristement célèbre mot de Patrick Le Lay (4), qui aura tant choqué l’opinion parce qu’il disait tout simplement la vérité -, est l’allié indispensable des publicitaires et de leurs commanditaires. Les procédures consistent à travailler l’inconscient des gens pour les "préparer" à recevoir leurs "messages" et, surtout, aux "actes d’achat", dans un état proche de l’hypnose ou de la saturation, où la pensée (distance) consciente face à la farandole sans fin de sollicitations commerciales relève de l’exploit. - Si vous voulez passer pour fou, allez raconter ça un samedi sur un parking d’hypermarché. 

***

    Les communiqués livrés en exergue montrent implicitement qu’un formidable "marché gratuit" est à prendre ou en passe d’être pris, comme l’atteste déjà depuis un certain temps la multiplication des publications gratuites distribuées dans nos villes qui, avec l’information en libre accès sur Internet, semble mettre à mal la "presse payante", même si certains titres ont réussi à très bien s’adapter à cette "nouvelle donne". - Or, sur Internet, les principaux fournisseurs de "contenu" sont les "particuliers" et, bien souvent, ils ne se soucient guère des droits de diffusion, malgré l’invitation des serveurs à respecter le "cadre légal" au moment de la publication. La multiplication exponentielle des sites personnels et des blogs, la formidable croissance des "hébergeurs" de vidéos (comme Google Video & YouTube, mais aussi MySpace ou Dailymotion et bien d’autres) créent un véritable magma, où l’information et l’avis personnel, le document et son détournement fusionnent inextricablement. - Par exemple, le magnifique documentaire "expressionniste" sur un Berlin à jamais perdu, "La symphonie de la grande ville" (Walter Ruttmann, 1927) a dû affronter sur le même serveur (Google) la concurrence d’une version qui proposait une bande son  "techno". De même, le film "The Wizard of Oz" avec Judy Garland (1939) avait été "synchronisé" avec "The Dark Side of the Moon" (Pink Floyd, 1973). Le problème ici n’est pas tant la question des droits de diffusion, car les films cités appartiennent sans doute au domaine public, mais une sorte de violation à la fois de l’histoire et du "droit d’auteur", au sens "moral" ou éthique de l’expression. Ceci dit, les "usagers" ne font que reproduire le procédé des publicitaires, qui piochent allègrement dans ce même "domaine public" pour donner aux marchandises qu’ils vantent une sorte de "légitimité culturelle" bon marché. Faut-il alors revoir la loi sur le domaine public? C’est ici que les sociétés de droits des artistes devraient saisir les tribunaux en faisant valoir le "droit moral" des créateurs, qui est aujourd’hui bafoué de la manière la plus odieuse par les marchands. D’autre part, ces procédés nient l’histoire et, face au "grand mix" qui dégouline aujourd’hui de nos "tubes", on peut en effet parler d’une époque "posthistorique", où tout se mélange, avec pour résultat de nous pétrifier dans un "éternel présent" ou une "immanence absolue", et donc aussi d’interdire toute évolution.

Le combat entre "commerciaux" et "alternatifs" se joue notamment dans la "gestion" des "contenus". Et, sur ce plan, les commerciaux semblent posséder une bonne longueur d’avance sur les autres. - Or les "contenus" sont indissociablement liés à la "forme" sous laquelle ils sont livrés au public. En visionnant certains spots commerciaux, on peut se demander si le grand public finira par associer de façon indélébile les poèmes de Baudelaire ou les airs de Mozart à des boites de nourriture pour chat ou des chocolats. Le problème est ici la perversion des "contenus" par la forme qui leur est octroyée, le contexte de marchandisation auquel ils sont invariablement associés. En soi, le détournement, qui possède déjà une longue tradition dans les arts, est source de créativité et de nouveauté. Et, idéalement, les "contenus" et les "idées" sont libres. Dès lors, tout le monde devrait  y avoir librement accès, notamment par le biais d’Internet, qui ne constitue en vérité qu’un "aperçu avant impression" et pourrait, de ce fait, donner envie aux gens de côtoyer les oeuvres "en vrai". Mais, dans la réalité, on s’aperçoit rapidement de la duplicité ou de la dialectique inhérente à ce problème des contenus en considérant que le droit "moral" des auteurs du domaine public est constamment bafoué, tant par les commerciaux que par une bonne partie des usagers qui "recontextualisent" leurs oeuvres sans que personne finalement ne s’offusque outre mesure, alors que les droits de diffusion, quand ils existent, ont intérêt à être scrupuleusement respectés si l’on ne veut pas s’attirer d’ennuis avec la justice. 

Face au remplissage

     Le Web a doublé depuis mai 2004, mais on a du mal à croire qu’un grand nombre de contenus intéressants y aient été ajoutés. Les contenus intéressants et "originaux" sont rares par définition. Il y a certainement des blogs passionnants, mais ils sont noyés dans une mare d’élucubrations sans autre fondement que la mise en représentation de soi, ce qui se comprend encore, quand on considère les modèles auxquels les rédacteurs et rédactrices sont exposés à longueur de temps. Or, le maître mot est ici le remplissage, qui a ceci de terrible qu’il rend quasiment "invisible" tout effort original de création. Ce n’est pas très différent pour les auteurs, dont on rechercherait telle ou telle production, car on est invariablement redirigé sur des sites commerciaux qui accaparent de façon impressionnante les moteurs de recherche, alors que certains de ces auteurs sont également présents sur des sites librement accessibles et que leurs productions sont discutées de façon constructive ou parfois très bien expliquées aux profanes sur d’autres sites qui, avec les remplissages mentionnés, restent très difficiles à trouver .

Le nouveau "marché gratuit", accaparé par les hébergeurs de blogs et de vidéos, accomplit lui aussi une tâche de remplissage formidable. Il promet et donne une visibilité inespérée aux utilisateurs, que certaines productions méritent sans aucun doute, avec cependant l’effet pervers d’un nivellement prodigieux où tout est "mis dans le même sac", créations originales et copies, incessantes recontextualisations ou détournements des idées et des oeuvres sans mention, et souvent dans l’ignorance ou la méconnaissance, des sources. Ce nivellement, comme on peut également le constater à la télévision, a pour résultat bien connu de tirer le niveau général vers le bas, mais surtout d’opérer une nouvelle forme de censure très insidieuse qui consiste à faire coexister tout et son contraire, tout et n’importe quoi, l’analyse rigoureuse et le sentiment personnel. Cette entreprise débouche sur un univers nouveau, certes "virtuel", où triomphent la subjectivité et la vulgarisation ou, plus souvent encore, le simplisme et la vulgarité.

reloaded : 12/03/2010  >>> "round 2"

Notes, liens

(1) Les choses changent d’heure en heure car en cherchant William Karel sur Video Google, on peut à nouveau voir la version "italo-anglaise" du film (24/11/06 à 19:00). Puis, le 25/11/06 à 12:00, le film disparaît sans doute définitivement du serveur. - "Chronique d’un été" de Jean Rouch & Edgar Morin vient également de tirer sa révérence (5/12/2006). Ce film de 1960, comme certains autres mentionnés ici, mérite pourtant d’être vu par des gens qui n’auraient pas l’idée de le voir ailleurs ou de l’acheter. Il est très difficile de comprendre la mentalité de certains producteurs qui semblent faire de la confidentialité ou, au choix, de l’élitisme leur fond de commerce.

(2) Pierre Bourdieu a ensuite publié un livre où il analyse entre autres cette affaire (Sur la télévision, suivi de
L’Emprise du journalisme, éd. Raisons d’Agir, 1996). Daniel Schneidermann a fait suivre le sien trois ans plus tard (Le journalisme après Bourdieu,  éd. Fayard 1999). - Signalons également le travail de Serge Halimi sur les médias et le pouvoir politique dans son livre "Les nouveaux chiens de garde" (éd. Raison d’agir, 1997/2005). - Enfin, on peut lire l’article du philosophe Jacques Bouveresse sur son collègue Pierre Bourdieu dans Le Monde Diplomatique de février 2004, où il écrit par exemple: "La question n’est pas de savoir si l’on peut ou non critiquer avec succès (en particulier avec un certain succès médiatique) les médias dans les médias. La critique médiatique des médias est sûrement possible et elle est même, pourrait-on dire, prévue et souhaitée par le système lui-même. Mais tout le problème est de savoir quelles sont les chances qu’elle a de réussir à produire des effets réels et si elle est parvenue jusqu’ici – ou peut parvenir demain – à ébranler de façon quelconque le pouvoir auquel elle s’attaque et à modifier, aussi peu que ce soit, une évolution qui semble devenue à peu près inéluctable et sur laquelle personne ne semble plus, depuis longtemps, avoir encore les moyens d’agir." -

(3) Soulignons dans ce contexte le travail remarquable des sites archive.org et ubu.com, qui oeuvrent, avec un certain nombre d’autres serveurs, notamment universitaires, au projet d’un web alternatif, également soutenu par les développeurs de shareware ("gratuiciels") comme sourceforge.net ou le précurseur linux (voir aussi notre page de liens >multimédia<)

(4) En juillet 2004, Patrick Le Lay avait déclaré: "Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible." (dépêche AFP)

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